Il existe de multiples façons d'expliquer la crise en Haïti. On peut évoquer la pauvreté, la corruption, la mauvaise gouvernance, l'instabilité politique, l'ingérence étrangère, la fragilité des institutions, la présence de gangs armés, le chômage, les catastrophes naturelles, le manque d'investissement ou la faim. Chacune de ces causes comporte une part de vérité. Cependant, une question plus fondamentale, rarement posée, mérite d'être soulevée : et si le problème d'Haïti résidait aussi dans le fait que le pays n'a jamais placé la science, la connaissance et la pensée rationnelle au centre de ses décisions publiques ?
La science ne crée pas un État, ne remplace pas la démocratie et ne garantit pas l'intégrité des dirigeants. Cependant, elle fournit une méthode essentielle pour toute société souhaitant progresser : comprendre les problèmes, tester des solutions, mesurer les résultats et corriger les erreurs. Quand cette méthode est absente des politiques publiques, les décisions deviennent prisonnières des émotions, des intérêts particuliers, de l'idéologie, du populisme, des réseaux d'influence et de l'improvisation. Et quand l'improvisation devient un système de gouvernement, ses conséquences finissent par se manifester partout.
On présente souvent Haïti comme un pays pauvre et sans ressources, mais la pauvreté ne réside pas uniquement dans le manque de ressources ; elle dépend surtout de la capacité à transformer ces ressources en résultats concrets. Deux pays peuvent disposer de moyens similaires et obtenir des résultats très différents, car l'efficacité des institutions, le savoir, les technologies, l'infrastructure, le capital humain et, surtout, la qualité des décisions jouent un rôle crucial dans la conversion des ressources en richesse et bien-être. C'est précisément là que la science devient essentielle. Toute politique publique efficace doit commencer par une question simple : quel problème cherchons-nous à résoudre, quelles en sont les causes, quelles données permettent de l'identifier et comment saurons-nous que notre solution est efficace ? Trop souvent en Haïti, cette démarche est inversée. On débute par une décision, puis on cherche des arguments pour la justifier.
On ne peut pas gérer ce qu'on ne mesure pas. En effet, de nombreuses politiques publiques en Haïti ne reposent pas toujours sur des indicateurs précis, des données fiables, des objectifs mesurables ou des évaluations indépendantes. Combien de programmes sont arrêtés faute de résultats, et combien sont maintenus pour servir des intérêts politiques ? Peu de projets publics font l'objet d'une analyse coûts-bénéfices approfondie avant leur lancement.
La pensée scientifique exige une discipline souvent inconfortable : reconnaître que nos intuitions peuvent être erronées. Un ministre peut croire qu'une politique réussira, un parlementaire peut penser qu'une réforme est indispensable, et un parti politique peut estimer qu'une proposition est populaire. Cependant, la démarche scientifique repose sur une autre interrogation : quelles preuves apportent les données ? Cultiver le doute, la vérification et l'évaluation constitue la base de tout État moderne.
Le problème ne se limite pas à l'État ; il trouve son origine dans les partis politiques eux-mêmes. Dans une démocratie saine, un parti ne se limite pas à être une machine électorale, mais agit comme un vrai générateur de politiques publiques. Un parti sérieux devrait s'appuyer sur des chercheurs, économistes, ingénieurs, juristes, spécialistes en santé publique, agronomes, statisticiens, technologues et urbanistes, capables de collaborer efficacement.
Avant de promettre une réforme, il est crucial de répondre à plusieurs questions clés. Quelle problématique cette réforme vise-t-elle à résoudre ? Quelle en est l'ampleur et quelles en sont les causes ? Que révèlent les données ? Qu'ont fait les autres pays ? Quel sera le coût ? Qui en bénéficiera et qui pourrait en souffrir ? Quels résultats espérons-nous dans un an, cinq ou dix ans ? Et comment évaluerons-nous son efficacité ? Telle doit être la démarche de la politique moderne : aller au-delà des slogans, rassemblements et promesses, en s'appuyant sur des hypothèses, des données, des politiques concrètes et des résultats mesurables.
Le développement ne consiste pas uniquement en une série de projets isolés. Par exemple, construire une route sans considérer le développement économique des régions qu'elle dessert est une approche fragmentée. De même, bâtir une école sans se préoccuper de la qualité de l'enseignement, de la formation des enseignants et de l'insertion professionnelle des diplômés revient à simplement construire une école. Distribuer de la nourriture sans s'attaquer aux causes structurelles de l'insécurité alimentaire n'est pas une politique agricole efficace. Enfin, installer quelques équipements numériques sans développer l'infrastructure, former les compétences et établir les institutions nécessaires ne constitue pas une véritable transformation numérique.
