Hommage au Révérend Docteur Mario André Jean

Tout comme lui… et plus encoreLe 15 septembre 2026, au matin, à l’hôpital de Palmetto, en Floride, le Révérend Docteur Mario André Jean s’en est allé.

Hommage au Révérend Docteur Mario André Jean

Révérend Dr Mario André Jean

Tout comme lui… et plus encore

Le 15 septembre 2026, au matin, à l’hôpital de Palmetto, en Floride, le Révérend Docteur Mario André Jean s’en est allé.

Ce matin-là, des anges sont venus l’escorter vers l’éternité bienheureuse. Son départ s’est fait dans la douceur, accompagné par la voix angélique de sa benjamine qui lui chante :

« Sois sans alarmes, sans frayeur,

Dieu prendra soin de toi.

Il est ton Père et ton Sauveur,

Dieu prendra soin de toi… »

Ces paroles, tirées du numéro 133 des Chants d’Espérance, dans la section française, prennent, à cet instant, une dimension toute particulière. Celui qui, durant tant d’années, a enseigné la foi vient maintenant de s’abandonner pleinement entre les mains de Celui en qui il a cru. Il est entré dans la joie de son Maître. « Il a combattu le bon combat, il a achevé la course, il a gardé la foi. »

Le Révérend Docteur Mario André Jean a achevé sa course terrestre. Mais certaines vies ne s’achèvent pas tout à fait avec le dernier souffle. Lorsqu’une existence a été consacrée à Dieu, à l’éducation, à la jeunesse et à la formation des autres, elle continue de vivre dans ce qu’elle a semé : dans les enseignements transmis, dans les institutions bâties, dans les vocations éveillées, dans les enfants devenus adultes et, surtout, dans les vies transformées.

Sa course terrestre est achevée. Mais son œuvre continue. Le coureur s’est arrêté. Le relais, lui, continue de circuler. Et aujourd’hui, il est entre nos mains. À nous de le prendre. À nous de continuer à courir. Tout comme lui… Et plus encore.

Un homme de foi et de savoir

Il y a des hommes que l’on peut résumer par une liste de titres, de fonctions et de responsabilités.

Mario André Jean était théologien. Il était professeur. Il était universitaire. Il était pasteur. Il était formateur. Il a consacré plusieurs décennies à l’éducation et à la formation théologique, notamment au Séminaire Théologique Baptiste d’Haïti et à l’Université Chrétienne du Nord d’Haïti. Il y a assumé d’importantes responsabilités universitaires, notamment celle de Vice-Recteur aux Affaires Académiques. Il a contribué à former des générations de pasteurs, de théologiens, d’universitaires et de jeunes Haïtiens. Son parcours était riche. Son œuvre était considérable. Mais l’essentiel de Mario André Jean ne tenait pas dans ses titres. Car certains bâtisseurs construisent des murs. D’autres construisent des institutions. Et puis il y a ceux qui construisent des êtres humains. Mario André Jean appartenait à cette dernière catégorie. Il ne construisait pas seulement des institutions. Il construisait des personnes.

À Fort-Liberté, son empreinte demeure également visible à travers les œuvres éducatives et communautaires auxquelles il a consacré son énergie, notamment le Collège Eben-Ezer et d’autres initiatives destinées à servir la communauté. Mais derrière l’homme public, derrière le théologien, le professeur et l’universitaire, il y avait un autre Mario André Jean. Celui que les titres ne pouvaient pas raconter. Et celui-là… moi, je l’ai connu.

