Haïti face à la guerre économique

Quand l’intelligence économique devient un enjeu de souveraineté

La guerre économique ne se livre plus nécessairement avec des chars, des avions de combat ou des soldats.

Par Me. Pierre Richard JOSEPH av.
17 sept. 2026 — Lecture : 9 min.
Quand l’intelligence économique devient un enjeu de souveraineté

Pierre Richard JOSEPH av.

La guerre économique ne se livre plus nécessairement avec des chars, des avions de combat ou des soldats. Elle se joue désormais dans les marchés, les chaînes d’approvisionnement, les technologies, l’information, les infrastructures, les ressources stratégiques et, surtout, dans la capacité d’un État à protéger sa production et ses intérêts.

 Cette évolution conduit à repenser la notion même de puissance. Depuis la fin de la guerre froide, la mondialisation et la révolution numérique ont déplacé une partie des rapports de force vers la sphère économique et informationnelle. Le rapport Martre, publié en France en 1994, soulignait déjà que l’information économique était devenue un élément stratégique de la compétitivité des entreprises et des nations.

 Christian Harbulot a largement contribué à développer cette conception de la guerre économique comme une forme de rapport de force non militaire. Ses travaux mettent notamment l’accent sur la conquête des marchés, la maîtrise de l’information et la défense de la puissance économique.

 La question mérite donc d’être posée pour Haïti : le pays dispose-t-il des moyens nécessaires pour comprendre, anticiper et défendre ses intérêts économiques et stratégiques dans un environnement régional de plus en plus compétitif ?

 I- La production nationale, première ligne de défense.

 Un État qui produit peu devient nécessairement plus dépendant de ses fournisseurs extérieurs.

 Cette réalité concerne particulièrement Haïti, dont la production nationale demeure fragilisée par l’insécurité, les difficultés d’accès aux marchés, la faiblesse des infrastructures, les problèmes énergétiques et la dépendance aux importations.

 a)La frontière avec la République dominicaine illustre une partie de cette asymétrie.

 Les deux pays partagent l’île d’Hispaniola, mais leurs économies ne disposent pas des mêmes capacités productives, industrielles, commerciales et logistiques.

 Les données de l’Organisation mondiale du commerce montrent l’importance de cette relation : en 2024, la République dominicaine a exporté 13,2 milliards de dollars de marchandises, dont 923,6 millions de dollars vers Haïti, soit environ 7 % de ses exportations totales.

 Ce chiffre ne constitue évidemment pas, à lui seul, la preuve d’une guerre économique. Il révèle cependant l’importance du marché haïtien pour l’économie dominicaine et, inversement, la nécessité pour Haïti d’analyser ses propres dépendances commerciales.

 La question fondamentale n’est donc pas uniquement de savoir combien Haïti importe de la République dominicaine. Elle est aussi de savoir pourquoi Haïti ne produit pas davantage de ce qu’elle importe.

 C’est précisément à ce niveau que l’intelligence économique devient un instrument de souveraineté.

 b)Quand l’insécurité détruit la capacité de produire.

 Il existe un rapport évident entre sécurité, circulation des biens et production.

 Lorsqu’un agriculteur peut accéder à ses terres, transporter sa récolte et rejoindre les marchés, la production peut fonctionner. Lorsque les routes sont contrôlées par des groupes armés ou que les producteurs craignent les enlèvements, les pillages ou les violences, toute la chaîne économique est fragilisée.

 Les Nations unies ont précisément documenté ce phénomène en Haïti. En avril 2024, l’ONU rapportait que les groupes armés contrôlaient d’importantes routes menant vers les zones agricoles du nord et du sud et perturbaient l’approvisionnement en nourriture. Les agriculteurs du Sud éprouvaient notamment des difficultés à acheminer leurs produits vers les marchés.

 La situation dans l’Artibonite est particulièrement préoccupante. Les Nations unies ont également signalé que l’insécurité menaçait cette région considérée comme l’un des principaux greniers agricoles du pays. Des agriculteurs ont été empêchés de récolter ou de transporter leurs productions.

