Le programme de parole de Biden et les Haïtiens : ce que la thèse du « grand gagnant » ne voit pas

Une idée circule avec insistance dans certains cercles haïtiens, à Port-au-Prince comme dans la diaspora.

Par Barnabé François
04 sept. 2026 — Lecture : 7 min.
Le programme de parole de Biden et les Haïtiens : ce que la thèse du « grand gagnant » ne voit pas

Des personnes déambulent dans le quartier de Brooklyn connu sous le nom de « Little Haiti », à New York

Une idée circule avec insistance dans certains cercles haïtiens, à Port-au-Prince comme dans la diaspora. Elle dit à peu près ceci : le programme de parole humanitaire lancé par l'administration Biden au profit des ressortissants de Cuba, d'Haïti, du Nicaragua et du Venezuela (CHNV) n'aurait servi, au fond, que les intérêts américains. Des centaines de milliers de travailleurs peu qualifiés, absorbés par les entrepôts d'Amazon et les rayons de Walmart, auraient fait baisser l'inflation aux États-Unis. Biden aurait gagné ; Haïti aurait payé.

La formule séduit parce qu'elle est simple. Elle relie en une phrase deux phénomènes que tout le monde a vécus en même temps : la désinflation américaine de 2022-2024 et la vague migratoire de la même période. Mais elle ne tient pas. Et surtout, elle regarde au mauvais endroit. Le vrai bilan du CHNV pour Haïti est bien plus préoccupant que cette histoire d'inflation, sauf qu'il ne se lit pas là où on le cherche.

Le mythe de l'inflation

Commençons par évacuer le point empirique. La recherche la plus sérieuse sur la question vient de la Réserve fédérale de Dallas, qui a modélisé l'impact du surge migratoire post-pandémique en tenant compte du profil réel des arrivants : des travailleurs moins qualifiés que la moyenne, qui dépensent leur revenu au fil de l'eau, sans épargne tampon. Conclusion : les effets désinflationnistes (plus d'offre de travail) et inflationnistes (plus de demande de consommation, pression sur le logement) se sont à peu près annulés. L'effet net sur l'inflation ? Positif, mais négligeable.

Une note ultérieure de la même institution confirme le résultat par symétrie : le reflux migratoire actuel pèse sur la croissance sans effet notable sur l'inflation. La désinflation américaine s'explique par le resserrement monétaire de la Fed et la normalisation des chaînes d'approvisionnement. Pas par les bras haïtiens dans les entrepôts de la grande distribution.

Le programme, du reste, ne visait pas l'inflation. Lancé en octobre 2022 pour le Venezuela puis étendu en janvier 2023 à Cuba, Haïti et au Nicaragua, il cherchait à décongestionner la frontière sud en ouvrant une voie légale : 30 000 entrées par mois, deux ans de séjour, un sponsor et un contrôle de sécurité. Au total, 211 040 Haïtiens y ont été admis, sur quelque 532 000 bénéficiaires.

Regarder l'affaire comme un banquier

Voici où, à mon sens, le débat haïtien devrait porter son attention. Vingt-cinq ans passés à évaluer des dossiers de crédit dans des environnements institutionnels faibles m'ont appris une chose : un actif ne change pas de valeur intrinsèque quand il change de juridiction. C'est le taux d'actualisation qui change. Un charpentier, une infirmière, un ingénieur haïtien détiennent la même compétence à Port-au-Prince qu'à Miami ; ce qui diffère, c'est le multiple que la qualité des institutions environnantes applique à cette compétence.

Cette lecture ne vaut cependant que pour un actif librement négociable sur la place d'arrivée. Or un diplôme haïtien, dans la majorité des cas, n'est pas un actif au porteur. C'est un titre coté sur une seule bourse. Le droit ou la médecine d'Haïti ne s'exercent pas devant un tribunal ni dans un hôpital américain, quelle que soit la compétence réelle de qui les détient. Pour ces professions, passer la frontière n'est pas un repricing à la hausse : c'est une radiation de la cote d'origine, sans réinscription automatique. La recotation existe (examens, années d'école, requalification), mais c'est un luxe hors de portée de qui arrive sans capital d'amorçage. D'où ces médecins et juristes haïtiens devenus chauffeurs ou agents de sécurité. Non par manque de compétence. Par défaut de reconnaissance.

Le CHNV a donc produit deux régimes opposés. Pour la main-d'œuvre non réglementée, l'arbitrage joue à plein : une compétence invisible en Haïti se retrouve immédiatement payée à son prix. Aucune valeur créée, seulement révélée. Pour la main-d'œuvre qualifiée, c'est une perte sèche, effacée des deux bilans à la fois : Haïti perd le professionnel sans contrepartie, et les États-Unis ne captent que la paire de mains, jamais l'expertise.

Un passif à deux ans pour un actif à vingt ans

Deuxième catégorie financière, plus grave encore : le déséquilibre de duration. Un parole de deux ans est, par construction, un instrument court terme. Mais ce qu'il finance (l'installation d'une famille, la scolarisation d'enfants, la construction d'un flux de transferts vers Haïti) est un actif long terme. N'importe quel banquier reconnaît la structure : un passif à deux ans finançant un actif à vingt. Tant que le renouvellement semblait acquis, personne n'avait de raison de traiter ce passif comme réellement court. Quand le financement a été coupé net, des centaines de milliers de personnes ont dû liquider dans l'urgence une position bâtie sur une stabilité qu'elles croyaient durable.

