Territoire perdu, vie empêchée et responsabilité politique
Il est des pays que l’on ne perd pas d’un seul coup. Ils se retirent de la vie quotidienne, rue après rue, trajet après trajet, jusqu’à ce que la carte officielle demeure intacte tandis que la carte vécue se déchire. En Haïti, dans le département de l’Ouest, cette contraction du territoire se mesure à la peur de traverser, au logement devenu hors de portée, à l’université déplacée et à l’horizon des possibles qui se ferme. La crise n’est donc pas seulement une bataille pour l’État : elle est une dépossession du quotidien.
La carte ne suffit plus à dire le pays
Parler de « territoires perdus » n’est pas une formule commode. Les rapports internationaux décrivent l’expansion de groupes armés dans plusieurs communes de l’Ouest et l’emprise exercée sur des routes stratégiques, tandis que le rapport du Groupe d’experts de l’ONU publié en septembre 2026 souligne la fragilité des gains sécuritaires et le contrôle de voies nationales. [1] Mais la perte territoriale ne se réduit pas à une couleur sur une carte. Elle commence lorsqu’un marché, une école, un hôpital ou une maison cesse d’être librement accessible; lorsqu’un déplacement banal exige calcul, détour, argent et chance.
La capitale semble alors se contracter en quelques îlots de relative circulation, souvent nommés dans la conversation quotidienne par Delmas et Pétion-Ville. Ce raccourci ne décrit pas une frontière administrative : il exprime une géographie de la peur. La capitale n’est pas seulement moins vaste; elle est moins partageable. Les routes, écrit Henri Lefebvre dans Le Droit à la ville, sont aussi des lieux où se fabrique l’accès à la vie urbaine. Quand le trajet devient privilège, la ville cesse d’être un monde commun et se change en archipel de permissions.
L’exil intérieur et le prix du refuge
Fuir une zone menacée ne signifie pas retrouver la sécurité. Cela peut signifier louer une pièce trop chère, s’entasser chez des proches, recommencer ailleurs sans école ni emploi, puis consacrer une part croissante de ses revenus au seul droit de rester. En mars 2025, Le Nouvelliste rapportait des hausses parfois doublées des loyers à Port-au-Prince, sur fond d’exode de ménages quittant les secteurs sous emprise armée. [2] Ce témoignage journalistique n’est pas un indice général des prix; il rend visible une mécanique sociale : la peur déplace la demande, et le déplacement peut devenir une rente pour ceux qui possèdent un toit.
Karl Polanyi nous aide à voir ce qui se joue lorsque le logement, condition de la vie, est abandonné à la seule logique de marché : la société finit par payer le prix de son propre déracinement. Amartya Sen, lui, invite à juger le développement par les libertés réelles dont disposent les personnes. Or, que vaut la liberté formelle de choisir son domicile si l’insécurité, le coût du loyer et la rareté du transport réduisent ce choix à une injonction de survie? Les parcours raccourcis sont des libertés amputées : aller au travail, conduire un enfant en classe, rendre visite à un parent deviennent des possibilités conditionnelles.
Mirebalais, Saut-d’Eau et le déplacement vers Hinche
La crise ne s’arrête pas aux limites de l’Ouest. Dans le département du Centre, l’attaque de Mirebalais et de Saut-d’Eau, le 31 mars 2025, a brutalement déplacé le centre de gravité de la peur. Le BINUH signalait encore au premier trimestre 2026 la présence de groupes armés dans ces deux communes. [6] L’UNICEF avait décrit dès mai 2025 des routes stratégiques reliant Hinche à Mirebalais, Lascahobas et Belladère rendues impraticables, retardant les secours et restreignant les mouvements. [7] La route coupée ne fait pas qu’allonger un trajet : elle sépare les familles, entrave l’approvisionnement et transforme l’accès à une classe ou à un soin en épreuve incertaine.
Hinche devient à la fois refuge et point de saturation. En septembre 2025, l’Organisation des Citoyens pour une Nouvelle Haïti rapportait que huit écoles de la ville, cinq publiques et trois privées, accueillaient encore des familles déplacées de Mirebalais et de Saut-d’Eau à l’approche de la rentrée. [8] Ce refuge nécessaire révèle le coût du déplacement pour les deux droits qu’on voudrait opposer : les familles ont besoin d’un toit, les enfants ont besoin d’une école. Quand le bâtiment scolaire devient abri faute d’autre espace, une urgence se déplace vers une autre.
