Karine Margron, la magnifique

Publié le 2018-03-16 | Le Nouvelliste

Ce n’est pas tant le spectacle de Karine Margron et d’une belle pléiade de musiciens, vendredi soir à Le Vilatte qui a ébloui. Ce n’est pas le plongeon dans le répertoire des plus belles pièces de notre folklore et la résurrection sur scène de certaines de nos musiques populaires qui ont fait le charme de la soirée. Tout était dans le dialogue impromptu entre le maître de cérémonie Allenby Augustin et Karine Margron, coordonatrice du projet « Chansons d’Haïti ».

Artiste vedette de sa soirée et invitée pour animer une causerie en guise de présentation de chaque pièce, la soprano n’a pas mâché ses mots, ni minimiser par fausse modestie la portée de son travail. Elle a frappé fort.

Oyez plutôt.

« Non le rabòday ne vient pas du « rap or die » comme l’a dit un DJ haïtien », lâche la Margron devant un public select d'où émergent de belles têtes du monde de la musique.

Le public d’un certain âge ne saisi pas toute la force de l’uppercut. Mais en une phrase tout est dit sur l’inculture de la nouvelle génération qui non seulement a réinventé le raboday, mais ignore, pour nombreux d’entre les jeunes, que le mot est le nom d’un des rythmes anciens comme l’est le petwo, le mayi, le yanvalou, le ibo, le nago, le kongo, le banda, la kontradans ou le petwo raboday.

Quelques minutes auparavant, c’est en faisant l’historique de la méringue de salon que Karine Margron assène au compas direct un direct du gauche. La musique la plus populaire du pays en prend pour son grade en pleine année du centenaire de Nemours Jean-Baptiste. « Difficile d’écrire une pièce de compas direct, il n’y aurait rien à mettre sur la partition », tranche KM.

« Deux accords et deux notes que l’on répète à l’infini et voilà, c’est le compas », explique celle qui a passé une bonne partie de sa vie à redonner vie et âme à notre répertoire musical aux côtés du flûtiste, compositeur et chef d’orchestre Julio Racine, « dans la continuité du travail de sauvegarde entamé vers la fin des années trente par le chercheur René Victor et le professeur Werner Jaegerhuber »*.

Plus loin, Karine Margron rapporte avoir été interrogée lors d’une interview à une station de radio pour savoir pourquoi elle n’a pas écrit un recueil de compas. « J’aime bien danser le compas, mais je ne peux pas l’écrire. Dans un recueil de chansons, on voit des notes qui montent et descendent, des accords et des harmonies, de jolies choses. Si j’écris le compas, vous allez voir sur la mesure deux petites notes qui font do si do si, do si do si sol re do re do re do re do re », conclut madame Margron sous le rire de l’assistance.

C’est réducteur, mais efficace. L’illustration simple que le compas direct à besoin de son Julio Racine pour lui donner ses lettres de noblesse et d’une Karine Margron pour écrire sa légende. Arrangements, réarrangements, écriture.

Bien entendu, elle reconnait qu’il existe de belles compositions dans le répertoire de notre musique populaire, en clôture du spectacle, c’est d’ailleurs « Haïti terre de soleil », une composition de Kiki Wainwright, popularisée par les Shleu Shleu qui fait se lever l’assistance pour applaudir à tout va une soirée réussie.

L’autre parole forte portée par Karine Margron concerne la nécessité pour Haïti de faire enregistrer comme tels ses rythmes, d’écrire les partitions de ses pièces, de sortir la musique haïtienne de l’oralité. Elle avoue avoir essayé de mener la bataille auprès de l’Unesco mais qu’elle n’est pas une institution et n’a pas pu ni réussir seule ni entraîner l’État haïtien à prendre la relève, à mener le combat.

Si Karine Margron rêve de voir un jour petwo, mayi, yanvalou, ibo, nago, kongo, banda, kontradans, petwo rabòday, elatriye intégrés le répertoire des instruments Yamaha et pourquoi pas de toutes les boîtes à rythmes du monde, pour le moment, elle vient de produire un cd " Tambour (âme ancestrale) " qui, en accordant trois minutes à dix des rythmes haïtiens de notre folklore, leur permet d’entrer d’une nouvelle manière dans les écoles de musique et de danse. Les tambours haïtiens sont à l'honneur sous les doigts de Welele Doubout sur les dix pièces de l'album.

D’ailleurs, tout le mérite de Karine Margron est là, avec Julio Racine et une pléiades de supporteurs, après des années de labeurs acharnés, elle a pu produire onze recueils, avec partitions et textes, et autant de cd qui reprennent le meilleur de la musique haïtienne. Neuf titres sont déjà disponibles, les deux autres le seront bientôt.

On retrouve : « 20 chansons folkloriques, traditionnelles et classiques » dans le volume 1 et autant dans le volume 2. Le volume 3 propose « 9 mélodies folkloriques ». Le volume 4 recense « 16 mélodies pour voix et piano ». Le volume 5 est dédié à « Raoul Guillaume ». Le volume 6 à « Candio ». Le volume 7 à « Ansy Dérose ». Le volume 8 à « 10 classiques de la chanson haïtienne ». Le volume 9 à « 11 méringues pour piano et instruments solos ».

Ce que Karine Margron et ses amis, parmi les meilleurs connaisseurs de la musique haïtienne, ont fait en onze volumes, il faudrait que d’autres s’ingénient à le réaliser pour sortir le compas direct des préjugés et de l’oralité. Il faut le faire pour le rap. Pour la chanson haïtienne. Pour la musique racine. Il faut plus que jamais des lettres et des notes, de l’écrit, de l’universellement compréhensible pour sortir nos musiciens et notre musique de leurs ghettos.

En ce sens, le travail de Karine Magron est non seulement innovant, mais il peut devenir salvateur. Son œuvre et l’écriture des partitions avec Julio Racine modernisent comme jamais la musique haïtienne, valorisent notre patrimoine musical, et ouvrent une nouvelle palette de possibilités à de belles tranches de notre répertoire. Ce n’est plus sainte Cécile, la patronne de nos musiciens, mais sainte karine l’ange gardien de nos musiques. Que Karine Margron soit aussi Legba qui ouvre de nouvelles portes à nos notes.

Frantz Duval
Auteur
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