Obtenir un diplôme à partir de l’expérience est la finalité la plus visible de la validation des acquis de l’expérience (VAE). Mais le dispositif peut aussi former, changer le regard qu’une personne porte sur son parcours et obliger les institutions à revoir leurs pratiques. À condition que ces fonctions ne se contredisent pas.
Pourquoi un professionnel qui exerce son métier depuis des années voudrait-il faire reconnaître officiellement ce qu’il sait déjà faire ? Derrière une demande de diplôme se trouvent des attentes diverses : obtenir une qualification correspondant aux responsabilités exercées, reprendre des études sans tout recommencer, asseoir sa légitimité, accéder à une promotion jusque-là bloquée faute de titre. Le diplôme est recherché pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il est censé permettre.
Dans ma thèse consacrée à l’enseignement supérieur haïtien (Boursiquot, 2014), les personnes interrogées associaient d’abord la VAE à la possibilité d’« éviter de recommencer à zéro » et à celle d’« évoluer », puis à l’économie de temps. Ces résultats décrivent des attentes, pas des effets mesurés : ils disent ce que les acteurs espéraient d’un dispositif encore en construction.
Cinq fonctions, pas une seule
La fonction certificative reste centrale. Bourdieu (1979) l’a montré : le titre scolaire sépare « la compétence statutairement reconnue et garantie » du « simple capital culturel, sans cesse sommé de faire ses preuves ». La VAE travaille précisément sur cette frontière.
Mais la démarche est aussi formative : pour constituer son dossier, le candidat doit analyser son activité, expliciter ses choix et repérer ses limites. Elle est identitaire : en revenant sur son parcours, il découvre des compétences qu’il jugeait ordinaires et peut, au terme de la démarche, parler de lui à partir de ce qu’il sait faire plutôt que des postes qu’il a occupés (Ansart, Sanséau et Lefort, 2010). Elle est professionnelle, lorsqu’une certification rend un profil plus lisible pour un employeur : en France, Gehin et Palheta (2012) observent que, dans l’insertion des jeunes sortis sans diplôme, le titre scolaire compte davantage que la qualification, parce qu’il sert de « signal » aux employeurs. Elle est enfin organisationnelle, lorsqu’une université ou une entreprise doit revoir ses pratiques d’évaluation ou de gestion des compétences.
Ces cinq fonctions ne sont ni des étapes obligatoires ni des résultats garantis. Une démarche peut en remplir certaines sans produire les autres.
Des effets que personne n’avait prévus
Au Portugal, Carmen Cavaco (2013) a étudié des adultes certifiés par cette voie. Le constat est net : leur nouvelle qualification n’a pratiquement rien changé à leur situation professionnelle et, selon une évaluation nationale qu’elle cite, 66 % des adultes certifiés déclaraient que leur entreprise ne l’avait pas reconnue. Les mêmes adultes rapportaient pourtant des effets que les politiques publiques n’avaient pas prévus : confiance en soi, estime de soi, nouveaux apprentissages. L’insertion et la mobilité professionnelles attendues ne se sont pas matérialisées ; les effets formateurs, eux, étaient bien là.
La leçon vaut pour Haïti : il faut distinguer ce que les acteurs recherchent, ce qu’ils vivent pendant la démarche et ce qui change réellement dans leur parcours.
Ce qui arrange l’un peut gêner l’autre
La VAE met en relation des candidats, des accompagnateurs, des universités et des employeurs dont les intérêts ne coïncident pas toujours. Pascal Lafont (2009) y voit une « transaction multipolaire », dans laquelle chacun agit selon sa culture, ses valeurs et ses intérêts.
Mon enquête doctorale en donne un exemple concret. Le doyen d’une faculté d’éducation rattachée à une université privée l’expliquait sans détour : « au lieu de prendre 45 cours, l’étudiant n’aura à prendre que 30 parce que 15 de ces cours lui auront été validés. Il n’aura pas à payer le même montant qu’un nouveau bachelier ». Ce qui représente pour le candidat un gain de temps et d’argent devient, pour l’établissement, une perte de recettes. La résistance peut d’ailleurs rester discrète : n’ouvrir à la VAE qu’une partie des diplômes, ou constituer des jurys qui n’accordent presque jamais de validation totale.
Une question de justice sociale
Beaucoup de professionnels haïtiens ont appris leur métier par la pratique, sans avoir pu suivre la formation qui y conduit. Un responsable d’université privée le résumait ainsi : « L’individu est valable, l’individu peut communiquer, l’individu a de l’expérience mais il va rester en dehors du système de l’enseignement supérieur par le fait qu’il n’a pas le diplôme requis ».
La VAE peut leur ouvrir une voie. Elle ne garantit pas l’équité pour autant. Ide Blériot et Marie-Clotilde Pirot (2007) rappelaient que posséder une compétence et savoir la prouver par écrit, en français, ne sont pas la même chose. Elles ajoutaient que « si une VAE, quelle que soit sa forme, coûte moins cher qu’une formation, elle n’en est pas moins coûteuse ». Il faut donc se demander à qui cette possibilité est réellement ouverte.
La VAE n’est pas pour autant une simple « seconde chance ». Elle n’a de sens que dans une politique qui élève les niveaux de certification et rend la reconnaissance accessible, crédible et utilisable : c’est à cette condition qu’elle peut contribuer à une réalité de justice sociale (Boursiquot, 2023).
De la loi aux effets réels
La loi haïtienne portant reconnaissance et validation des acquis et de l’expérience professionnelle (RVAEP), publiée au Moniteur le 25 février 2019, donne un cadre juridique au dispositif. Son article 12 en fixe les limites : la licence, le master et le doctorat ne sont pas accessibles par cette voie. Mais un texte ne crée pas à lui seul des procédures accessibles, des jurys formés et des certifications reconnues par les employeurs. Il ne garantit pas non plus que ses limites seront respectées : en août 2025, l’Université d’État d’Haïti dénonçait la délivrance de doctorats par validation des acquis dans des universités privées.
Pour évaluer la VAE, le nombre de diplômes délivrés ne suffit donc pas. Il faut aussi se demander ce que les personnes peuvent faire de cette reconnaissance, comment les institutions s’en saisissent et quelles transformations deviennent possibles lorsque l’expérience acquise hors des parcours classiques est enfin prise au sérieux.
Ce texte est une version abrégée d’un article publié sur boursiquotherve.com, qui contient les références complètes.
Hervé Boursiquot est docteur en sciences de l’éducation, auteur de Diplômes, compétences et validation des acquis de l’expérience en Haïti (L’Harmattan, 2023) et de Communauté de pratique d’enseignant-e-s : défi du relèvement de la qualité de l’éducation en Haïti (L’Harmattan, 2024).