 II) La question sécuritaire devient ainsi une question économique

 Le problème ne consiste donc pas seulement à combattre les groupes armés. Il consiste également à protéger les territoires productifs.

Les plaines agricoles, les routes nationales, les marchés, les ports, les zones industrielles, les infrastructures énergétiques et les réseaux de communication doivent être considérés comme des éléments stratégiques de la souveraineté nationale.

 a)La guerre de l’information

 La guerre économique contemporaine est également une guerre de l’information.

Un État qui ne connaît pas précisément ses ressources, ses flux commerciaux, ses importations, ses exportations, ses entreprises stratégiques et ses dépendances économiques ne dispose pas de tous les éléments nécessaires pour prendre des décisions efficaces.

 L’intelligence économique consiste précisément à organiser la recherche, l’analyse, la protection et l’utilisation stratégique de l’information.

 Le rapport Martre avait déjà souligné que l’accès à l’information permettait aux entreprises et aux nations d’anticiper les marchés, les stratégies des concurrents et les évolutions de leur environnement.

 Pour Haïti, cela devrait conduire à la mise en place d’une véritable veille économique nationale.

 Le pays devrait notamment être capable d’identifier :

les produits pour lesquels sa dépendance extérieure est excessive ;

 les secteurs dans lesquels une production nationale est possible ;

les infrastructures économiques stratégiques ;

les entreprises essentielles à certaines chaînes d’approvisionnement ;

 les marchés susceptibles d’accueillir les produits haïtiens ;

les partenaires commerciaux alternatifs ;

les risques liés aux dépendances technologiques et énergétiques.Sans cette capacité d’analyse, un État risque de subir les décisions prises par d’autres acteurs plutôt que de défendre activement ses propres intérêts.

 b)La technologie change également le rapport de force

 La technologie constitue aujourd’hui un autre champ essentiel de la puissance.

 Les télécommunications, les données, les réseaux sociaux, les systèmes de surveillance, les drones, l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques transforment les rapports entre États et acteurs non étatiques.

Cette évolution concerne également les groupes armés.

 Sans prétendre que ces groupes disposent des capacités technologiques d’un État moderne, il faut reconnaître que l’utilisation des téléphones intelligents, des réseaux sociaux et des outils numériques peut faciliter la communication, la coordination et la diffusion de l’information.

 La réponse de l’État ne peut donc plus être exclusivement militaire.

 Elle doit également être technologique, informationnelle et stratégique.

 Haïti doit renforcer ses capacités à recueillir légalement l’information, à analyser les données, à protéger ses infrastructures numériques et à lutter contre la désinformation.

 République dominicaine : partenaire, concurrent ou puissance dominante ?

 Il serait imprudent d’affirmer, sans preuves documentaires, que la République dominicaine aurait élaboré un plan secret visant à déstabiliser Haïti.

 Une telle affirmation nécessiterait des éléments précis : documents, décisions officielles, témoignages vérifiables, données concordantes ou enquêtes indépendantes.

Mais reconnaître cette exigence de preuve ne signifie pas nier l’existence de rapports de puissance entre les deux États.

 La République dominicaine défend ses intérêts économiques, commerciaux, migratoires, sécuritaires et diplomatiques. Haïti doit également défendre les siens.

C’est ici que l’intelligence économique prend toute son importance. La question n’est pas de savoir comment combattre la République dominicaine.

 La question est de savoir comment Haïti peut défendre ses intérêts face à un voisin dont la capacité économique est supérieure.

 Cette nuance est essentielle.

Dans les relations internationales, la coopération et la concurrence peuvent exister simultanément. Deux États peuvent être partenaires commerciaux tout en défendant des intérêts différents.

 Le commerce comme instrument de puissance

La relation commerciale entre Haïti et la République dominicaine constitue l’un des principaux domaines où cette asymétrie peut être observée.

