17 septembre 1988 – 17 septembre 2026

Haïti : 38 ans après, entre deux coups d'État

Le 17 septembre 1988 reste une date majeure dans l’histoire politique contemporaine d’Haïti.

Par Pierre Josué Agénor Cadet
18 sept. 2026 — Lecture : 5 min.
Haïti : 38 ans après, entre deux coups d'État

Militaires au Palais National après le coup d'état contre Namphy

Le 17 septembre 1988 reste une date majeure dans l’histoire politique contemporaine d’Haïti. Trente-huit ans après, elle nous oblige à regarder notre passé en face pour mieux comprendre le douloureux présent. Que s’est-il réellement passé ce jour-là ? Et surtout, qu’est-ce qui a changé depuis ?

Six jours auparavant, le dimanche 11 septembre 1988, l’église Saint-Jean-Bosco, à Port-au-Prince, avait été le théâtre d’une attaque d’une violence inouïe. Alors que les fidèles étaient réunis pour participer à la messe célébrée par le père Jean-Bertrand Aristide, des hommes armés, parmi lesquels des membres de groupes civils liés à l’ancien appareil macoute, pénétrèrent dans l’église et s’en prirent aux fidèles. Le bilan rapporté par les organisations de défense des droits humains fait état d’au moins une douzaine de morts et de plusieurs dizaines de blessés. L’église fut incendiée.

Cette tragédie provoqua une onde de choc considérable dans le pays. Elle symbolisait surtout la persistance de la violence politique après la chute de Jean-Claude Duvalier en février 1986. La fin de la dictature n’avait pas signifié la disparition de ses méthodes, de ses réseaux ni de la culture de l’impunité.

Du renversement de Namphy à l’arrivée de Prosper Avril

Le 17 septembre 1988, des militaires subalternes se soulevèrent contre le général Henri Namphy et le renversèrent. Le général Prosper Avril prit alors le pouvoir. Il s’agissait d’un nouveau coup de force militaire, le quatrième gouvernement militaire ou à dominante militaire depuis la chute de Duvalier.

Le paradoxe était saisissant : quelques jours seulement après le massacre de Saint-Jean-Bosco, beaucoup d’Haïtiens espéraient que le changement de régime allait ouvrir la voie à davantage de sécurité, de justice et de démocratie.

Mais le problème fondamental demeurait entier : peut-on construire la démocratie avec des institutions qui restent soumises à la logique du coup d’État et de la violence ?
C’est là que se trouve toute la problématique du 17 septembre 1988.

Un changement d'hommes, mais pas encore de culture politique

Le remplacement de Namphy par Avril ne suffisait pas à transformer la culture politique haïtienne. Le pouvoir continuait d’être trop souvent considéré comme une affaire de rapports de force, de contrôle des armes et d’influence sur les institutions.

Le nouveau régime avait pourtant promis le respect des droits humains et la restauration de l’ordre démocratique. Mais les violations se poursuivirent et les enquêtes sur les crimes politiques avancèrent très peu. Human Rights Watch relevait notamment que l’enquête annoncée sur le massacre de Saint-Jean-Bosco n’avait pas abouti à une véritable justice.
C’est précisément cette absence de justice qui constitue l’une des grandes faiblesses de la transition haïtienne.

Car lorsqu’un crime politique n’est pas sanctionné, le message envoyé à la société est dangereux : la violence peut payer et l’impunité peut devenir une méthode de gouvernement.

Les conséquences à court, moyen et long terme

À court terme, le coup d’État du 17 septembre 1988 n’a pas permis de sortir Haïti de la crise institutionnelle. Au contraire, il a confirmé la fragilité de l’État et la capacité de l’armée à intervenir directement dans la vie politique.
 

À moyen terme, cette instabilité a contribué à retarder la consolidation de la démocratie. Les élections, les institutions et la volonté populaire restaient constamment menacées par les rapports de force entre acteurs politiques et militaires.