Ti Pouchon, Tête blanche, Tigranmoun tèt blanch, Past, Pa, Papi, Papili…

Je l’ai rencontré. J’ai grandi avec lui. J’ai reçu ses conseils, ses encouragements, ses avertissements et son affection. Selon les circonstances, il était Ti Pouchon, Tête blanche, Tigranmoun tèt blanch, Past, Pa, Papi ou Papili. Mais, pour moi, il était surtout celui qui m’appelait : « Pitan wen an.» Ces mots, si simples en apparence, prennent aujourd’hui une profondeur nouvelle. Il me conseillait. Il m’orientait. Il me mettait en garde. Il cherchait à m’épargner certains dangers et certains malheurs que je ne savais pas toujours discerner moi-même. Avec Ti Pouchon, l’affection n’était jamais très loin de la responsabilité. Aimer, pour lui, c’était aussi veiller. Et veiller, c’était parfois conseiller, avertir, protéger — même lorsque celui que l’on voulait protéger ne mesurait pas encore le danger. C’est peut-être pour cela que, lorsque je repense à lui aujourd’hui, je ne pense pas seulement au professeur, au théologien ou au pasteur. Je pense à celui qui veillait.

Et je me souviens d’un épisode, parmi tant d’autres, qui me permet de comprendre encore davantage ce que cette présence signifiait pour nous.

Il était aussi notre protecteur

Nous sommes en 1991, au moment du coup d’État. Nos parents, François et Évangeline, se trouvent à Fort-Liberté. Lui est de passage à Port-au-Prince. La situation devient préoccupante. Il vient à la maison et nous demande de quitter Port-au-Prince immédiatement. Nous sommes plusieurs enfants. Aux plus grands, il donne l’argent nécessaire pour payer les frais de transport jusqu’à Fort-Liberté. Quant aux plus petits, il les prend dans sa propre voiture pour les conduire lui-même. Puis, avec cette autorité affectueuse qui le caractérise, il nous dit :

« Je suis aussi votre parent. Je n’ai pas besoin d’attendre l’avis de Cois et d’Évan pour vous déplacer. » Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée. Ce jour-là, il n’est pas seulement le pasteur, le professeur ou l’ami de la famille. Il est notre parent. Il prend sur lui une responsabilité qui n’est pas officiellement la sienne, mais qu’il considère pourtant comme allant de soi. Il ne se demande pas s’il doit nous protéger. Il nous protège. Il ne se demande pas s’il a le droit de se sentir responsable de nous. Il se sent responsable. Et peut-être est-ce là l’une des plus belles choses que l’on puisse recevoir d’un adulte lorsqu’on est enfant : sentir que, dans un monde parfois incertain, quelqu’un veille sur vous.

Bien des années plus tard, lorsqu’il me dit :

« Tu es ma fille, Pitan wen an », je comprends que ces mots ne sont pas simplement une formule affectueuse. Il le pense.

Past savait être jeune avec les jeunes

Il avait cette manière bien à lui d’entrer dans l’univers des jeunes sans jamais cesser d’être celui qui les guide. À l’Église, il accordait une attention particulière à l’association des jeunes. Il voulait la garder vivante, éveillée et joyeuse. Avec lui, encadrer les jeunes ne consistait pas seulement à leur parler, à leur enseigner ou à leur rappeler ce qu’ils devaient faire. Il vivait avec eux.

Past organisait des jeux — et, chose plus rare encore, il jouait avec nous. Il racontait des histoires. Il nous faisait rire. Il organisait des concours. Il récompensait nos efforts par de petites primes. Il nous apprenait à chanter. Pendant les vacances d’été, il organisait des conférences qui savaient être à la fois instructives et amusantes. Il avait compris quelque chose que bien des adultes oublient : on ne forme pas la jeunesse en lui demandant simplement de nous ressembler. On la forme en l’aidant à devenir pleinement elle-même. Et son attention ne s’arrêtait pas aux activités de l’Église. Lorsqu’un jeune avait besoin de soins, il pouvait prendre la route avec nous et nous conduire chez le médecin, parfois jusqu’au Limbé et même jusqu’à Port-au-Prince.