 Les données de l’OMC montrent qu’Haïti représentait en 2024 environ 7 % des exportations dominicaines.

 Les données de la Banque mondiale issues d’UN Comtrade permettent également d'observer cette présence dominicaine dans plusieurs catégories de produits. En 2024, par exemple, la République dominicaine a exporté vers Haïti environ 3,25 millions de dollars de rhum et tafia, pour un volume déclaré de plus de 768 000 litres.

 À noter: que la production de canne à sucre est fortement dévastée par l’implantation anarchique des maisons. Le Code rural n’est pas suffisamment pris en compte par l’État haïtien, notamment à travers les autorités municipales.

 Ces chiffres ne permettent pas de conclure à une stratégie de domination économique organisée. Ils montrent cependant l’importance de la présence des produits dominicains sur le marché haïtien.

 Le véritable enjeu pour Haïti est donc de développer une capacité à mesurer ces dépendances et à déterminer celles qui présentent un risque stratégique.

 Dépendre d’un fournisseur n’est pas nécessairement dangereux. Ne pas connaître le degré de cette dépendance l’est davantage.

 C-La frontière : un espace économique stratégique

 La frontière haïtiano-dominicaine ne doit pas être considérée uniquement comme une ligne séparant deux États.

En outre, elle constitue également un espace économique, commercial, agricole, migratoire et sécuritaire.

Ensuite, le contrôle de la frontière doit donc être envisagé comme un élément de la politique économique nationale.

 Cependant, une frontière mal administrée peut favoriser la contrebande, les pertes fiscales et les distorsions de concurrence.

À l’inverse, une frontière moderne et correctement administrée peut faciliter le commerce légal tout en protégeant les producteurs nationaux.

 Haïti doit donc passer d’une logique de simple surveillance à une véritable politique d’intelligence économique frontalière.

Cela suppose notamment :

une meilleure collecte des données commerciales ;

une modernisation des douanes ;

un contrôle plus efficace des flux ;

une coopération institutionnelle renforcée ;

une meilleure connaissance des marchés frontaliers ;

 Une protection des secteurs productifs stratégiques

 A noter: Le groupe de mercenaires d’Erik Prince ne devrait pas être présent à la frontière ni percevoir des revenus au nom de l’État. Une telle situation constituerait une atteinte grave à la souveraineté territoriale de l’État haïtien.

 Constitution 1987 amendée. ARTICLE 55.3:

Aucun étranger ne peut être propriétaire d'un immeuble borné par la frontière terrestre haïtienne.

 III- L’intelligence économique comme instrument de souveraineté.

 La faiblesse d’Haïti ne réside pas uniquement dans le manque de ressources.

 Elle réside aussi dans la difficulté à transformer l’information en décision stratégique.

 Une politique nationale d’intelligence économique pourrait permettre au pays de mieux connaître son environnement, d’anticiper les risques, de protéger ses entreprises, de diversifier ses partenaires et de renforcer ses capacités de négociation.

 Cependant, il ne s’agit pas de fermer la frontière ni de rompre les relations commerciales avec la République dominicaine.

 Ainsi, il s’agit de construire une relation plus équilibrée.

 Haïti ne doit pas nécessairement chercher à produire tout ce qu’elle consomme. Elle doit toutefois savoir ce qu’elle peut produire, ce qu’elle doit importer et dans quelles conditions elle doit négocier.

 a)La souveraineté commence par la capacité à produire

 La puissance politique repose également sur la puissance économique.

 Un pays qui ne produit pas suffisamment de nourriture, qui dépend fortement des importations, qui ne protège pas ses infrastructures stratégiques et qui ne maîtrise pas suffisamment son information économique devient vulnérable.

 La sécurité nationale doit donc être pensée autrement.Protéger une plaine agricole, une route commerciale, un port, une zone industrielle ou une infrastructure énergétique n’est pas seulement une opération de police ou de sécurité.

