(Quelles pistes de réflexion en guise réponse à l’éditorial « De l’ingérence étrangère en Haïti »)
L’éditorial de Frantz Duval consacré à l’ingérence étrangère en Haïti mérite que l’on s’y arrête. Non parce qu’il faudrait nécessairement partager chacune de ses interprétations historiques, mais parce qu’il met le doigt sur une réalité devenue difficile à nier : l’intervention extérieure n’est plus seulement un phénomène imposé à Haïti. Elle est progressivement devenue une dimension ordinaire de notre manière de faire de la politique. La question essentielle n’est donc peut-être plus seulement : « Pourquoi les étrangers interviennent-ils en Haïti ? » Elle devrait être reformulée ainsi : « Pourquoi avons-nous progressivement construit un système politique dans lequel nous avons besoin de l’intervention de l’étranger pour nous parler, nous départager, nous légitimer et parfois même nous gouverner ? » Cette deuxième question est beaucoup plus inconfortable. Mais elle est probablement beaucoup plus utile. Car dénoncer l’ingérence sans interroger les conditions nationales qui la rendent possible risque de nous enfermer dans une posture de victime permanente. Or une nation souveraine ne se définit pas seulement par le droit international qui reconnaît son indépendance. Elle se définit également par sa capacité à penser, décider, négocier, arbitrer et corriger ses propres trajectoires. C’est ici que commence le véritable débat sur la souveraineté haïtienne.
1. L’ingérence n’est pas seulement un problème étranger : elle devient aussi un problème haïtien
L’histoire récente d’Haïti montre effectivement plusieurs formes d’intervention extérieure. L’éditorial évoque notamment la visite d’Andrew Young en 1977, l’action de l’ambassadeur Alvin P. Adams à la fin des années 1980, le rôle de la communauté internationale dans le processus électoral après 1990 et, aujourd’hui, l’intervention du Groupe des Personnalités Éminentes de la CARICOM dans la crise politique haïtienne (Le Nouvelliste). Mais il faut introduire une distinction essentielle. Il existe une différence entre : l’ingérence imposée ; la médiation sollicitée ; l’accompagnement international ; la dépendance politique ; et la délégation progressive de notre capacité de décision. Tout accompagnement extérieur n’est pas nécessairement une ingérence. Dans une société internationale interdépendante, aucun État ne vit complètement isolé. Les États coopèrent, négocient, sollicitent des médiations, reçoivent des missions d’observation et participent à des mécanismes régionaux ou multilatéraux. Le problème commence lorsque l’accompagnement devient substitution. Et il devient encore plus préoccupant lorsque les acteurs nationaux considèrent que leur propre compromis ne sera véritablement valable qu’après validation d’un acteur extérieur. C’est à ce moment que la souveraineté juridique commence à se dissocier de la souveraineté politique réelle.
2. La CARICOM pose une question différente de celle des grandes puissances
Il serait intellectuellement réducteur de placer sur le même plan toutes les interventions étrangères en Haïti. La CARICOM appartient à l’espace caribéen auquel Haïti participe elle-même. Son Groupe des Personnalités Éminentes intervient dans une logique officiellement présentée comme celle des « bons offices », du dialogue et de l’accompagnement des acteurs haïtiens. Lors de sa mission de septembre 2026, le Groupe a rencontré des représentants de l’État, des acteurs politiques et d’autres parties prenantes afin d’apprécier leurs positions sur la gouvernance, la sécurité et le processus électoral. (CARICOM) Cette nuance est importante. Il ne faudrait donc pas confondre médiation régionale et mise sous tutelle. Mais cette nuance ne dispense pas Haïti de poser une question fondamentale : Pourquoi avons-nous besoin d’intermédiaires extérieurs pour organiser notre propre dialogue politique ? C’est là que l’éditorial de Frantz Duval devient particulièrement intéressant. Le problème n’est pas seulement la présence du médiateur. Le problème est l’absence progressive de mécanismes nationaux suffisamment crédibles pour rendre le médiateur moins nécessaire.
3. Le véritable danger : l’institutionnalisation de la dépendance
Une intervention extérieure ponctuelle peut parfois être utile. Une intervention extérieure permanente devient en revanche un symptôme. Elle indique que les institutions nationales ne remplissent plus suffisamment leur fonction d’arbitrage, de médiation et de production du compromis. Lorsque chaque crise politique nécessite : une mission internationale ; une médiation régionale ; une déclaration diplomatique ; une pression extérieure ; une conférence internationale ; une nouvelle formule de transition ; ou une validation étrangère, nous devons nous demander si le problème ne se situe plus profondément dans notre architecture politique elle-même. Une démocratie mature doit pouvoir produire ses propres mécanismes de désaccord. Elle doit pouvoir permettre à des adversaires politiques de se rencontrer sans attendre qu’un ambassadeur les réunisse. Elle doit pouvoir organiser un compromis sans qu’un acteur extérieur en soit nécessairement le garant. Elle doit pouvoir organiser des élections dont la crédibilité repose d’abord sur la robustesse des institutions nationales. Autrement dit : la souveraineté ne consiste pas seulement à refuser que les autres décident pour nous ; elle consiste à devenir suffisamment capables pour décider nous-mêmes.
