Souffrance Éthique, quand la violence nie la vie en Haïti

La souffrance actuelle en Haïti n'est plus un sentiment passager.

Souffrance Éthique, quand la violence nie la vie en Haïti

Femme âgée dans un autobus

La souffrance actuelle en Haïti n'est plus un sentiment passager. Elle est une négation systématique de la vie. De Kenscoff à Mirebalais, de Gressier à Delmas, analyse d'une épreuve qui déstructure le corps individuel et social. 

L'extrême vulnérabilité : la vie dans son aberration

La tragédie haïtienne est déroutante. Le niveau de souffrance est tel que l'individu ne sait même plus où il a mal. Celui qui entend, témoigne ou subit les violences fait l'expérience de l'extrême vulnérabilité dans son corps, son esprit et son univers spirituel.

Cette expérience est insupportable. Elle attaque la vie à sa racine. Chacun expérimente les bouleversements des points de repère dans sa vie quotidienne. Ce qui a pour conséquence la destruction de la paix intérieure, de la paix sociale. Nous avons donc sous les yeux le spectacle de la vie dans son aberration.

Cette souffrance, qui s’est progressivement installée depuis plusieurs années, est véritablement un impensé. C’est-à-dire un problème pour la pensée elle-même qui traverse l’existence de chacun. Elle nous atteint au plus profond de notre dignité. L’horreur des massacres confronte la pensée à l’injustifiable, à ce dont la raison ne peut pas s’emparer. Le meurtre d'un proche ou l'enlèvement d'une écolière entraîne impuissance, suspension de la capacité d'agir, même pour consoler autrui. Cela devient une incapacité mentale, une atteinte profonde à la dignité.

Et pourtant nous ne pouvons pas nous laisser détruire par le caractère inquiétant de la vie présente, ni laisser disqualifier la raison pratique. Comme le disait Albert Camus dans l’Homme Révolté, « il ne faut pas dérober à l'implacable grandeur de cette vie ». Il nous faudra rejoindre chacun sur le terrain, où il cherche à comprendre et à s’orienter. Nous ne pouvons accepter avec résignation les misères et les injustices présentes. Il nous faut au contraire nous révolter, c’est-à-dire refuser la situation telle qu’elle est. Chez Albert Camus, la révolte est l’acte d’héroïsme de l’humain qui refuse d’abandonner face à l’adversité. 

La co-rumination : le piège de la cicatrice sociale

Comment qualifier cette souffrance ? En suivant Paul Ricoeur, je la définis comme une souffrance éthique : un affect ouvert sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi et à autrui. L’affect est à comprendre comme un état affectif, physique et mental. Un ressenti, un ce que cela fait sur l’existence individuelle et collective. Cette souffrance porte donc à la fois sur les états du corps mais aussi sur les situations, les émotions. 

Le mal haïtien est entraîné par des situations diverses où des dommages entraînent des lésions physiques sur les corps personnels et sociaux. Il entraîne également des lésions psychiques et spirituelles. Lorsqu’on discute avec n’importe quel Haïtien, le constat est flagrant : on ne peut pas aligner deux phrases sans se référer à cette cicatrice sociale. On se focalise inconsciemment sur cette tragédie de longue durée, sur ses conséquences et les émotions associées, sans jamais déboucher sur une vision capable d’effleurer une solution. 

C'est une rumination mentale qui, partagée, devient une rumination relationnelle. Les gens alimentent mutuellement le sujet négatif, malgré eux, et restent bloqués dessus. En psychologie, on parle de co-rumination. Elle touche aussi au mental au sens où ce cycle de pensées répétitives est tourné vers des problèmes perçus comme insurmontables. On sait que ces pensées récurrentes, lorsqu’elles envahissent les émotions, peuvent conduire à la dépression. Nous devons être particulièrement attentifs à ces aspects lorsque le moment d’une solide prise en charge sera venu. 

L'impensable : quand la pensée échoue

Cette souffrance entraîne une rupture identitaire. Le sentiment d'identité est à la dérive. Lorsque je discute avec les gens, je perçois une mésestime de soi qui peut devenir pathologique. Elle affecte donc le rapport à sa propre identité ainsi que les conditions de ses relations avec son environnement social. Elle entraîne un questionnement sur la justification du mal que l’on subit à travers la souffrance elle-même mais aussi à travers les situations qui entraînent cette souffrance. Parler du massacre de Kenscoff génère automatiquement de la souffrance, même sans être directement touché. 

Cette souffrance est existentielle car elle touche toutes les dimensions de l'humain. C'est une rupture de notre trajectoire, une atteinte sur le présent et le futur. Souffrir ainsi c’est toujours inacceptable particulièrement lorsqu’il s’agit d’une faute anthropologique de cette ampleur. 

Il est fondamental d'identifier les responsables de ce fléau, car l'absence de justification amplifie le mal. La souffrance générée par la situation haïtienne est particulièrement insupportable car la vie, dans les zones contrôlées par les bandits, semble soumise à leurs aléas. Cette situation met notre pensée à l’épreuve. Comme le souligne Blanchot dans L'écriture du désastre, ces massacres sont impensables, c’est un retournement, un désastre pour la pensée. La pensée ne saurait se les représenter. 

