Une analyse sémiotique et synoptique depuis sept (7) lieux de lecture d’un système qui s’entretient, et qu’il faut surtout comprendre.
Kenscoff est notre point de départ, car le massacre perpétré dans cette commune le 23 août 2026 suscite assez d’indignation pour nous interpeller tous, autant que nous sommes. Mais la genèse de ce que l’on explicite ici remonte plus loin dans la ligne du temps, comme dans notre vécu collectif.
Ce drame de plus, sinon de trop, opère quelque chose de particulier. Il semble se différencier des précédents pour avoir franchi un seuil symbolique, encore difficile à saisir. Il signale que les frontières longtemps maintenues par les niveaux de sureté, un certain capital, ou tout bonnement une position sociale, ne tiennent plus.
C’est peut-être la raison pour laquelle l’écriture a convoqué ma curiosité d’analyste sur le sujet. Car si nous sommes nombreux à nous exprimer sur ce qui s’est passé, ce n’est peut-être pas pour les mêmes raisons.
Trop souvent nous avons analysé l’insécurité comme un « état » donné. Une situation, lorsque ce n’est pas un élément de contexte, comme il est souvent mentionné dans les documents stratégiques. Les rapports également. Dans ce cas, nous conviendrons qu’il serait possible de l’interrompre avec quelques interventions suffisamment décidées.
On pourrait aussi bien se demander, s’il s’agit d’un épiphénomène à observer jusqu’à ce que nous en fassions l’expérience ? Le problème s’apparente pourtant à une configuration désormais stabilisée d’intérêts, de paramètres, de choix…, et que chaque acteur, directement ou indirectement, par choix ou fatalité, contribue à entretenir, selon sa position. J’ai souhaité comprendre les schémas depuis lesquels l’insécurité en Haïti est vécue, interprétée ; et sept regards ont émergé de l’exercice.
Une esquisse sémiotique, en guise de définition
De quoi parlons-nous lorsque nous convoquons le concept « insécurité »? Ce mot est un signifiant connu, car il circule dans tous les discours, les documents comme les titres de l’actualité locale et internationale. Sauf qu’il y a deux risques à éviter si l’on veut être certain de parler de la même chose.
Le premier est immédiat. Celui de décharger le concept de sa valeur signifiante, au moyen d’un glissement vers le naturel. L’ordinaire. Car à force d’érosion, il ne reste qu’un vocable banal, omniprésent dans notre quotidien et qui peinera à décrire le caractère répréhensible des faits qu’il est réputé représenter. Bien sûr, dans leur gravité.
Le deuxième risque est ailleurs ; c’est celui de limiter cette valeur signifiante à la seule définition sémantique. C’est la menace ultime à notre démarche, qui entend actualiser le signifié à travers ce qu’il est réellement : une représentation irréductible de la nature de notre société haïtienne dans ses modes de reproduction. Une systématisation des inégalités qui met en péril le droit d’exister sans crainte. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est le procès de ces conditions existentielles dans lesquelles nous avons évolué au cours des 40 dernières années. Voilà la véritable nature de l’insécurité qui est en face.
Plus facile à qualifier qu’à définir, l’insécurité à l’haïtienne est le produit visible d’un État qui n’a jamais su assumer un monopole dont lui seul est dépositaire […]. Pour ne pas le nommer, suivez le regard de Christophe André : « Toutes les sociétés, absolument toutes, sont fondées sur la régulation de la violence » (Le Figaro, 2023).
Quand des segments entiers des corps politique, économique et social ont trouvé un intérêt à ce que l’État reste structurellement faible (tant au niveau des capacités décisionnelles qu’opérationnelles), le devoir nous commande d’analyser par qui et comment cette défaillance est entretenue.
Les sept regards que nous postulons ici ne décrivent pas sept types ou catégories de personnes. Car cette approche cloisonnant l’individualité à un registre d’intérêt figé, sans possibilité de mutation, a longtemps faussé notre compréhension de ce problème. Je décris plutôt sept positions dans un système. Des positions superposables et aux intérêts transcendants, car certains acteurs en occupent simultanément plusieurs. Dans ce système saturé de tensions que nous n’avons jamais pris le temps d’identifier, le concept « insécurité » dissimule bien une pluralité de signifiés.