4. De la souveraineté politique à la souveraineté cognitive
C’est précisément ici que ma réflexion sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles apporte une perspective complémentaire. La souveraineté cognitive peut être comprise comme la capacité d’une société à se souvenir, connaître, interpréter, contextualiser, décider et imaginer son avenir sans abandonner à une puissance extérieure le contrôle de ses principaux processus de formation du jugement. Appliquée à Haïti, cette théorie conduit à une interrogation radicale : Sommes-nous encore capables de produire nous-mêmes les diagnostics, les scénarios et les solutions nécessaires à notre propre avenir ? Car celui qui ne produit pas son propre diagnostic finit souvent par dépendre du diagnostic des autres. Celui qui ne construit pas ses propres scénarios d’avenir finit par adopter ceux que les autres construisent pour lui. Celui qui ne définit pas lui-même ses priorités finit par recevoir des priorités conçues ailleurs. Et celui qui ne dispose pas de mécanismes nationaux crédibles de décision finit par solliciter des arbitres extérieurs. C’est pourquoi le problème haïtien n’est pas seulement une crise de souveraineté politique. Il est aussi une crise de souveraineté cognitive.
5. Haïti doit passer de la politique de la plainte à la politique de la proposition
Il existe une scène devenue presque familière. Un acteur politique haïtien rencontre un diplomate. Il lui explique la crise. Il lui expose les difficultés. Il lui présente ses revendications. Puis il attend une réaction. Un autre acteur rencontre un autre diplomate et fait la même chose. Une délégation étrangère arrive. Elle rencontre les uns, puis les autres. Elle écoute. Elle analyse. Elle formule éventuellement des recommandations. Et Haïti attend. Mais où est notre propre mécanisme national d’analyse stratégique ? Où sont nos laboratoires permanents de prospective politique ? Où sont nos centres indépendants capables de produire plusieurs scénarios de sortie de crise ? Où sont les mécanismes institutionnels permettant de comparer publiquement ces scénarios ? Où est notre capacité nationale à dire : voici le problème, voici les données, voici les scénarios, voici les risques, voici nos options et voici la décision que nous avons prise ? Une République moderne ne peut pas seulement être un espace où l’on demande de l’aide. Elle doit aussi être un espace où l’on produit du savoir décisionnel.
6. L’école, l’université et la recherche sont donc des instruments de souveraineté
La question de l’ingérence étrangère ne peut pas être résolue uniquement par la diplomatie. Elle doit également être traitée dans les universités, les centres de recherche, les écoles de formation de l’État, les médias et les institutions publiques. Pourquoi ? Parce qu’une nation incapable de produire suffisamment de connaissances sur elle-même devient vulnérable aux récits produits par les autres. Il nous faut donc : des observatoires de gouvernance ; des centres de prospective stratégique ; des laboratoires de politiques publiques ; des instituts d’études électorales ; des centres d’analyse de la sécurité ; des unités de recherche sur les politiques étrangères ; des bases nationales de données ; des mécanismes indépendants d’évaluation des politiques publiques. Ce n’est pas du luxe académique. C’est une infrastructure de souveraineté.
7. Nous devons également sortir d’une autre illusion : celle de la souveraineté solitaire
Reconstruire la souveraineté haïtienne ne signifie pas fermer la porte au monde. Ce serait une autre erreur. Haïti a besoin de coopération. Elle a besoin de partenaires. Elle a besoin de la CARICOM, de l’Organisation des États américains, des Nations Unies, de ses partenaires bilatéraux, de sa diaspora et de la coopération internationale. Mais la coopération doit changer de nature. Nous devons progressivement passer : de l’assistance à la coopération ; de la dépendance au partenariat ; de l’exécution de projets conçus ailleurs à la co-construction ; de la consultation permanente à la codécision responsable ; de la tutelle implicite au renforcement des capacités nationales. Le véritable partenaire n’est pas celui qui décide à notre place. C’est celui qui nous aide à devenir capables de décider nous-mêmes.
8. Le paradoxe haïtien : nous demandons parfois à l’étranger de restaurer notre souveraineté
Voilà probablement le cœur du problème. Nous demandons à l’étranger de nous aider à rétablir la sécurité. Nous lui demandons parfois d’aider à organiser les élections. Nous sollicitons sa médiation lorsque nos acteurs politiques ne parviennent plus à dialoguer. Nous attendons parfois de lui qu’il reconnaisse notre légitimité. Mais nous voulons simultanément que cette intervention ne produise aucune dépendance. Le paradoxe est évident. Plus nous demandons à l’extérieur de remplir les fonctions que nos institutions devraient progressivement apprendre à remplir, plus nous renforçons mécaniquement notre dépendance à l’extérieur. La sortie de cette contradiction ne réside donc pas dans le rejet du monde. Elle réside dans la reconstruction de nos capacités nationales.