Sur la route du Cap à Port-au-Prince, au niveau du Morne Pilboreau, les enfants reconnaissaient de loin la voiture de Pasteur André. Dès qu’elle commençait à gravir le morne, leurs voix retentissaient : « Men Tigranmoun Tèt blanch lan! Mesye, men Tigranmoun Tèt blanch lan! Tigranmoun Tèt blanch, ban m yon bagay! »

Il ralentissait, s’arrêtait, sortait quelques billets de sa poche — ou d’une petite réserve qu’il gardait spécialement pour eux — et encourageait ses passagers à en faire de même. Il le faisait toujours avec le sourire aux lèvres, avec joie et compassion. Pour ces enfants, « Tigranmoun Tèt blanch » était le nom d’un homme qu’ils attendaient avec bonheur et qui ne passait jamais sans leur donner quelque chose.

Tête blanche ne séparait pas l’éducation de la vie. Pour lui, prendre soin d’un jeune, c’était aussi s’intéresser à sa santé, à ses difficultés, à ses questions, à ses talents, à ses rêves. Il voulait voir les jeunes vivre, apprendre, réfléchir, chanter, rire et grandir. Avec le recul, je comprends mieux ce qu’il faisait. Nous pensions jouer. Nous pensions chanter. Nous pensions participer à un concours, écouter une histoire ou attendre avec impatience la petite récompense qui viendrait couronner nos efforts. Nous ne savions pas encore que, derrière ces jeux, un homme était patiemment en train de nous construire. Il nous instruisait sans nous ennuyer. Il nous disciplinait sans éteindre notre joie. Il nous faisait grandir sans nous empêcher d’être jeunes. C’était sa manière d’éduquer. Et peut-être est-ce là l’une des plus belles leçons qu’il nous laisse : former une personne, ce n’est pas seulement remplir son esprit de connaissances ; c’est aussi éveiller en elle le goût d’apprendre, la confiance, la responsabilité et le désir de devenir meilleure.

Nous étions trop jeunes pour le comprendre.

Nous pensions simplement que Past savait rendre les vacances plus belles. Nous ne savions pas que Tête blanche était en train de semer. Des graines de curiosité. Des graines de discipline. Des graines de confiance. Des graines de service. Des graines qui, des décennies plus tard, continuent encore de germer. 

Le relais

Avec les années, certaines choses prennent un autre sens. On découvre parfois que ce que l’on croyait être simplement un souvenir d’enfance était en réalité une semence. Cette attention aux jeunes, cette conviction que l’éducation peut changer une destinée, cette volonté de créer des possibilités là où elles n’existent pas encore… Peut-être que nous recevons parfois un héritage avant même de savoir que nous l’avons reçu.

Des années plus tard, j’ai moi-même créé le Centre d’Organisation de la Jeunesse d’Haïti (COJEHA), avec le désir de contribuer, à ma manière, à l’éducation, au développement et à l’avenir des jeunes et des communautés vulnérables. Et, dans cette nouvelle aventure, Pasteur André n’a jamais cessé d’être là. Chaque fois que nous faisions appel à lui, particulièrement lors des activités de l’organisation à Fort-Liberté, il répondait présent. Il venait nous accompagner. Et souvent, avant même que nos activités ne commencent, il prenait quelques instants pour élever une prière. Il priait pour nous. Il priait pour les jeunes. Il priait pour que Dieu accompagne nos initiatives et bénisse le travail que nous étions venus accomplir. Ce geste, qui pourrait paraître simple, avait pour moi une signification profonde. Il ne se contentait pas de regarder le relais passer de ses mains aux nôtres. Il continuait, à sa manière, à courir avec nous.

Sa présence nous rappelait que notre travail n’était pas seulement une entreprise humaine, mais aussi, pour nous, un engagement placé sous le regard de Dieu. Et je crois qu’il y avait là quelque chose de profondément cohérent avec l’homme qu’il avait toujours été. Il avait semé. Il avait formé. Il avait accompagné. Et lorsque nous avons commencé à semer à notre tour, il a continué à nous accompagner. Je ne prétends pas que tout ce que je fais vient de lui. Mais je sais que certaines graines ont été semées très tôt. Et je sais aussi qu’il a continué à les arroser, longtemps après leur première germination. Voilà peut-être ce qu’est un véritable héritage : quelque chose qui ne nous appartient jamais tout à fait, parce qu’il nous est confié pour être transmis à notre tour.