Ajoutez le risque de concentration. Les transferts de la diaspora sont passés d'environ 3 milliards de dollars en 2019 à près de 5 milliards en 2025, soit environ 20 % du PIB haïtien et, de loin, la première source de devises du pays ; le montant moyen par envoi tourne autour de 150 dollars, signature d'une finalité de survie plutôt que d'investissement. Un portefeuille qui tirerait 20 % de ses revenus d'une source unique, elle-même suspendue à la décision politique d'un gouvernement étranger, serait signalé par n'importe quel comité de risques. C'est pourtant la position macroéconomique d'Haïti aujourd'hui.

Le vrai coût du CHNV pour Haïti est là. Pas dans une inflation américaine fantasmée, mais dans une érosion lente du capital humain d'un pays dont l'appareil productif était déjà quasi à l'arrêt, doublée d'une dépendance accrue à un flux que Port-au-Prince ne contrôle pas. L'impact ne se lit pas dans les statistiques de l'année. Il se lira dans dix ans, quand le développement d'Haïti exigera précisément les compétences qui ont quitté son territoire.

Ni gagnant unique, ni somme nulle

L'erreur de fond de la thèse du « grand gagnant » n'est pas seulement empirique. Elle est structurelle : elle modélise le CHNV comme un jeu à somme nulle, un gâteau fixe où ce que Washington gagne, quelqu'un d'autre le perd. Or ce n'est pas la structure du jeu. C'est ce que Schelling appelait un jeu à motifs mixtes : les joueurs y ont à la fois des intérêts communs et des intérêts conflictuels.

Et le gâteau a bel et bien grossi. Le Congressional Budget Office chiffre l'effet du surge migratoire 2021-2024 à quelque 8 900 milliards de dollars de PIB supplémentaire et 1 200 milliards de recettes fiscales sur 2024-2034, avec un déficit fédéral réduit d'environ 900 milliards ; ces chiffres intègrent déjà les coûts d'assistance et de logement. Le problème n'est donc pas qu'il y ait eu un perdant net. Le problème est que le surplus a été distribué de façon radicalement inégale et décalée : capté immédiatement par les États-Unis sous forme de croissance, partiellement par Haïti sous forme de transferts, et payé en échéances différées (capital humain perdu, précarité juridique) par les deux parties les moins capables d'en absorber le coût.

Ce cadre explique aussi pourquoi le dénouement n'était pas un accident. Une administration ne peut pas engager de façon crédible un statut de deux ans dans un système où l'alternance électorale peut porter au pouvoir un joueur aux préférences inverses. C'est le vieux problème d'incohérence temporelle de Kydland et Prescott : la promesse « deux ans, renouvelables » ne valait que le temps de la majorité qui l'avait émise. L'horizon réel de l'engagement américain n'était pas de deux ans. Il était d'une élection. La suite l'a confirmé, deux fois plutôt qu'une : le parole des 532 000 bénéficiaires a été révoqué au printemps 2025, puis le TPS haïtien a été terminé à son tour, la Cour suprême jugeant en juin 2026 que les tribunaux ne pouvaient pas suspendre cette décision. Environ 350 000 personnes ont perdu ce second filet en une seule décision, effective depuis le 5 août dernier.

Un nouveau roi qui n'avait point connu Joseph

Il existe un texte, bien antérieur à Schelling, qui a déjà mis cette structure en récit. Joseph arrive en Égypte comme un migrant qui n'a rien choisi : vendu, réduit en esclavage, emprisonné. Son élévation au rang d'administrateur du grenier national n'est pas un cadeau fait à l'Égypte ; c'est un arbitrage au sens propre, une compétence sans valeur marchande dans la fosse où ses frères l'avaient jeté, repricée à sa juste mesure dès qu'elle rencontre une institution capable de la reconnaître. L'Égypte est sauvée de la famine, la famille de Joseph trouve refuge, et personne ne s'enrichit aux dépens de l'autre. Joseph lui-même refuse la lecture à somme nulle : « Vous aviez pensé me faire du mal, mais Dieu a pensé le changer en bien » (Genèse 50, 20).

Puis vient la rupture, que l'Écriture situe avec une précision presque technique : « Un nouveau roi se leva sur l'Égypte, qui n'avait point connu Joseph » (Exode 1, 8). Ce n'est pas la famine qui revient. C'est un changement de régime, doublé d'une amnésie institutionnelle, qui retourne en une génération un arrangement profitable aux deux parties. L'incohérence temporelle, posée trois millénaires avant que la théorie des jeux ne lui donne un nom : la promesse faite à Joseph n'engageait pas l'Égypte, elle n'engageait qu'un Pharaon.

Les questions qui comptent

Demander qui bénéficie réellement de ces programmes est une question légitime. Y répondre par « Biden gagne, Haïti perd » ne l'est pas. Les États-Unis ont gagné de la croissance et Biden a perdu politiquement. Haïti a gagné des transferts vitaux et perdu du capital humain. Les 211 000 bénéficiaires haïtiens ont gagné une vie meilleure, puis l'ont vue rognée deux fois. Tout le monde a gagné quelque chose ; personne n'a remporté la partie.

La vraie question n'est pas de savoir si Washington a manipulé l'inflation. Elle est de savoir comment transformer une migration qui se poursuivra quoi qu'il arrive en stratégie de développement plutôt qu'en soupape de crise. Comment adosser les 5 milliards de transferts annuels à des mécanismes d'investissement productif plutôt qu'à la seule survie des ménages. Comment reconstruire un environnement institutionnel qui retient les talents au lieu de les décoter. Et comment négocier, pour la prochaine vague (car il y en aura une), des instruments dont l'horizon légal ne dépende pas d'un cycle électoral que nul ne peut garantir.

Joseph, en Égypte, avait fini par recevoir un nom, une charge et une postérité. La diaspora haïtienne attend encore l'institution qui saura la valoriser avant qu'un nouveau roi ne se lève, qui n'aura pas connu ce qu'elle a apporté.