Nous ne sommes pas tous La Saline

Publié le 2019-07-29 | lenouvelliste.com

Cher JeanJean, permets que je parodie le titre de  ton article sur les crimes de masse et les violences subies  par des militants et des résidents des quartiers populaires. L’horreur des crimes devrait interpeler la conscience de tous, et c’est d’une seule voix que le pays devrait dire : « non, ce n’est pas acceptable ». Leur côté planifié, délibéré, révèle qu’il s’agit bien d’une politique. Et qui, habité par une once d’humanisme, peut souscrire à une telle politique ?

Pourtant,  tu le dis toi-même, il y a des gens plus sensibles à un vol commis dans une boutique de mode dans tel quartier qu’à un massacre perpétré dans tel autre quartier.

Si le pouvoir PHTK-Martelly-Moïse tient encore, c’est en grande partie parce qu’un coin de la société n’éprouve qu’indifférence et mépris pour tout individu que l’origine ou les habitus permettent d’identifier comme un intrus, un « autre » dont la différence fait un ennemi, à moins que cet autre, comme Jovenel Moïse, se positionne en subalterne.

J’ai combattu le pouvoir Lavalas dans sa dérive autoritaire. Mais je n’oublierai jamais cette bourgeoise qui, un soir, a offert son support à mon combat en me disant qu’un « homme qui a les lèvres aussi épaisses ne peut pas diriger un pays ». Je n’oublierai jamais non plus le flot d’injures auquel j’ai eu droit après un article dans lequel je disais qu’il y avait quelque chose à entendre dans les propositions de Moïse Jean-Charles. On a vu comment d’aucuns sont allés jusqu’à vouloir établir une hiérarchie dans les viols, comment  certains ont parlé de « l’école haïtienne » sans la moindre référence à la misère des lycées publics ou à ces milliers d’enfants qui n’ont pas droit à une école.

On peut tuer impunément, on pourrait dire allègrement, à La Saline. Certains médias accorderont la priorité à d’autres informations. On peut tuer à La Saline, certains citoyens ne se sentiront pas concernés, car jamais ils n’ont considéré celles et ceux qui vivent à La Saline comme appartenant à la même humanité qu’eux. La Saline, c’est les autres, et les autres n’ont qu’à se tenir à leur place et laisser les choses se poursuivre comme avant.

La haine du « populaire » est forte. Aujourd’hui on ose moins facilement être ouvertement raciste, hostile et méprisant vis-à-vis de ceux dont la pauvreté fait la richesse d’un petit groupe. Mais on ne va pas descendre dans la rue pour défendre leurs droits. On ne va pas pleurer leurs morts. On est trop occupé à ressasser ses préjugés. On ne va pas fermer son commerce le temps de quelques jours, participer à une grande mobilisation nationale pour en finir avec cette folie archaïque et meurtrière que représente PHTK-Martelly-Jovenel. On est soi-même trop archaïque pour marcher dans le sens de cette histoire d’un inévitable changement qui se fait au prix du sang.

On préfère être complice du crime par silence et inaction plutôt que de se dire qu’il faudra faire désormais avec ces égaux, nos frères, qui demandent plus de justice sociale. Les admettre enfin comme des égaux et se dire que nos sorts sont liés si ce pays doit être habitable pour tous. Si on doit introduire éthique républicaine et équité dans ce pays.

J’admire ta conviction qu’un jour ils comprendront que nous sommes tous La Saline. Tant qu’ils ne l’auront pas compris, ils seront les complices de la répression et de la corruption qui tue ce pays. Le risque qu’ils courent, c’est que l’Histoire les retienne pour ceux qu’ils sont aujourd’hui : les complices de l’horreur. Le réveil se fait par la conscience, sinon la réalité vient nous l’imposer. Pour ce coin du pays qui soutient les derniers soubresauts d’un système à bout de sens et de souffle, est venue l’heure du choix. Ne pas être solidaire de La Saline aujourd’hui, c’est être solidaire de quoi et de qui ? Au nom de quoi ? Si on se défait de ses préjugés, la réponse est claire : c’est être complice de dilapidateurs et d’assassins.



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