1) L’insécurité comme « fatalité »
C’est la posture de celles et ceux qui la subissent au premier rang, telle une catastrophe naturelle. Si une certaine classe commence à vivre ce qui s’apparente à « un problème venu de loin », il y a lieu de nommer ici et maintenant le parcours existentiel des femmes et hommes qui ont grandi dans les quartiers en périphérie [dit populaires] de Port-au-Prince.
Ce groupe exprime une aspiration réelle à une vie ordonnée, à un avenir pour leurs enfants, filles et fils du ghetto. Mais c’est une vie qu’ils n’ont jamais eue (ou qu’ils n’auront peut-être jamais, hélas !). Ils sont condamnés à vivre une violence qu’ils n’ont pas choisie, mais qu’ils ne peuvent que difficilement fuir. Leur condition est malheureusement rendue abstraite autant par les discours que les rapports. À Kenscoff, Croix-des-Bouquets, Plaine du Cul-de-Sac, Grand-Ravine, Village de Dieu, dans l’Artibonite … cette douloureuse fatalité se vit encore.
2) Quand l’insécurité devient « normalité »
Le groupe précédent, lorsqu’il parvient à émerger, rejoint un autre pour qui le regard porté sur l’insécurité est celui d’un état acceptable, au motif qu’elle correspond à un cadre connu, contenu ou maîtrisé. Ce groupe composite (et c’est là une particularité analytique) réunit des acteurs locaux, mais également une frange de la communauté internationale.
Du lieu haïtien, nous identifions les artisans de l’informel et de la résilience économique, les madan sara, les marchand(es) comme les ouvriers. Mais aussi, certaines élites économiques qui ont appris à évoluer dans l’instabilité au prix d’une adaptation progressive. Localement, ces dernières disposent des moyens de garantir leur sécurité, des canaux d’évacuation privilégiés et parviennent à tenir à distance raisonnable tout changement susceptible de modifier les équilibres dont ils bénéficient.
Du côté de l’international, c’est un bruit de fond. Gérable avec des protocoles. Les organisations (diplomatiques ou humanitaires) qui disposent d’appareils institutionnels (programmes, missions) dont la raison d’être est précisément la persistance du problème haïtien, tombent aussi dans cette catégorie, aux côtés d’une diaspora déconnectée.
3) Une « opportunité »
Il s’agit là du troisième regard que les discours publics veulent taire. Oui, l’insécurité génère des profits, et c’est une donnée économique vérifiable. La nature ayant horreur du vide, la liste des bénéficiaires pourrait être très longue. Mais plutôt que d’accuser, notre démarche offre préférablement la grille d’analyse à mobiliser pour constater l’infinité des possibilités.
Le chaos est par essence lucratif. Cela inclut la contrebande, les monopoles qui se renforcent, voire l’élimination de la concurrence par la peur. Mentionnons également le marché de la sécurité privée, le transport alternatif surfacturé, ainsi que celles et ceux qui utilisent le dysfonctionnement de l'État pour échapper à la justice ou leurs obligations fiscales et financières.
4) Un « défi » de trop
C’est la vision des jeunes, des parents, des écoles, des fonctionnaires, professionnels, ceux qui ont acquis une expérience professionnelle à l’étranger, ou parfois localement dans les rares espaces où il est encore possible. Il s’agit d’un groupe hétérogène tant politiquement que du point de vue de leur appartenance sociale. C’est la classe moyenne. Majorité silencieuse qui reconnait le caractère anormal de l’insécurité.
Un premier sous-groupe porte l’ambition politique et parfois même la capacité d’organiser autrement la vie de la cité. Le deuxième sous-groupe réunit ceux qui ne cherchent pas forcément à résoudre l'insécurité à l'échelle nationale, mais qui se lèvent chaque jour avec le défi de la contourner pour survivre. Pour exister malgré elle.
Si les deux sous-groupes se partagent l’idéologie d’un refus de l’impuissance, le risque qui pèse sur eux va de l'insécurité elle-même à la contrainte de l'exil, de la discrétion ou la paralysie. En sus de la crise économique qu’ils subissent, l’insécurité est un problème à résoudre. Cette résolution est une action à accomplir, mais l'agent reste à identifier (…).
5) L’insécurité, un « instrument »
Pour une certaine élite politique et économique, l'insécurité est une opportunité augmentée de quelque chose. C'est une arme. Plusieurs enquêtes (ayant même abouti à des sanctions internationales), rapports et dossiers journalistiques ont documenté les liens entre acteurs politiques, économiques et groupes armés.
