Budget insuffisant pour l'ANESRS : l'appel au ministre Déméro

Les responsables de l'ANESRS écrivent au ministre Vijonet Déméro au sujet du faible montant accordé à l'institution dans le budget 2026-2027.

Budget insuffisant pour l'ANESRS : l'appel au ministre Déméro

Lancement des travaux de l’ANESRS

Monsieur Vijonet Déméro

Ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique

Objet : le budget insignifiant alloué à l’ANESRS par le gouvernement : un blocage systématique de la réforme académique, un outrage au savoir et à la science 

Monsieur le Ministre,

Le Conseil de l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS) - organisme indépendant, créé par la Constitution amendée  de 2011, en son article 211 et implanté par le décret du 30 juin 2020 - a l’honneur de vous faire part, avec la plus grande fermeté, de sa profonde indignation à la suite des informations qui lui ont été communiquées relatives à l’enveloppe budgétaire qui serait réservée à l’Agence pour l’exercice fiscal 2026-2027. 

Ramener à 75 millions de gourdes une proposition budgétaire de l’ordre de 500 millions de gourdes (ce qui équivaut à environ 15%) élaborée en fonction des besoins réels de l’institution et de l’ampleur de ses responsabilités, constitue une forme d’humiliation et un véritable désaveu pour l’ANESRS.

Monsieur le Ministre, 

Depuis l’installation de ses membres le 14 janvier 2026, l’Agence se bat quotidiennement pour sa survie en regard des embûches  et des obstacles de toutes sortes dressés à dessein sur son chemin et qui bloquent systématiquement son envol. Presqu’un an sans salaire, mis à part des frais accordés aux Conseillers juste à la fin de l’exercice fiscal. On attend de nous des résultats, mais avec quels moyens ?  75 millions de gourdes pour toute une année de fonctionnement d’une institution nationale chargée de contribuer à la régulation, à l’évaluation et au renforcement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique au niveau des différents départements géographiques du pays, ne peuvent raisonnablement être considérés comme un budget à la hauteur des enjeux. 

Comment demander à l’ANESRS de contribuer, entre autres, à rétablir la crédibilité de l’enseignement supérieur, de travailler sur l’accréditation et la qualité des programmes, de participer à la lutte contre les établissements fonctionnant en dehors des normes et les faux diplômes en circulation en Haïti et à l’étranger  (environ 85% des diplômes haïtiens soumis dans le cadre d’admission aux HEC - Hautes Etudes Commerciales – sont faux, selon les responsables de cette prestigieuse institution affiliée à l’Université de Montréal), tout en lui refusant les ressources indispensables à l’exercice effectif de ses responsabilités ?

À ce stade, une question dérangeante devient inévitable. Quelle logique politique peut justifier que l’on proclame publiquement la nécessité de réformer, de moderniser et de renforcer l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, tout en privant l’ANESRS des moyens nécessaires pour accomplir précisément cette mission ? Le traitement réservé à l’Agence donne malheureusement l’impression que son existence et sa consolidation dérangent plusieurs acteurs du système et que, dans les arbitrages du pouvoir, la préservation des alliances, des positions et des intérêts du moment risque de prendre le pas sur l’intérêt supérieur de l’État. Si tel devait être le calcul, c’est-à-dire rassurer certains intérêts et assurer ses arrières politiques au prix de l’affaiblissement de l’ANESRS,  il s’agirait d’une faute institutionnelle majeure. On ne sacrifie pas une institution de régulation sur l’autel des convenances politiques. On ne brime pas l’ANESRS pour satisfaire les puissants du moment. On ne condamne pas l’avenir universitaire d’un pays pour protéger une carrière. L’histoire jugera sévèrement tous ceux qui, placés devant le choix entre la défense du savoir et la préservation de leurs intérêts immédiats, auront choisi de courber l’échine devant les calculs du pouvoir, plutôt que de se tenir debout aux côtés de l’institution appelée à restaurer l’ordre, la qualité et la crédibilité dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique.

Il existe ici une contradiction que nous ne pouvons ni taire ni banaliser. On ne peut proclamer la nécessité de réformer l’enseignement supérieur tout en affaiblissant financièrement l’institution appelée à participer à sa régulation. On ne peut exiger la qualité sans financer le contrôle de la qualité. On ne peut dénoncer le désordre académique tout en maintenant l’organe de régulation dans une situation de précarité institutionnelle. Un État qui entend faire du savoir, de la science et de la formation universitaire des instruments de développement doit traduire cette ambition dans ses choix budgétaires.