Un héritage qui continue

Aujourd’hui, nous pleurons un homme. Mais, au-delà de nos larmes, nous contemplons un héritage. 

Mario André Jean laisse derrière lui bien plus que des titres, des fonctions ou des responsabilités. Il laisse des institutions. Il laisse des étudiants devenus à leur tour enseignants, pasteurs, responsables et bâtisseurs. Il laisse des jeunes qui ont grandi sous son regard. Il laisse des familles qu’il a accompagnées. Il laisse des personnes qu’il a conseillées, encouragées, averties, protégées.

Il laisse des souvenirs. Mais surtout, il laisse des vies auxquelles la sienne a donné quelque chose. Une parole. Un enseignement. Un conseil. Une prière. Un geste de protection. Une porte ouverte. Une présence au moment où elle était nécessaire. C’est peut-être cela, le véritable bilan d’une vie. Non pas seulement ce que l’on a possédé. Non pas seulement les titres que l’on a portés. Non pas même seulement les institutions que l’on a contribué à bâtir. Mais les êtres humains que l’on a aidés à devenir ce qu’ils pouvaient être. Et sous cet angle, l’œuvre de Mario André Jean est immense.

À sa famille, à ses enfants, à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, à l’Église Baptiste Jérusalem de Fort-Liberté, au Collège Baptiste Eben-Ezer, à l’Université Chrétienne du Nord d’Haïti, au Séminaire Théologique Baptiste d’Haïti, à ses anciens étudiants, à ses collègues, à ses amis et à tous ceux qui ont eu le privilège de croiser son chemin, j’adresse mes sincères condoléances. Que Dieu console chacun et chacune. Qu’Il donne à sa famille la force de traverser cette épreuve et la paix qui vient de la certitude que celui qui a consacré sa vie à servir son Maître repose désormais auprès de Lui.

Mais pour ceux d’entre nous qui avons reçu quelque chose de lui, les condoléances ne suffisent pas. Nous avons aussi une responsabilité. Nous avons reçu. À nous maintenant de transmettre. Nous avons appris. À nous maintenant d’enseigner. Nous avons été accompagnés. À nous maintenant d’accompagner. Nous avons été encouragés.

À nous maintenant d’encourager. Nous avons été protégés. À nous maintenant de veiller sur ceux qui viennent après nous.

Le relais est entre nos mains.

Et un relais n’est pas fait pour être conservé.

Il est fait pour être transmis.

Pasteur Mario André Jean a combattu le bon combat. Il a achevé la course. Il a gardé la foi.

Et maintenant, levons-nous. À notre tour de courir. Courons sur ses traces, non pour les reproduire à l’identique, mais pour prolonger le chemin qu’il a ouvert. Courons vers ceux qui ont encore besoin d’être formés, encouragés, protégés et aimés. Courons avec ce qu’il nous a transmis : le goût du savoir, la foi, le sens du service, l’amour de la jeunesse et cette conviction profonde qu’une vie prend toute sa valeur lorsqu’elle contribue à faire grandir d’autres vies.

Nous ne sommes pas appelés à devenir Mario André Jean. Nous sommes appelés à poursuivre. À faire fructifier les graines qu’il a semées. À transmettre la lumière que nous avons reçue. À ouvrir, à notre tour, des chemins pour ceux qui viennent après nous.

Certains êtres quittent cette terre, mais ne quittent jamais vraiment les vies qu’ils ont contribué à construire.

Le relais est entre nos mains.

Alors, levons-nous.

Et courons, pour remporter le prix.

Tout comme lui…

Et plus encore.