Le parcours de l’École Destined for Grace donne un visage à cette statistique. Après la fermeture de son site à Mirebalais, l’établissement a repris ses cours dans un immeuble loué à Hinche; en août 2026, il rapportait que trente élèves avaient achevé l’année, malgré une rentrée tardive et le déménagement imposé. La distance empêchait aussi certaines familles de rejoindre le nouveau local. [9] Ce cas ne vaut pas pour toutes les écoles, mais il rend tangible la chaîne de pertes : quitter un bâtiment, louer un espace temporaire, perdre du temps scolaire et voir une partie des élèves hors de portée.
L’enquête ciblée du Fonds national de l’éducation sur 187 écoles relocalisées à cause de l’insécurité donne la mesure financière de cette précarité à l’échelle de l’échantillon : parmi les 118 établissements installés dans des bâtiments loués, 112, soit 94,92 %, déclaraient avoir du mal à payer le loyer. Le rapport indique aussi que 163 établissements avaient perdu au moins un quart de leurs élèves après le déplacement. [10] Ces résultats ne sont pas des statistiques propres à Hinche; ils éclairent cependant le mécanisme que les écoles déplacées y affrontent : la relocalisation n’est pas un retour à la normale, mais une nouvelle facture qui s’ajoute aux trajets plus longs, aux élèves dispersés et aux ressources scolaires déjà fragiles.
L’université en refuge
L’Université d’État d’Haïti porte cette contradiction dans ses murs déplacés. Son rectorat indique que la plupart des entités du département de l’Ouest ont vu leurs locaux vandalisés, pillés ou incendiés; une dizaine avaient perdu l’accès à leurs bâtiments, et certaines ont été relogées provisoirement pour poursuivre administration, enseignement et recherche. [3] En octobre 2026, la Faculté des sciences avait trouvé refuge au Bureau des mines et de l’énergie, dans un espace où elle s’efforce de continuer sa mission malgré les contraintes du déplacement. [4]
Il faut saluer cette ténacité sans la confondre avec une solution. Une faculté n’est pas une enseigne que l’on peut simplement accrocher ailleurs. Elle a besoin de laboratoires, de bibliothèques, d’électricité, d’internet, de temps d'enseignement, d’espaces de rencontre et de la continuité qui transforme une salle en institution. Réduite à un abri provisoire et à des activités morcelées, elle risque de survivre administrativement tout en perdant une part de sa capacité à former et à produire du savoir. Pour Bourdieu, l’école distribue aussi des chances et des titres qui organisent l’avenir social; quand l’accès au savoir se fragilise, l’inégalité présente prend déjà les traits de l’inégalité future.
Le silence des gouvernants comme défaut de réponse
Le silence dénoncé par les citoyens n’est pas toujours l’absence littérale de discours. Les gouvernements publient des communiqués, promettent la sécurité, annoncent des pactes et des calendriers. Le silence politique est plus profond : c’est l’écart qui persiste entre la parole institutionnelle et la réponse vérifiable à la vie blessée. En février 2026, le pouvoir exécutif a présenté le rétablissement de la sécurité et l’organisation d’élections comme les missions de la transition; pourtant, le rapport du Groupe d’experts de l’ONU constate que plusieurs objectifs sécuritaires du pacte national avançaient lentement, tandis que le déplacement interne atteignait 1,5 million de personnes au printemps 2026. [1, 5]
Il ne s’agit pas d’attribuer chaque violence à un dirigeant ni de simplifier une crise enracinée dans des décennies d’institutions fragiles, d’inégalités, de trafics transnationaux et d’ingérences. Michel-Rolph Trouillot rappelle combien l’histoire haïtienne est traversée par des silences produits, par ce qui est rendu invisible dans les récits de pouvoir. Mais reconnaître la complexité ne saurait dissoudre la responsabilité. Chez Max Weber, l’éthique de responsabilité demande au responsable politique de répondre des conséquences prévisibles de ses décisions et de ses omissions. Une promesse de sécurité doit donc se laisser mesurer à la liberté retrouvée de circuler, à la réouverture des services, au retour des étudiants dans des lieux d’apprentissage dignes, et à la protection des personnes déplacées.
Reconstruire un monde commun
Hobbes écrivait que la première fonction du pouvoir politique est de soustraire les humains à la peur de la mort violente. Mais un État ne se réduit pas à la force qui chasse les armes; il doit rendre possible une vie commune sans peur arbitraire. Hannah Arendt nomme politique cet espace où l’on paraît devant les autres, parle et agit ensemble. Quand les rues se ferment et que l’université se disperse, ce monde commun disparaît matériellement avant de disparaître dans les mots.