C’est une perspective difficile qui d’une part, déplace la seule responsabilité de l’État vers un lieu de complicité, et de l’autre, autorise à désigner des opérateurs identifiables plutôt qu’un groupe abstrait d’acteurs. Évidemment, Haïti n’est pas une exception, car il est une pratique courante (notamment en Amérique Latine et en Afrique) que les politiques entretiennent la violence armée pour garantir un accès aux leviers formels de pouvoir.
6) Du « regard extérieur »
Ce regard distancié est porté non par les institutions internationales, mais une diaspora haïtienne qui entretient un rapport façonné par le temps, les médias, sinon une certaine construction de la vision de l’être haïtien. Deux postures décrivent généralement ce regard extérieur que porte la diaspora sur la condition haïtienne et avec elle, l’insécurité qu’elle subit.
Une première, condescendante, soutient que la solution viendra d’un savoir-faire importé, une intervention internationale. Mais pas de nous-mêmes. La deuxième, qui ne lui fait pas opposition, relève davantage de la nostalgie ; une forme d’idéalisation du pays autant que le permettent les souvenirs, et qui malheureusement empêche de voir clairement ce qu’il est devenu. Entre les deux, il reste un espace flou partagé entre déni, nostalgie, culpabilité, volonté d’agir et parfois une forme de satisfaction (aujourd’hui mise à mal) d’être parti à temps.
7) Une « entreprise de substitution »
Notre analyse serait incomplète si elle ne cherchait pas à établir le point de vue des exécutants. Car eux aussi portent un regard sur cette activité dont ils sont ultimement les bras armés. Dans une société extrêmement inégalitaire qui les a marginalisés, l'insécurité reste le seul ascenseur social disponible. Mais au-delà d’une simple activité criminelle, elle commence à prendre dangereusement la forme d’un projet de substitution. Et il devient urgent d’alerter sur ce que traduit leur mode opératoire.
Les extorsions se sont transformées en péages fixes. Certains administrent littéralement leur territoire allant jusqu’à se proclamer maires. Ils enlèvent des figures clés du pouvoir, attaquent les prisons, les commissariats, assument délibérément une confrontation directe avec les symboles de l’autorité de l’État. Justice expéditive, contrôle des citoyens et véhicules, déclarations publiques… sont autant de manifestations qui témoignent d’une progression assumée de leur influence. Cela a tout l’air d’un projet conscient, une bureaucratie d’un nouveau genre imposée par la violence.
Considérations finales
Où se trouvent les dirigeants actuels dans ce tableau ? Depuis quel lieu observent-ils la réalité ? Ils sont partout à la fois. Loin de constituer un bloc homogène engagé dans la résolution de la crise, la classe dirigeante est elle-même traversée par ces différents regards.
Des fatalistes spectateurs de leur propre impuissance aux cadres pour qui c’est devenu une normalité ; des figures politiques qui profitent de la rente de crise aux responsables dépassés par les évènements ; des acteurs corrompus qui l’instrumentalisent aux autorités dont la vie réelle est déjà à l’extérieur, sans oublier les cols blancs qui partagent avec les caïds le territoire commun de la prédation, et du mépris de l’intérêt général…
Ce n’est donc pas par manque de lucidité que l’insécurité haïtienne résiste aux diagnostics, comme aux opérations policières. Au fond, elle est fonctionnelle pour un nombre suffisant d’acteurs. Qui a intérêt à ce que cela dure ? La réponse est nécessairement problématique, car désigner revient aussi à absoudre.
La question à se poser et qui restera ouverte, est plutôt : lequel de ces 7 regards dispose à ce jour d’une masse critique suffisante (en nombre, organisation et légitimité) pour transformer sa lecture en capacité d’action ? Pour l’heure, celui des gangs semble l’emporter.
Cette analyse ne prétend nullement à l’exhaustivité. Au contraire, elle ouvre la voie à des grilles complémentaires, sinon des positions additionnelles qui lui auraient échappé. L’appel aujourd’hui est à l’action. Et en Haïti comme ailleurs, l’action suppose que celles et ceux qui souhaitent réellement faire la différence acceptent de se voir tels qu’ils sont.
