Pour une lecture de l'année Dessalines de Jean Métellus

Publié le 2011-09-21 | lenouvelliste.com

Paru en 1986, à la fin de la dynastie des Duvalier, aux éditions Gallimard, en France, L'année Dessalines est l'un des rares romans à avoir retracé le mieux cette période sanglante de l'histoire d'Haïti. En l'espace de 29 ans, ce pays au passé glorieux a vu mourir sous ses yeux, par milliers, ses filles et ses fils quand ils ne sont pas partis vers d'autres cieux. Violence, trahison, mensonge, cynisme, hypocrisie sont entre autres autant de faits qui traduisent la réalité de ce régime. D'une imagination exubérante et d'une prose se rapprochant de l'écriture filmique et des scènes qui font référence au nègre masqué de Stephen Alexis ou Le choc de Léon Laleau, Jean Metellus, à travers ce roman, a passé au peigne fin les 14 années du règne de Papa Doc et tous les maux qui en découlent. On est le 1er janvier 1960. Le roman commence avec les célébrations de la proclamation de l'indépendance d'Haïti par la Société Nationale d'Art Dramatique (SNAD) -un regroupement d'intellectuels et d'artistes amateurs de théâtre qui a existé jusqu'à la fin des années 1950, époque où le théâtre haïtien a atteint ses lettres de noblesse- et la commémoration de la naissance, à une date incertaine, de deux siècles auparavant, de l'empereur Dessalines. Il termine avec la libération de Ludovic Vortex, arrêté le lundi soir chez lui par une équipe d'investigation. Tout cela a été mis en arrière plan vu que ce ne sont que les amours de Ludovic et Clivia et les exactions du régime qui ont constitué la trame du roman. Le titre (l'année Dessalines) n'est qu'un prétexte. En effet, l'action se déroule dans la capitale -le beau Port-au-Prince des années 60 avec ses restaurants, ses rues salubres, le champ de mars éclairé, la cité de l'exposition- et à la campagne, particulièrement à Saltrou -petite localité de Léogane. Le roman vante les beautés de Port-au-Prince plongée dans la crasse depuis cette marche vers la difficile voire l'impossible transition démocratique qui dure jusqu'à date, et aujourd'hui enfouie sous les décombres suite aux événements dévastateurs du 12 janvier 2010. En l'espace d'une année, l'auteur nous a fait revivre ou vivre toutes les monstruosités de ce régime de terreur. L'histoire est centrée sur trois groupes de personnages : celui de Ludovic Vortex de la classe moyenne, Clivia Chanfort de la haute bourgeoisie et du président dictateur qui traque et sème la terreur dans tous les camps. Si certains noms de personnages expriment un état de fou rire (Divertissant, Vidargent, Belhumeur, Ladouceur), d'autres, au contraire, suscitent tout carrément la peur (Latremblé, Lenfer). Le roman est rythmé par des dénonciations, des massacres qui sont des moments de violence intense. Il y a un principe d'alternance entre le mouvement narratif, d'une part, et des pauses discursives et descriptives, des digressions explicatives prises en charge, par un narrateur omniprésent, d'autre part. Il y a une fréquence de connecteurs (pendant ce temps, p84, depuis quelque temps p 156, la semaine suivante p 161) qui plonge le lecteur dans un espace et un temps linéaires. La langue est soutenue dans le récit et dynamique dans le discours direct, recherchant même le pittoresque en transcrivant les paroles de certains personnages. L'auteur utilise des phrases tantôt longues tantôt courtes, beaucoup de ponctuations, de longs paragraphes qui rendent le texte un peu touffu. Le créole fait bon ménage avec le français. Certains passages évoquent le talent poétique de l'auteur. A travers quelques scènes, il a donné, par le biais de certains personnages, une démonstration du vodou. Dans de luxes détails, le roman a mis à nu les malversations, les cruautés et les actes impudiques des hommes forts du régime. Même les petits incidents entre les concurrents de Malvina ou de Clivia -comme pour faire référence à ce qui se passait dans l'antichambre du palais présidentiel- sont passés en revue. Des événements historiques, les uns aussi passionnants que les autres, ont été relatés. De la colonisation à la guerre de l'indépendance, de la mort de l'empereur à l'occupation américaine, des événements de 1946 à la vie en Dominicanie etc..... Véritable radiographie de la dictature de l'auteur de ''La révolution au pouvoir'', l'année Dessalines offre une peinture vive des 14 années terrifiantes ayant endeuillé le pays tout entier et réduit les contradicteurs au silence. Après Amour, Colère, Folie de Marie Chauvet (1968), Le nègre crucifié de Gérard Etienne (1974), L'année Dessalines est le troisième réquisitoire littéraire contre le régime fasciste de François Duvalier. Vraie descente aux enfers il décrit avec virulence le cynisme et la haine des tontons macoutes à l'endroit des intellectuels, et dénonce le barbarisme, la tyrannie, l'hypocrisie du régime vis-à-vis même de ses propres partisans. Le roman est une contribution au développement d'une littérature de résistance à la dictature. Il suscite la pitié et incite le citoyen à s'engager dans la lutte politique afin de rompre avec le moralisme des conservateurs animés du désir de maintenir le statu quo pour affermir leur influence. En même temps qu'il dénonce, il incite à la défense du droit universel, proclame la fin de l'oppression et de la misère et ouvre la voie vers la vertu, la tolérance et une plaidoirie pour l'humanisme.
Dieulermesson PETIT FRERE, M.A
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