« Nou bouke », cris de détresse, de rage, et de colère contre l’insécurité et le viol sur des étudiantes

Publié le 2019-05-27 | Le Nouvelliste

Bandana d’occasion vissée sur la tête, Pascale Solages s’effondre en sanglots avant d’être étreinte par une amie. La jeune femme, au premier rang d’une marche rassemblant plus d’un millier de participants, tente non sans peine, de délivrer l’un des discours de l’occasion. « Aujourd’hui nous marchons en compagnie de nos enfants, de nos amis, de nos collègues, de nos étudiantes, de nos ouvrières, de nos mères pour dénoncer les violences sexuelles, l’impunité et l’insécurité. Personne n’est épargnée. Nous en avons marre. Pour ceux qui ne le peuvent pas, aujourd’hui nous venons marcher, nous venons dénoncer, nous venons pleurer », s’époumone-t-elle, avant que des larmes viennent zébrer son visage. 

Les pleurs de Solages font échos aux revendications de Désiré, 15 ans. Cette jeune fille demande à la société de faire un geste. « Le viol est intolérable. Il faut punir les auteurs et bannir cette pratique dans la société », exige- t-elle, tenant la main de sa petite sœur. 

Ce dimanche, des étudiantes, des adolescentes, des universitaires, des personnalités politiques, des défenseurs de droits humains et des citoyens lambdas étaient sur le macadam pour dire non à l’insécurité et les viols orchestrés sur des étudiantes. « Il faut arrêter les « kadejakè (violeurs) et les enfermer », « Mesdames faites ce que vous voulez avec vos corps sans vous inquiéter », « Nou bouke », « Pa fè silans », « Pi bèl kado manman yo se jistis » sont entre autres les slogans qui ont été flanqués sur les t-shirt ou scandés par la foule sur les avenues Jean Paul II et Lamartinière. Dans le concert des revendications, les manifestants ont également  eu une pensée pour les habitants de La Saline, et de Carrefour-Feuilles victimes de la barbarie de bandits armés.

Cette marche pacifique a été convoquée après que pas moins de 3 étudiantes se sont plaints d’avoir été agressées sexuellement en revenant des cours. 

Johnson Deshommes, co-auteur du premier texte dénonçant les cas de viol sur 2 étudiantes de l’Université Quisqueya, croit qu’il faut dire non aux cas de viols et d’agressions sexuelles. « Je suis content de la réponse du public qui vient dire non à l’insécurité et aux violences sexuelles. Il est impératif que la société réagisse pour éviter le pire, sinon on ne sait pas qui figurera sur la liste des prochaines victimes », estime Deshommes, invitant les autorités judiciaires à afficher plus de fermeté et à mettre un terme à l’impunité. 

Nice Simon, ancienne étudiante de l’Université Quisqueya, mairesse en exercice, devenue tristement une figure des femmes subissant les violences conjugales, a été également présente à la marche. « Je veux dire à celles qui ont dénoncé ces forfaits que suis fière d’elles. Dénoncer c’est dire qu’on n’est pas d’accord. Cela permet aux victimes de retrouver leur place dans la société », a fait savoir Nice Simon. La mairesse de Tabarre invite la justice à assumer ses responsabilités afin de réparer les torts faits aux victimes. 

Militante des droits humains, mère d’une jeune universitaire, Colette Lespinasse a également pris part à la marche. Selon elle, le rassemblement de ce dimanche est un geste citoyen consistant à dénoncer ce qui se passe dans le pays. « On veut nous faire croire qu’Haïti est un pays de violences. Par conséquent qu’il normal d’orchestrer la violence sur les femmes, les jeunes universitaires, celles qui habitent dans les quartiers populaires, etc. C’est inacceptable. Et c’est pour cela que je vient marcher aujourd’hui », a dit la militante. Colette Lespinasse croit qu’il faut éduquer différemment les jeunes garçons, les journalistes, les artistes etc. afin de décourager le viol et de promouvoir de nouvelles valeurs. 

Pour sa part, Pierre Espérance du RNDDH invite la justice haïtienne à réprimer ces dérives avec la dernière rigueur. Le défenseur des droits humains rappelle que le viol est criminalisé par un décret paru en 2005. « De 2005 à 2012, beaucoup d’autorités, de policiers entre autre ont été jugés pour avoir commis des viols. Cependant, depuis 2012, ces progrès ont été diminués. Nous avons régressé en matière d’Etat de droit. La société doit mobiliser pour exiger que l’on renforce les institutions », a-t-il déclaré. 

Jacky Lumarque, recteur de l’Université Quisqueya, croit pour sa part que le vase est débordé. « Nous en avons assez des cas de viol, de vol, de toutes les formes d’agression, et de l’impunité. Aujourd’hui je ne viens pas marcher que pour l’Université Quisqueya ou l’Université de Port-au-Prince », a dit le professeur. Il rappelle que l’université qu’il dirige avait, de concert avec le RNDDH et l’Université Notre dame, organisé une journée de réflexion sur le massacre de La Saline. « Nous avions adressé un message à la société afin que celle-ci ne conçoive pas ce massacre comme un fait divers. Nous avions mis en garde pour empêcher que le « banditisme légal » s’installe comme mode de gouvernance », rappelle-t-il. 

Le recteur Lumarque a assuré au journal que les deux étudiantes de son université victimes de viol en revenant des cours ont été prises en charge. « Nous avons mis en place un dispositif de soins médicaux et d’encadrement psychologique. Beaucoup d’efforts ont été également consentis pour protéger l’anonymat des victimes », a-t-il expliqué, ajoutant que des dispositions ont été également prises pour éviter que d’autres cas similaires se reproduisent. 

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