Pendant que le Brésil vote, Haïti atteint dix ans sans présidentielle

Un peuple qui choisit librement ses dirigeants se donne les moyens de construire son avenir.

Pendant que le Brésil vote, Haïti atteint dix ans sans présidentielle

Bureau de vote au Brésil

Un peuple qui choisit librement ses dirigeants se donne les moyens de construire son avenir. Un peuple durablement privé de son droit de vote  voit sa souveraineté compromise  et ses institutions ébranlées

La démocratie ne se résume pas à un discours politique. Elle se vit à travers la participation citoyenne, les élections régulières, l'alternance et le respect de la volonté populaire. Lorsque les élections sont libres, transparentes, inclusives et régulières, elles fondent la légitimité des gouvernants, la continuité institutionnelle et la stabilité politique.

 Trois exemples méritent notre attention.

Les États-Unis : la continuité par les urnes

Le 5 novembre 2024, les Américains ont élu leur président et renouvelé une partie du Congrès. Au-delà des personnalités et des divergences partisanes, l'essentiel tient à la capacité des institutions d'organiser le scrutin, de compter les suffrages et d'assurer la transmission du pouvoir selon des règles établies. Cette régularité donne aux citoyens la possibilité de sanctionner ou de récompenser leurs dirigeants.

Les élections ne suffisent certes pas à garantir le développement. Il faut aussi une administration efficace, une justice indépendante et une gestion responsable des ressources. Mais sans mécanismes réguliers de responsabilité politique, bâtir un État stable devient beaucoup plus difficile.

La République dominicaine : une leçon de proximité

Sur l'île que nous partageons, les Dominicains se sont rendus aux urnes le 19 mai 2024 pour élire leur président, leurs sénateurs et leurs députés. Il serait excessif d'attribuer leur développement aux seules élections : investissements, infrastructures, éducation et tourisme y contribuent aussi. Néanmoins, la régularité électorale favorise un environnement politique prévisible pour les citoyens comme pour les acteurs économiques.

Une question s'impose alors : pourquoi un pays voisin parvient-il à renouveler régulièrement ses dirigeants, tandis qu'Haïti peine à rétablir le fonctionnement normal de ses institutions élues ?

Cette interrogation ne doit nourrir ni admiration aveugle ni complexe d'infériorité. Elle doit nous pousser à examiner nos propres défaillances.

Le Brésil : la force de la souveraineté populaire

Ce dimanche 25 octobre 2026, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté le second tour de la présidentielle face à Flávio Bolsonaro.

 Selon le Tribunal supérieur électoral, il a obtenu 51,79 % des suffrages exprimés (64 256 232 voix), contre 48,21 % (59 826 041 voix) pour son adversaire. Il entamera un quatrième mandat le 5 janvier 2027.

Au-delà de la victoire d'un homme ou d'un camp, cette élection rappelle qu'en démocratie, le pouvoir n'est la propriété privée de personne. Il appartient au peuple, qui renouvelle sa confiance ou choisit l'alternance selon les règles constitutionnelles. La compétition peut être intense et les campagnes disputées, mais les institutions doivent permettre au choix des citoyens de s'exprimer et de produire ses effets.

Pendant que les Brésiliens ouvrent un nouveau chapitre, une question douloureuse se pose à nous : pourquoi notre peuple demeure-t-il confronté à une aussi longue interruption du processus électoral ?

Haïti : une démocratie privée de rendez-vous électoral

La dernière présidentielle haïtienne remonte au 20 novembre 2016. Depuis, les mandats parlementaires ont expiré, le président Jovenel Moïse a été assassiné le 7 juillet 2021, et le pays s'enfonce dans une crise politique et sécuritaire profonde. Les mécanismes de contrôle démocratique s'en sont considérablement affaiblis.

Il faut reconnaître que l'insécurité généralisée, l'emprise des groupes armés sur certains territoires, les difficultés logistiques et les désaccords politiques sont des obstacles réels. On ne saurait réduire cette crise à une volonté collective de rejeter la démocratie. Mais ces difficultés ne peuvent justifier une suspension indéfinie de la souveraineté populaire. Elles doivent obliger les autorités, les acteurs politiques et les forces vives de la nation à rechercher des solutions concrètes : rétablir la sécurité, rendre les centres de vote accessibles, renforcer la confiance dans les institutions électorales et garantir la participation de tous.

Le peuple haïtien ne doit pas rester indéfiniment spectateur de son propre destin.

Le coût de l'absence d'élections

Sans élections, la légitimité des institutions s'affaiblit, les dirigeants rendent moins de comptes aux citoyens, et l'incertitude décourage entreprises et investisseurs. À cela s'ajoutent, en Haïti, la criminalité organisée, la corruption, les déplacements forcés, la dégradation des services publics et le désespoir d'une jeunesse qui cherche ailleurs sécurité et dignité.

Il serait inexact d'affirmer que l'absence d'élections explique à elle seule ces maux : la violence armée, les inégalités, la faiblesse de la justice et la mauvaise gouvernance ont leurs causes propres. Mais la restauration d'institutions élues, responsables et fonctionnelles reste un élément essentiel de tout redressement durable.

Et la démocratie ne se limite pas à organiser des scrutins. Elle exige le respect des résultats, l'indépendance de la justice, la liberté d'expression, la transparence dans la gestion publique et la possibilité, pour chacun, de demander des comptes à ses dirigeants.

Jeunesse haïtienne : exigeons des résultats

Les élections ne doivent pas servir les ambitions de quelques-uns ni permettre à une classe politique de se partager le pouvoir. Elles doivent servir le peuple, le bien commun et le développement national.

À vous, jeunes d'Haïti, force essentielle de l'avenir, je lance cet appel : ne vous résignez ni à l'exclusion politique ni à la banalisation de l'anarchie. Exigez des élections crédibles, mais exigez aussi des candidats des programmes sérieux, une vision nationale, une probité vérifiable et un engagement concret pour la sécurité, l'éducation, l'emploi, la justice sociale et la modernisation de l'État.

Ne confondons pas démocratie et simple compétition électorale : une élection sans transparence, sans sécurité et sans respect des résultats ne suffit pas. Ne confondons pas non plus stabilité et silence imposé, ni ordre public et absence de liberté. Refusons la résignation, mais aussi le culte des personnalités et les calculs à courte vue. Promouvons une nouvelle culture politique fondée sur la compétence, l'intégrité et le sens du bien commun.

Conclusion : un choix de responsabilité nationale

Haïti ne vit pas en vase clos. Les expériences américaine, dominicaine et brésilienne nous rappellent que des élections régulières permettent de renouveler le pouvoir, d'organiser l'alternance et de préserver la continuité de l'État. Nous devons en tirer les leçons sans les copier aveuglément, et bâtir une démocratie adaptée à notre réalité, fondée sur des institutions solides, une justice crédible et une participation citoyenne effective.

Entre la démocratie et l'anarchie, la question est celle de la société que nous voulons léguer aux générations futures. Voulons-nous un pays où le pouvoir repose sur la force, l'incertitude et les intérêts particuliers, ou une République où les citoyens choisissent leurs dirigeants, contrôlent leur action et défendent le bien commun ?

Jeunes d'Haïti, faisons le choix de la démocratie, exigeons la transparence et travaillons ensemble à la reconstruction de notre République. Car le progrès durable exige des institutions légitimes, la stabilité exige la responsabilité, et la démocratie commence par le respect de la volonté du peuple.

Haïti d'abord. La démocratie comme chemin, le droit comme boussole et le bien commun comme destination.