La réponse ne peut donc être seulement sécuritaire. Elle doit associer la protection des civils au contrôle démocratique des opérations, à la lutte contre les circuits d’armes et de financement, à l’accès humanitaire, à une politique du logement qui protège les déplacés contre les abus, et à un plan public de réinstallation durable des facultés. Elle doit rendre compte, territoire par territoire, de ce qui est accessible, de ce qui demeure hors d’atteinte et des moyens engagés. La sécurité sans justice peut remplacer une peur par une autre; l’aide sans institutions ne répare pas la citoyenneté; l’élection sans espace civique ne suffit pas à rendre le peuple souverain.
Haïti ne manque ni de paroles ni de courage. Il manque trop souvent de lieux où ces paroles deviennent des garanties. Une capitale ne tient pas dans ses avenues encore ouvertes, pas plus qu’une université ne tient dans un bâtiment provisoire : elles tiennent dans la possibilité de se rencontrer, d’apprendre, de travailler et de rentrer chez soi. Le pays rétrécit chaque fois qu’un citoyen doit renoncer à un quartier, à un cours ou à un itinéraire. Le rendre à ses habitants exige plus que reconquérir des rues : il faut rendre à chacun le droit d’habiter le territoire, d’y circuler et d’y imaginer demain.
Repères intellectuels et sources
[1] Conseil de sécurité des Nations Unies, Groupe d’experts sur Haïti, Rapport final S/2026/714, 8 septembre 2026, couverture octobre 2025-juillet 2026. https://main.un.org/securitycouncil/en/sanctions/2653/PoE/Reports
[2] Joubert Joseph, « Rent Inflation in Port-au-Prince amid Growing Insecurity », Le Nouvelliste, 17 mars 2025. https://lenouvelliste.com/en/article/254226/rent-inflation-in-port-au-prince-amid-growing-insecurity
[3] Dieuseul Prédélus, « Le mot du Recteur », Université d’État d’Haïti, mars 2025. https://ueh.edu.ht/ueh/pages/mot-recteur
[4] Jonasson Odigène, « La Faculté des sciences s’accroche et poursuit sa mission », Le Nouvelliste, 12 octobre 2026. https://www.lenouvelliste.com/article/272826/la-faculte-des-sciences-saccroche-et-poursuit-sa-mission
[5] Gouvernement de la République d’Haïti, « Continuité de l’État : Adresse à la Nation du Premier ministre après le mandat du CPT », 7 février 2026. https://communication.gouv.ht/communiques/continuite-de-letat-adresse-a-la-nation-du-premier-ministre-apres-le-mandat-du-cpt/
[6] BINUH, Rapport trimestriel sur la situation des droits de l’homme en Haïti, janvier-mars 2026. https://binuh.unmissions.org/sites/default/files/2026-05/Q1%202026%20-%20ENGLISH.pdf
[7] UNICEF Haïti, « A new crisis unfolds in Haiti’s Centre department », 16 mai 2025. https://www.unicef.org/haiti/en/stories/new-crisis-unfolds-haitis-centre-department
[8] Vant Bèf Info, « Hinche : l’OCNH alerte sur l’occupation prolongée d’écoles par des déplacés internes », 3 septembre 2025. https://vantbefinfo.com/haiti-hinche-locnh-tire-la-sonnette-dalarme-sur-loccupation-prolongee-decoles-par-des-deplaces-internes/
[9] Destined for Grace, « Destined For Grace School », mises à jour des 25 février et 12 août 2026. https://destinedforgrace.org/destined-for-grace-school/
[10] Fonds national de l’éducation, Projet d’appui aux écoles et familles d’élèves victimes de l’insécurité (PAEF), rapport final, juillet 2025, enquête ciblée sur 187 écoles relocalisées. https://fne.gouv.ht/wp-content/uploads/2025/07/FNE_PAEF_Rapport-Final_juillet2025.pdf
Hannah Arendt, The Human Condition (1958); Thomas Hobbes, Leviathan (1651); Henri Lefebvre, Le Droit à la ville (1968); Karl Polanyi, The Great Transformation (1944); Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde (1993); Amartya Sen, Development as Freedom (1999); Max Weber, Le Savant et le politique (1919); Michel-Rolph Trouillot, Haiti: State Against Nation (1990).