La pensée systémique révèle une vérité essentielle : les problèmes complexes sont liés entre eux. La sécurité affecte l'investissement, qui à son tour influence l'emploi, et celui-ci peut impacter la criminalité. De même, l'éducation améliore la productivité, ce qui augmente les revenus, et ceux-ci stimulent la demande de services. Les infrastructures jouent aussi un rôle dans la productivité, tandis que la qualité des institutions influence presque tout le reste. Ainsi, résoudre durablement un problème complexe nécessite de s'attaquer à ses causes profondes, pas seulement à ses symptômes.
Les gangs sont actuellement la manifestation la plus visible de la crise en Haïti. Toutefois, leur émergence n'est pas fortuite ; ils prospèrent dans un contexte caractérisé par la faiblesse des institutions, l'instabilité économique, l'exclusion sociale, l'impunité, le chômage et le manque de perspectives pour une partie de la population.
Une démarche scientifique en matière de sécurité viserait d'abord à identifier où la criminalité est concentrée et pour quelles raisons, en analysant les facteurs sociaux et économiques qui la favorisent. Elle s'intéresserait aussi à l'efficacité des programmes visant à réduire le recrutement des jeunes par les groupes armés, aux investissements publics qui atténuent la violence, aux stratégies policières les plus performantes, et aux coûts économiques liés à l'insécurité. Ces questions nécessitent des données, des chercheurs et des institutions capables de produire et d'exploiter ces informations. Sans cela, la réponse face à l'insécurité reste essentiellement réactive : une crise survient, une réaction politique s’ensuit, puis le cycle recommence.
La faim ne doit pas être considérée uniquement comme une urgence humanitaire. Elle représente également un enjeu économique, agroalimentaire, financier lié aux politiques publiques. Pourquoi Haïti dépend-il autant des importations alimentaires ? Pourquoi certains agriculteurs vendent-ils à perte ? Quelles améliorations de rendement pourraient être atteintes grâce à de meilleures semences, à l'irrigation, à la mécanisation ou à un meilleur accès au financement ? Où se trouvent les terres les plus fertiles ? Comment réduire les pertes après récolte, optimiser les chaînes de valeur, relier les producteurs aux marchés et exploiter la technologie pour mieux connaître les prix ?
La science peut aider à répondre à toutes ces questions, mais il est d'abord essentiel d'accepter une réalité : l'agriculture n'est pas uniquement une tradition, c'est aussi une science.
Haïti possède de l'intelligence, mais elle manque d'un système pour convertir cette intelligence en innovation. Les jeunes Haïtiens excellent en technologies, finance, ingénierie, médecine, sciences économiques, et autres domaines. Cependant, combien d'entre eux contribuent activement à la formulation des politiques publiques ? Combien disposent des ressources nécessaires pour étudier les enjeux haïtiens ? Quelle est la disponibilité des données publiques, et combien de décisions gouvernementales reposent sur des expérimentations pilotes ? Enfin, combien de politiques ont été évaluées avant leur généralisation ?
Un État moderne devrait voir ses chercheurs et ingénieurs comme des compétences essentielles. Un laboratoire de recherche peut être aussi stratégique qu'une route, tandis qu'une base de données peut égaler l'importance d'un bâtiment administratif. De plus, une université capable de réaliser des recherches appliquées peut avoir un impact plus durable sur le développement national que plusieurs projets isolés.
Il serait simpliste de discuter de la crise haïtienne sans mentionner l'influence extérieure. L'histoire d'Haïti est profondément façonnée par les interventions étrangères, les contraintes économiques, les décisions internationales et les rapports de pouvoir. Toutefois, la pensée scientifique invite à la nuance. Au lieu de considérer l'ingérence comme une cause unique, il faut se demander : par quels mécanismes précis l'influence extérieure impacte-t-elle réellement les institutions haïtiennes ? Quels acteurs profitent de certaines décisions ? Quels sont leurs effets économiques et institutionnels ? Quelles options leur sont imposées et lesquelles sont acceptées volontairement par les élites nationales ? Quelle marge de manœuvre ont-elles réellement ? Cette approche n'élimine pas l'idée d'ingérence, mais aide à mieux la comprendre. Surtout, elle empêche de faire de l'histoire une excuse constante pour éviter d'analyser nos responsabilités.
