Cité Soleil change de cap, et s'affranchit de sa condition de zone de non-droit …

Cité Soleil, le plus grand bidonville d’Haïti, avec ses 34 quartiers, projette une autre image, sortant d’une zone de non-droit à l’une des agglomérations la plus pacifique de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Un crédit que personne ne peut s’adjuger. Des acteurs ont conjugué leurs efforts pour y arriver. Coup de projecteur sur cette commune qui représentait jadis un coupe-gorge.

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

National -

Le taux de criminalité et des actes de banditisme baissent d’un cran à Cité Soleil. Depuis tantôt trois ans, des jeunes se transformant en leaders ont pris en main la situation dans ce bidonville qui représentait un défi pour les agents de l’ordre. À l’instar des ONG qui œuvrent dans le social dans cette commune, certains quartiers s’érigent en fondation. Ce pour montrer une autre voie à la jeunesse utilisée à d’autres fins.

Au niveau du quartier de Boston, la Fondation Sabathem s’impose, Brooklyn possède sa fondation dénommée Gabrielle ; Belekou, la Fondation Siloe, toutes synchronisées vers un but ultime : la paix sociale dans ce grand bidonville marginalisé.

Cité Soleil était l’endroit où tout le monde évitait à cause de cette guerre fratricide entre les gangs armés. Sans coup de magie, la commune de Cité Soleil se relève et laisse derrière elle sa triste réputation. Depuis plusieurs mois, Cité Soleil enregistre le nombre de cas de blessés par balle le plus bas de la région métropolitaine.

« Cité Soleil, c’est zéro mort par balle encore une fois pour ce mois », a confié au journal Jocelyne Colas Noël, coordonnatrice de la Commission épiscopale Justice et Paix (CE-JILAP). Alors que Port-au-Prince est dans le peloton de tête des zones enregistrant le nombre de cas de blessés par balle.

« Cette paix qui règne dans la cité, ce n’est pas l’argent qui la rend possible », s’est empressé de souligner au journal Stephène Italien, responsable d’une organisation appelée La Différence. « Nous faisons du porte-à-porte en sensibilisant chaque famille à la situation », a-t-il ajouté, fier comme Artaban. Si l’homme est le produit de son milieu, donc on peut changer notre milieu pour léguer un autre héritage à nos congénères, a-t-il soutenu plus loin.

Dire halte-là, d’autres organisations du même genre ont donné le ton. Le mouvement communautaire SAKALA (Sant kominotè altènatif lapè) milite depuis plus de 10 ans en canalisant les jeunes vers un avenir plus prometteur. Ledit mouvement privilégie le sport et l’éducation.

Cité Soleil, avant morcelé, se réconcilie. Louino Robillard, membre fondateur de Konbit Solèy Leve, évoque une grande synergie pour arriver à changer la commune. Devenir un modèle aux jeunes est l’urgence de l’heure, a fait remarquer le jeune leader. Comme pour signaler que cette paix est avant tout collective, il avance que la population y participe activement. « De nos jours, le nombre vertigineux de projets sociaux est phénoménal et prouve qu’on est sur la bonne voie, s’est réjoui Louino Robillard, félicitant du même coup les groupes sociaux qui travaillent sans relâche depuis plus de huit ans dans la commune. « Il nous reste beaucoup à faire », a-t-il soutenu, sans broncher. Lui qui veut changer cette mauvaise réputation collée aux jeunes Soléens et la stigmatisation dont ils sont l’objet.

La militante des droits humains Jocelyne Colas Noël constate qu'il y a une grande contribution citoyenne et une conscience citoyenne qui se dégagent pour sa part pour diminuer la violence ainsi que la criminalité dans ce bidonville.

La cordonnatrice de la Jilap dit être témoin d’une multitude d’efforts enregistrés dans la cité. Elle croit toutefois nécessaire de renforcer ces actions afin de sauvegarder cette paix. Mme Colas Noël ne cache pas toutefois ses inquiétudes sur ladite paix à cause de l’inégalité toujours présente par un manque criant de services publics dans cette communauté.

Stephène Italien reconnaît que la paix est fragile dans la cité. Il a avancé pour cause l’absence de l’État central. « Pourquoi l’État ne profite pas de cette sérénité pour intervenir dans la cité, pour sortir la population dans ces conditions infrahumaines dans lesquelles elle patauge ? », s’est interrogé le jeune leader. Il regrette que, malgré cet effort de construction de la paix, l’État ne s’allie pas à la population.