9. Le véritable objectif : rendre progressivement l’arbitre extérieur inutile
Il ne faut pas avoir honte de recevoir une médiation lorsque la situation l’exige. Mais il faut avoir une ambition supérieure : faire en sorte que la médiation extérieure devienne progressivement moins nécessaire. C’est cela, la maturité institutionnelle. Une société politiquement mature n’est pas une société qui ne connaît jamais de crise. C’est une société qui dispose de mécanismes suffisamment solides pour absorber ses crises sans devoir systématiquement appeler quelqu’un d’autre à la rescousse. Notre objectif ne devrait donc pas être : « Plus jamais d’étranger en Haïti. » Ce serait irréaliste. Notre objectif devrait être : « Plus jamais de dépendance politique structurelle à l’égard de l’étranger. » La nuance est fondamentale.
10. De l’ingérence à la responsabilité : le véritable débat commence maintenant
L’éditorial de Frantz Duval nous invite finalement à regarder dans un miroir. L’étranger intervient, certes. Mais qui l’appelle ? Qui lui demande de trancher ? Qui lui remet nos mémoires politiques ? Qui lui demande de choisir entre nos dirigeants ? Qui sollicite son arbitrage ? Qui accepte parfois que les solutions viennent d’ailleurs avant même d’avoir tenté de construire un compromis national ? La responsabilité doit donc être partagée. Il ne suffit pas de dénoncer l’ingérence. Il faut construire les conditions de sa réduction. Et ces conditions sont connues : institutions crédibles, justice indépendante, administration professionnelle, élections fiables, universités fortes, recherche scientifique, données nationales, culture du compromis, médias responsables, société civile organisée et véritable prospective stratégique. C’est ici que la reconstruction de l’État rejoint la reconstruction de la souveraineté cognitive.
11. Une nouvelle doctrine pour Haïti : « vous d’abord »
Il faut peut-être réinventer notre relation avec nos partenaires internationaux autour d’une règle simple : « Vous pouvez nous accompagner. Mais nous devons apprendre à marcher. » Vous pouvez nous conseiller. Mais nous devons produire notre propre diagnostic. Vous pouvez financer. Mais nous devons définir nos priorités. Vous pouvez médiatiser. Mais nous devons construire notre dialogue. Vous pouvez observer nos élections. Mais nous devons bâtir une administration électorale crédible. Vous pouvez soutenir notre sécurité. Mais nous devons reconstruire notre État. Vous pouvez partager votre expertise. Mais nous devons développer la nôtre. C’est cela, le passage de la dépendance à la souveraineté.
En définitive, l’indépendance doit devenir une capacité. Haïti a été juridiquement indépendante en 1804. Mais l’indépendance historique doit constamment être transformée en capacité politique, institutionnelle, économique, scientifique et cognitive. Une République véritablement souveraine n’est pas celle qui refuse toute aide extérieure. C’est celle qui sait recevoir de l’aide sans renoncer à son propre pouvoir de penser et de décider. La CARICOM peut faciliter le dialogue. Les Nations Unies peuvent accompagner. Les États-Unis peuvent coopérer. L’OEA peut soutenir. La diaspora peut contribuer. Mais aucune de ces forces ne peut reconstruire Haïti à la place des Haïtiens. Le véritable défi n’est donc pas de fermer les portes d’Haïti au monde. Il est de faire en sorte que, lorsque le monde entre en Haïti, il rencontre enfin un État capable de lui parler d’égal à égal. Nous devons passer de l’Haïti qui attend des solutions à l’Haïti qui produit des solutions. De l’Haïti qui sollicite des arbitres à l’Haïti qui construit ses propres mécanismes d’arbitrage. De l’Haïti qui reçoit des diagnostics à l’Haïti qui produit son propre diagnostic. De l’Haïti qui subit les scénarios des autres à l’Haïti qui construit ses propres scénarios. Et surtout, de l’Haïti qui demande constamment : « Que devons-nous faire ? » à une Haïti capable de dire : « Voici ce que nous avons décidé de faire. Voici pourquoi. Voici comment nous allons le faire. Et voici comment nos partenaires peuvent nous accompagner. » C’est peut-être là que commence la véritable souveraineté. Et c’est aussi là que commence la fin de l’ingérence comme système. Avant de demander au monde de nous aider à gouverner Haïti, apprenons à nous-mêmes à produire les connaissances, les institutions et les compromis nécessaires pour la gouverner.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
BOBBIO, Norberto, Le futur de la démocratie, Paris, Seuil, 2007.
DILHOMME, Jonel, Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles, document de recherche, Haïti, 2026.
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