La fragilisation des repères génère chez chacun une forme singulière d’inquiétude et de honte sociale au regard de la perspective du déclin apparemment irréversible. Le sentiment de désespérance qu’éprouve un enfant, un parent, une amie, un collaborateur, un voisin conduit à des situations dramatiques de précarisation et même de renoncements à la vie. 

Comment préserver un rapport sain à la vie face au cumul de massacres, de viols et de kidnappings ? Comment bien vivre lorsque collectivement nous avons perdu la capacité de protéger ? 

Refaire société : de la posture éthique à la pédagogie active

Au-delà du constat d'un quotidien entravé par la peur — peur d'être tué, peur de tout perdre, peur de circuler — il faut intervenir à la racine du mal.

J'ai proposé sur l’Espace de Réflexion Éthique d’Haïti (EREH) l’article intitulé « Prendre la voie de l'éthique ». Cette voie surgit là où l'être de l'Homme est à l’épreuve.  Elle ouvre un chemin vers la pleine vie, en orientant vers des actes, des paroles et des liens de confiance. Ainsi préparerons-nous la société de demain en saisissant la réalité d’aujourd’hui ! 

Pour sortir de cet étouffement, chacun doit se soucier du sens de sa vie. Nous vivons une situation dont le sens n’est plus posé d’avance. Ce qui donne sens ce sont les gestes, les paroles échangées, les attitudes, les choses faites ensemble, les projets d’avenir. Bref tout ce par quoi les sentiments et les émotions prennent corps. Il est clair que le sens n’est pas d’abord de l’ordre d’un savoir intellectuel, mais qu’il relève d’une expérience vécue. Celle par exemple d’une authentique solidarité dans laquelle on fait l’expérience d’être aimé et d’aimer. C’est bien le rapport à l’autre, au prochain, qui est le lieu du sens. 

Nous ne pouvons donc nous laisser cogner par la négation de la vie. Il nous faudra refaire société. Refaire société c’est remodeler l’Haïtien et récupérer la clarté de nos visions. La force d’une nation s’exprime par sa discipline, sa rigueur et sa volonté à respecter les règles communes.  Une société est avant tout une discipline : discipline éthique, sociale, écologique, politique, économique, scientifique…

Voilà pourquoi il faut remettre de l’air, du sens, de la réflexion et de l’imagination dans ce pays. Par exemple, en créant des grands moments de débats sur le sens de l’engagement politique, sur le sens de la vie en société. 

Ne constatons-nous pas un grand écart entre là où la population souhaite s’orienter et là où les entraînent les dirigeants ?  Cette tension crée une situation de méfiance et de crise en série. 

Certains prônent, pour s’en sortir, la conversion : changement des mentalités, changement de comportement, prise de conscience… c’est important mais pas suffisant. Je prône aussi la transformation par l'éducation active : rendre l'individu acteur. On apprend en faisant, par l'expérience pratique. C'est ainsi que nous construirons en co-responsabilité une vision partagée de l’avenir.

Nous sommes à un moment de bascule, de non-retour.  Notre société a changé et ne sera plus comme avant. Cette cassure est irrécupérable. Il faudra inventer autre chose. Celui qui a une mauvaise compréhension et une mauvaise mémoire répétera les mêmes erreurs. 

Le défi est d’une ampleur inédite. Il est donc fondamental d’inventer de nouvelles normes de vie en tirant, bien sûr, les leçons du comment on est arrivé là. J’appelle l’attention collective sur l’urgence et la nécessité d’espérer et d’agir. Le primat du corps social comme force qui s’impose peut-être une première porte de sortie. 

Notes

 Dans son excellent article « Souffrance éthique et souffrance tragique : l’Élaboration Lévinassienne de la critique Nietzschéenne de la compassion » dont je m’inspire ici, Aïcha Liviana Messina questionne les souffrances causées par la seconde Guerre Mondiale comme un problème pour la pensée elle-même : à ce dont la raison ne peut s’emparer. 

 Cf : Paul Ricoeur, La souffrance n’est pas la douleur, in Claire Marin (dir.), Souffrance et douleur Autour de Ricoeur, Paris, puf, 2013, pages 13 à 34. 

 La notion de co-rumination ou rumination sociale a été développée et proposée pour la première fois en 2002 par la psychologue américaine Amnada J. Rose dans son étude intitulée « Co-Rumination in the Friendships of Gilrls and Boys ». Child Development, 73 (6), 1830-1843. 

 Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980. 

  Cf : Steevenson Montinard, « Prendre la voie (voix) de l’éthique »,  www.espace-éthique-haïti.org 

 Yves Burdelot, Devenir humain : la proposition chrétienne aujourd’hui, Paris, Cerf, 2002, pages 52-53.

 Cf : « Prendre la voie (voix) de l’éthique », op.cit.