Il a déploré par ailleurs que, depuis tantôt trois ans que la commune a changé de cap, aucune école professionnelle n’ait été construite. « Konbit Bibliothèque, c’est la population avec ses faibles moyens qui contribue pour réussir ce projet », a-t-il confié, souhaitant conserver cette tranquillité au-delà de la nonchalance des autorités gouvernementales.

Dans la même veine, le maire Jean Hislain Fréderic dit observer une conscientisation collective et un rapport de proximité au sein de cette communauté. L’édile de Cité Soleil félicite des bandits armés qui ont déposé les armes pour se transformer en agents de développement et acteurs sociaux au niveau dudit bidonville.

« La commune est aujourd’hui un exemple de paix dont le pays en entier peut s’inspirer », s’est enorgueilli le premier citoyen de la commune de Cité Soleil. Malgré la situation précaire que vit la population soléenne, elle ne se divise pas au moment des élections pour un quelconque candidat, a-t-il précisé. Il croit que l’État central doit encourager cette paix et ceux qui s’investissent dans le social. Le maire Jean Hislain Fréderic reste convaincu que cela va prendre probablement 20 ans pour changer cette mauvaise perception que le reste du pays a de Cité Soleil. Il cite des organisations, à savoir Concern Worlwide, AVSI, MAITESER, Loven Up, des ONG et des fondations qui œuvrent pour cette paix sociale au niveau du bidonville.

Le sociologue Jean Ronald Joseph, de son côté, constate un climat de paix apparent puisque la matrice sociologique du problème reste entière. « C'est juste un consensus ponctuel pour apaiser la violence et pourrait être une nouvelle trajectoire de la réalité sociale de la cité », a-t-il indiqué.

Alors que les agents de l'Unité départementale de maintien d'ordre avaient décliné l'offre du transfert de leur quartier général à Cité Soleil, enfin ils se sont accomodés à la population. Ricardo Antonio Joseph, responsable du personnel de l'UDMO, explique que l'unité départementale de maintien d'ordre développe une autre approche dans la cité en faisant la police de proximité. « Les affrontements n'ont jamais résolu un problème de sécurité », a-t-il révélé. Il admet qu'il y a toujours un sentiment d'insécurité dans le plus grand bidonville du pays, en dépit de ce calme.

Ricardo Antonio Joseph en profite pour accorder tout le crédit de cette mutation sociale à la population soléenne. « En organisant des matchs de foot, nous travaillons pour consolider ce calme », a-t-il concédé, exprimant son ras-le-bol qu'un policier en uniforme représente la cible d'un individu. L'UDMO fait office de donateur à la bibliothèque Konbit Solèy Leve.

Quid des gangs armés ?

Johnny Lundy, sociologue et consultant au bureau du député Pierre Lemaire, vante les réalisations du parlementaire mais n’est pas en mesure de dire plus sur l’arsenal que possédaient des gangs armés. Sa seule certitude repose sur ce qu’ils sont devenus. « Il n’y a plus question de gangs armés. Ce sont de véritables acteurs du changement qu’on compte parmi nous », a-t-il soutenu, interrogé sur ce que deviennent ces hommes armés. Il a avancé que 99% de jeunes qui habitent à Cité Soleil s’associent à cette dynamique de paix. « Ceux qui font la rébellion et qui éprouvent cette passion pour les armes ont vidé les lieux », a-t-il confié.

À la question de savoir s’il s’agit d’un processus de désarmement dans ce bidonville, Johnny Lundy répond non. « Nous ne pouvons pas faire d’illusion car aucune structure de l’État ne s’occupe du désarmement », a-t-il rétorqué.

Le sociologue, ne voulant pas cautionner la violence, dit constater toutefois que celle-ci servait de moyen de pression pour les jeunes qui sont dépourvus de tous, afin d’attirer l’attention des autorités en place.

Toujours est-il n’a pas manqué de critiquer le président Jovenel Moïse qui avait promis 2 000 logements sociaux dans la cité sans avoir respecté ses promesses. « C’est ce genre de chose qui peut pousser la population à la violence », a-t-il signalé, assurant que le député Lemaire travaille d’arrache-pied à consolider ce climat de paix.

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