À long terme, les conséquences sont encore plus profondes. Le coup d’État de 1988 s’inscrit dans une succession de ruptures institutionnelles qui ont empêché l’enracinement d’une véritable culture démocratique. La justice n’a pas suffisamment permis de solder les comptes du passé, tandis que les auteurs présumés de nombreuses violences ont souvent bénéficié de l’exil, de la protection ou de l’impunité.

Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir qui a pris le pouvoir le 17 septembre 1988. Il faut surtout se demander pourquoi la société haïtienne n’a pas réussi à rendre le recours à la violence politiquement et judiciairement impossible.

Des brassards rouges aux gangs armés : qu'est-ce qui a changé ?

Trente-huit ans après, le visage de la violence a profondément changé, mais certaines logiques demeurent inquiétantes.

En 1988, les Haïtiens parlaient des « brassards rouges », des groupes armés et des réseaux politiques liés à l’ancien système. Aujourd’hui, le pays est confronté à des gangs lourdement armés qui contrôlent des territoires, imposent leur loi, terrorisent les populations et perturbent le fonctionnement de l’État.

Il serait toutefois simpliste de dire que les gangs d’aujourd’hui sont simplement les « brassards rouges » d’hier. Les contextes, les structures et les acteurs ont évolué. Mais une continuité saute aux yeux : l’instrumentalisation de la violence, la faiblesse des institutions, l’impunité et l’utilisation d’acteurs armés dans les luttes de pouvoir restent des constantes préoccupantes de la vie politique haïtienne.

C’est pourquoi la véritable question n’est pas seulement : qui sont les nouveaux hommes armés ?
Elle est plutôt : pourquoi l’État haïtien n’arrive-t-il toujours pas à imposer durablement le monopole de la force légitime ?

La culture politique a-t-elle réellement changé ?

Oui, des changements importants ont eu lieu depuis 1988. Haïti a connu des élections pluralistes, une nouvelle Constitution, une société civile plus active, une presse plus libre et une population beaucoup plus consciente de ses droits.

Mais le changement institutionnel n’a pas toujours été accompagné d’un changement suffisamment profond des pratiques politiques.

La démocratie ne se résume pas à organiser des élections. Elle suppose l’acceptation de l’alternance, le respect de la Constitution, l’indépendance de la justice, la responsabilité des gouvernants et surtout le refus de la violence comme instrument politique.

Sur ce terrain, le bilan demeure préoccupant.
Et l'avenir ?

Trente-huit ans après le 17 septembre 1988, Haïti se trouve encore devant le même défi historique : transformer la force en droit et la violence en politique institutionnelle.
L’avenir du pays dépendra moins de la capacité de ses dirigeants à conquérir le pouvoir que de leur capacité à accepter les règles qui permettent de l’exercer et de le transmettre démocratiquement.

Le véritable changement ne consistera donc pas à remplacer un groupe armé par un autre, un régime par un autre ou un dirigeant par un autre. Il consistera à construire des institutions suffisamment fortes pour que personne ne puisse plus penser que les armes constituent un raccourci vers le pouvoir.

Le 17 septembre 1988 n'est pas seulement une date, c'est un avertissement.

Le coup d’État du 17 septembre 1988 fut le produit d’une crise politique, militaire et sociale profonde. Mais il fut aussi la conséquence d’un système dans lequel l’État de droit demeurait fragile et où l’impunité permettait à la violence de s’enraciner.

Trente-huit ans plus tard, Haïti a changé, mais elle n’a pas encore suffisamment changé.
Les « brassards rouges » appartiennent à l’histoire, mais la question qu’ils posaient demeure actuelle : que devient une démocratie lorsque les armes continuent de peser davantage que les institutions ?

La grande leçon du 17 septembre 1988 est donc simple : tant que les coups de force, la connivence des autorités avec les groupes armés, les violences politiques et l’impunité ne seront pas définitivement rejetés par les institutions et par la société, Haïti restera prisonnière des fantômes de son passé.

Le véritable anniversaire que nous devrions célébrer ne sera pas celui d’un nouveau changement de régime. Ce sera le jour où, en Haïti, plus personne ne considérera les armes et les magouilles comme un moyen légitime d'accéder au pouvoir.