Ici, c’est Haïti : après avoir gagné une bataille symbolique, le football a toujours transformé la maison de l’adversaire en son territoire

Il y a des victoires qui se mesurent au classement, aux points et aux statistiques.

Par Jackson Jean*
06 oct. 2026 — Lecture : 5 min.
Ici, c’est Haïti : après avoir gagné une bataille symbolique, le football a toujours transformé la maison de l’adversaire en son territoire

Les Grenadiers célèbrent le but de Bellegarde

Il y a des victoires qui se mesurent au classement, aux points et aux statistiques. Et puis, il y a celles qui dépassent le simple résultat d’un match pour devenir des victoires symboliques.

Le 1er octobre 2026, à Santo Domingo, Haïti a battu la République dominicaine 4-1 au stade olympique Félix Sánchez. Mais au-delà du score, quelque chose de plus profond s’est joué : pendant quatre-vingt-dix minutes, le territoire de l’adversaire a cessé d’être psychologiquement celui de l’adversaire.

Les Haïtiens étaient venus jouer à l’extérieur. Pourtant, au coup de sifflet final, c’est leur drapeau, leurs chants et leur victoire qui occupaient l’espace.

Ici, c’est Haïti.

Ce phénomène n’est pas nouveau dans le football.

En 2017, au Mexique, les Tigres de la UANL remportaient le Clásico Regiomontano face aux Rayados de Monterrey dans leur propre stade, le BBVA, avant de décrocher le titre. Le slogan « Aquí es Tigre » résumait alors cette appropriation symbolique du terrain adverse : le stade pouvait appartenir officiellement au rival, mais, le temps d’un match, le récit appartenait aux Tigres.

Le football connaît parfaitement cette mécanique.

En 2022, le Paris Saint-Germain battait le Real Madrid 1-0 au Parc des Princes. Après cette victoire, Neymar reprenait sur les réseaux sociaux le célèbre « Ici c’est Paris ».

Et quelques semaines plus tard, lorsque le Real Madrid élimina le PSG après avoir renversé la situation au Santiago Bernabéu, le club madrilène détourna à son tour le slogan parisien : « Ici, c’est Madrid ». Carlo Ancelotti reprit également cette formule après la victoire du Real Madrid en finale de la Ligue des champions 2022.

En 2021, Liverpool avait également transformé Old Trafford en scène rouge en écrasant Manchester United 5-0. Le fameux « The city is red » s’inscrivait dans cette vieille logique du football : lorsqu’une équipe gagne avec autorité chez son rival, elle ne remporte pas seulement un match. Elle impose temporairement son récit au territoire de l’autre.

C’est précisément ce qui s’est produit à Santo Domingo.

Haïti n’a pas seulement gagné 4-1.

Haïti a gagné chez elle — symboliquement.

Le stade était dominicain. Le pays était dominicain. L’organisation du match était dominicaine. Mais sur le terrain, c’est Haïti qui a imposé le rythme, l’efficacité et finalement le récit de la soirée.

Le symbole est d’autant plus fort que ce match constituait le retour de la sélection haïtienne sur le sol dominicain après une longue période sans confrontation de ce type. Et lorsque Wilson Isidor, auteur de deux buts, a lancé après la rencontre les mots « La Española es Haití » et « Haïti est ici », la célébration sportive a immédiatement pris une dimension beaucoup plus sensible. Les propos ont suscité des réactions politiques en République dominicaine.

Il faut évidemment distinguer la métaphore sportive de la réalité politique : La Española est une île partagée par deux États souverains, Haïti et la République dominicaine. Une victoire de football ne modifie ni les frontières ni la souveraineté d’un pays.

Mais le football ne parle pas uniquement le langage des frontières juridiques. Il parle aussi celui de l’appartenance, de la fierté, de la mémoire et du territoire symbolique.

Et sur ce terrain-là, Haïti venait de frapper fort.

Le lendemain, la réponse est venue du gouvernement dominicain

Le 2 octobre 2026, au lendemain de cette victoire, le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, annonçait que la sélection haïtienne ne pourrait plus disputer de rencontres dans les installations sportives de la République dominicaine.

Cruz a expliqué cette décision par les incidents survenus aux accès du Félix Sánchez avant la rencontre, qu’il a qualifiés d’« inacceptables », en invoquant les règles et règlements disciplinaires du ministère concernant la protection des infrastructures sportives.

La décision a ensuite été assumée au niveau gouvernemental : le président Luis Abinader a déclaré que la position exprimée par le ministre des Sports était celle du gouvernement dominicain.

Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, le football avait produit une scène presque parfaite pour raconter sa propre puissance symbolique.

Le 1er octobre, Haïti entre dans le stade dominicain et en ressort avec une victoire 4-1.

Le 2 octobre, la République dominicaine annonce qu’elle ne veut plus accueillir la sélection haïtienne dans ses installations sportives.

Le football venait de transformer un simple match en événement.

Mais il serait également trop facile de réduire cette histoire à une rivalité entre deux peuples ou à une simple provocation territoriale. Le football haïtien mérite mieux que cela.

Car ce que cette victoire révèle surtout, c’est une réalité que certains continuent peut-être à sous-estimer : le football haïtien n’est plus celui qu’ils croyaient connaître.

Pendant trop longtemps, on a regardé la sélection haïtienne à travers ses difficultés : les problèmes d’infrastructures, l’instabilité, les déplacements, les matchs disputés loin du pays, les obstacles administratifs et logistiques.

Mais une équipe nationale ne se résume jamais aux difficultés de son environnement.

Elle se mesure aussi à ce qu’elle produit lorsqu’elle entre sur un terrain.

Et ce soir-là, Haïti a produit quatre buts.

Quatre buts dans le stade de l’adversaire.

Quatre buts qui ont changé l’ambiance, le récit et la mémoire de la soirée.

Rien de tout cela n’est nouveau dans le football.

Le football a toujours eu cette capacité étrange de transformer momentanément la maison de l’adversaire en son propre territoire.

Les Tigres l’ont fait avec « Aquí es Tigre ».

Paris l’a fait avec « Ici c’est Paris ».

Madrid a répondu avec « Ici c’est Madrid ».

Liverpool a transformé Manchester en territoire rouge.

Et, le 1er octobre 2026, Haïti a écrit sa propre version :

Ici, c’est Haïti.

La République dominicaine doit désormais apprendre à regarder le football haïtien autrement.

Pas comme une équipe venue simplement participer.

Pas comme une sélection condamnée à jouer avec ses difficultés.

Pas comme l’adversaire que l’on croit connaître à l’avance.

Mais comme une équipe capable de venir chez son voisin, de jouer, de gagner et de laisser derrière elle un résultat impossible à effacer.

Le stade était dominicain.

Le terrain était dominicain.

Mais ce soir-là, le football appartenait à Haïti.

Et si le football est aussi une manière de raconter qui nous sommes, alors le message du 1er octobre 2026 restera simple :

Haïti est ici.

___________________

À propos de l’Auteur* :

Consultant et Spécialiste en politiques publiques et internationales, Droits Humains et Démocratie, Justice sociale et réparatrice. Alumni du Programme de Bourse des Nations Unies pour les Personnes d’Ascendance Africaine (2024).

Instagram : @jacksonjean.es

Twitter (X): @jacksonjean_es

WhatsApp: (+54) 911-3095-9600 / +41 79 845 89 08