Notre incompréhension devient encore plus grande lorsque certaines institutions universitaires privées bénéficieraient de subventions publiques dépassant les 300 millions de gourdes, tandis que l’ANESRS, dont le champ d’intervention concerne l’ensemble du système d’enseignement supérieur et de recherche, devrait se contenter de 75 millions. Il ne s’agit nullement pour l’ANESRS de contester un soutien accordé à quelque établissement que ce soit, mais de demander selon quelle cohérence une institution nationale de régulation pourrait être placée dans une situation budgétaire aussi restrictive au regard de l’étendue de ses responsabilités ?

Au-delà des chiffres, c’est donc la place accordée au savoir, à la recherche scientifique, à la qualité universitaire et à la régulation de l’enseignement supérieur dans les priorités nationales qui est ici interrogée. La très faible reconnaissance internationale de nombreux diplômes haïtiens qui continuent de façon vertigineuse de perdre de la valeur et de leur crédibilité, l’absence de mécanismes rigoureux d’assurance qualité, la prolifération incontrôlée - comme des champignons - d’établissements d’enseignement supérieur aux quatre coins du pays, au mépris des exigences de l’Etat et des standards internationaux, l’inadéquation de plusieurs programmes académiques avec les normes contemporaines du marché du travail et des référentiels internationaux, la faiblesse chronique de la production scientifique nationale, etc., constituent, entre autres, les  symptômes d’un système en quête urgente de réformes structurelles et à la faveur desquelles l’ANESRS a été mise en place.

Dès lors, priver l’Agence des ressources minimales nécessaires à son fonctionnement revient, de fait, à compromettre la mise en œuvre de cette mission nationale et à renforcer l’image dégradante d’Haïti à l’intérieur comme à l’extérieur. Une telle situation risque d’envoyer un signal particulièrement préoccupant, voire négatif, à la communauté universitaire, aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’à l’ensemble de la société haïtienne : celui d’un pays qui ne reconnaît pas formellement l’importance de la science et du savoir et qui hésite à leur accorder les moyens indispensables à leur promotion et à leur gouvernance.

Le Conseil de l’ANESRS s’interroge légitimement sur la vision qui sous-tend une telle décision. Quelle société entendons-nous construire si l’institution chargée d’assurer la qualité de l’enseignement supérieur et de promouvoir la recherche scientifique est privée par l’Etat des ressources élémentaires lui permettant d’exercer son mandat ? Comment espérer former des professionnels compétents, des chercheurs innovants et des citoyens capables de contribuer à la modernisation du pays si les mécanismes de régulation et d’assurance qualité demeurent inopérants ? Pouvons-nous accepter que, durant la prochaine décennie, le système universitaire national poursuive son affaiblissement progressif, alors même que les défis du développement exigent davantage de compétences académiques, davantage de rigueur scientifique ?

Les membres du Conseil, professionnels et universitaires appelés à mettre leur expertise au service de la République, ne sauraient accepter que leur institution soit réduite à une existence nominale, investie d’une mission immense dans les textes, mais dépourvue, dans les faits, des moyens de l’accomplir. Une institution sans ressources suffisantes devient une institution empêchée et une régulation empêchée laisse nécessairement davantage de place au désordre qu’elle était précisément appelée à combattre. 

Monsieur le Ministre, l’ANESRS ne demande ni faveur ni privilège. Elle réclame les moyens de remplir la mission que l’État lui-même lui a confiée. C’est pourquoi le Conseil sollicite respectueusement, une révision de cette situation afin que les dispositions budgétaires nécessaires soient prises dans les meilleurs délais pour permettre à l’Agence d’assumer pleinement les responsabilités que la loi lui confie au service de l’État et de la Nation.

En espérant que cette démarche retiendra toute votre attention et qu’une solution rapide pourra être envisagée dans l’intérêt supérieur du pays, le Conseil de l’ANESRS vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de sa haute considération.

Cc :

Monsieur Alix Didier Fils-Aimé

Premier Ministre de la République

Monsieur  Serge Gabriel Collin

Ministre de l’Économie et des Finances