 C’est également une opération de défense économique nationale.

 L’expérience récente d’Haïti le démontre : lorsque l’insécurité empêche les agriculteurs de récolter ou de transporter leurs produits, les conséquences dépassent largement le domaine sécuritaire. Elles touchent directement la sécurité alimentaire et l’économie nationale.

 En effet, la souveraineté numérique devient également indispensable.

Ensuite, la souveraineté ne concerne plus seulement le territoire physique.

 Elle concerne aussi les données, les réseaux de communication, les infrastructures numériques et les technologies essentielles.

 Un État qui dépend entièrement de technologies étrangères sans disposer de mécanismes suffisants de protection et d’analyse des données peut également devenir vulnérable.

 Haïti doit donc intégrer la dimension numérique dans sa politique de sécurité économique.

 La cybersécurité, la protection des données publiques, la formation des cadres, la veille technologique et la lutte contre la désinformation devraient faire partie d’une véritable stratégie nationale d’intelligence économique.

 Conclusion : sortir de la dépendance par l’intelligence.

 La guerre économique du XXIe siècle est rarement déclarée officiellement.

 Elle se manifeste par la maîtrise des marchés, des technologies, des informations, des capitaux, des ressources et des chaînes d’approvisionnement.

 Dans ce nouvel environnement, Haïti ne peut pas se contenter de subir.

 Elle doit observer, analyser et anticiper.

Elle doit connaître ses dépendances, protéger ses secteurs stratégiques, sécuriser ses territoires productifs, moderniser ses institutions et développer sa capacité de négociation.

 La République dominicaine ne doit pas être considérée uniquement comme une menace. Elle est également un voisin, un partenaire commercial et un concurrent avec lequel Haïti doit apprendre à négocier à partir de ses propres intérêts.

 La véritable question n’est donc pas :

« Comment empêcher la République dominicaine de devenir plus puissante ? »

La véritable question est :

« Comment permettre à Haïti de devenir suffisamment forte pour défendre ses propres intérêts ? »

 C’est là que commence l’intelligence économique. Et c’est peut-être également là que commence une nouvelle conception de la souveraineté haïtienne.

 À noter: Il faut renforcer la surveillance et le contrôle des hauts gradés de l’armée et de la Police nationale qui seraient au service d’intérêts étrangers, notamment ceux de la République dominicaine.

Références

 PIERRE-LOUIS James, Cours Intelligence économique en droit de l’entreprise, Professeur, Direction des études Post-graduées.

 MARTRE, Henri, Intelligence économique et stratégie des entreprises, Commissariat général du Plan, Paris, 1994. Le rapport est considéré comme un texte fondateur de la réflexion française sur l’intelligence économique.

 HARBULOT, Christian, L’art de la guerre économique, Nouvelle édition, VA Éditions. L’ouvrage analyse notamment les rapports de force économiques entre États, entreprises et autres acteurs.

 Dr Eland Guerrier, cours sur la concurrence, 2023, Droit de l’entreprise, Professeur, Direction des études Post-graduées.

BOSSERELLE, Éric, travaux sur la guerre économique et l’évolution des rapports de puissance économiques.

 Organisation mondiale du commerce (OMC), Trade and Tariff Data – Dominican Republic, données commerciales 2024.

 Banque mondiale / UN Comtrade, données sur les échanges commerciaux de la République dominicaine avec Haïti, notamment les exportations de rhum et tafia en 2024.

 Organisation des Nations unies en Haïti, « Nourrir Haïti en temps de crise », 1er avril 2024. Le document analyse notamment les effets de l’insécurité sur les agriculteurs, les routes d’approvisionnement et la sécurité alimentaire.

 Organisation des Nations unies, analyses de la crise haïtienne et de ses conséquences sur les populations, l’agriculture et les déplacements internes.

 Me. Pierre Richard JOSEPH av. Masterant en Droit des affaires. option: Droit de l’entreprise