Une démocratie ne peut se limiter aux opinions. Bien qu'elles soient essentielles, les politiques publiques nécessitent des connaissances approfondies. Par exemple, un candidat peut promettre de créer un million d'emplois, mais la première question à poser est : comment réaliser cela ? Dans quels secteurs, avec quels investissements, infrastructures, compétences et sources de financement ? Sur quelle période, selon quels indicateurs, à quel coût, en tenant compte de l'effet multiplicateur et des risques associés ? Si ces questions restent sans réponse, la politique se résume à un concours de promesses. Lorsque les citoyens votent uniquement en se basant sur des slogans plutôt que sur des programmes concrets, les politiciens n'ont aucune motivation à élaborer des politiques sérieuses. En fin de compte, le système génère exactement ce qu'on lui exige.
La science ne suppose pas que les scientifiques gouvernent seuls. Cela serait une erreur, car la démocratie doit rester prioritaire. Cependant, les décisions démocratiques doivent s'appuyer sur la meilleure connaissance disponible. Il est donc crucial de bâtir une infrastructure solide de la connaissance en Haïti, ce qui implique plusieurs initiatives. Commencer par renforcer les universités et la recherche appliquée est essentiel pour qu'elles deviennent des centres de production de connaissances sur les enjeux haïtiens. Ensuite, il faut mettre en place des systèmes statistiques fiables, car sans données précises, l'État ne peut pas agir efficacement. Il est aussi vital de créer des unités indépendantes pour évaluer les politiques publiques, afin que chaque grande initiative soit jugée selon ses résultats concrets. Enfin, il est nécessaire de professionnaliser les partis politiques en leur dotant de véritables cellules de recherche et de formulation de politiques publiques.
Il est encore important de favoriser les expérimentations, car il est souvent préférable de tester une réforme à petite échelle avant de la déployer nationalement, afin d'en évaluer les résultats et de l'affiner. L'intégration de la technologie et des données est essentielle, car l'intelligence artificielle, les systèmes d'information géographique, les données administratives, la télédétection et les technologies financières peuvent révolutionner la façon dont l'État comprend et gère le pays. Enfin, il est crucial de créer des ponts entre la diaspora, les universités et l'État, car Haïti possède un capital humain précieux à l'étranger et doit mettre en place des mécanismes institutionnels pour transformer cette expertise en capacité nationale.
Le débat en Haïti tourne principalement autour de qui doit gouverner, mais il devrait aussi porter sur la façon dont nous souhaitons gouverner. Remplacer un dirigeant sans modifier le système de décision n'apporte pas de réelle avancée. Si l'on continue d'ignorer les données, de laisser les institutions faibles, de ne pas évaluer les politiques, ou si les partis fonctionnent sans véritables programmes de développement, et si la connaissance scientifique reste marginalisée dans la prise de décision, le problème persiste. Le véritable changement ne se limite pas à changer les personnes au pouvoir, mais à transformer le système de prise de décision.
Le développement ne débute pas avec l'argent, mais avec la capacité de connaître son territoire, sa population, son économie, ses institutions, ses ressources et ses défis. Il s'agit de comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas, puis d'agir en conséquence. La science ne garantit pas des réponses parfaites, mais elle offre surtout la possibilité de corriger nos erreurs. C'est peut-être la principale différence entre une société qui évolue et une qui répète ses échecs. Une politique peut échouer, ce qui n'est pas forcément catastrophique. Le vrai problème surgit lorsque nous refusons de mesurer cet échec, d'en saisir les causes et d'en tirer des leçons.
Haïti possède à la fois des personnes intelligentes, des patriotes, des diplômés et des ressources humaines, mais ce qui lui manque, c'est la capacité institutionnelle de convertir cette intelligence en connaissance, puis en politiques publiques, et enfin en résultats tangibles. Les problèmes comme les gangs, la faim, l'insécurité, les kidnappings, le manque d'infrastructures, le faible niveau d'innovation, la dépendance économique et l'instabilité politique ne sont pas isolés. Ils reflètent tous un même système, qui depuis trop longtemps, prend des décisions sans une base solide de connaissances, de planification et d'évaluation.
La question n'est plus uniquement de savoir qui sauvera Haïti. Elle devrait porter sur le type de système que nous devons construire pour que les décisions futures soient meilleures que celles d'hier. La réponse repose sur un principe simple : mettre la science à la tête ne veut pas dire confier le pouvoir aux scientifiques, mais plutôt donner une place centrale aux faits, aux données, à la recherche, à l'expérimentation, à l'évaluation et à la pensée critique dans l'exercice du pouvoir.
Haïti n'a pas besoin de plus de slogans, mais d'une nouvelle génération de décisions. Ces décisions doivent être basées sur des preuves, être mesurables, ajustables et conduire à des résultats concrets. Lorsqu'on omet la science dans la prise de décision publique, ce ne sont pas seulement les politiques qui souffrent, c'est toute la société qui en subit les conséquences.
