Le dividende démographique : une opportunité économique pour le développement durable d'Haïti

Note introductive du chargé de projet Hancy PIERREEn Haïti, une grande frange de la population âgée de 15 à 24 ans est délaissée alors qu’elle constitue la force active de travail.

Le dividende démographique : une opportunité économique pour le développement durable d'Haïti

Parade de jeunes à l'occasion de la Fête du Drapeau

Note introductive du chargé de projet Hancy PIERRE

En Haïti, une grande frange de la population âgée de 15 à 24 ans est délaissée alors qu’elle constitue la force active de travail. Chaque année, ce sont 150, 000 à 200,000 de jeunes qui arrivent sur le marché pour leur premier emploi. Cette tranche d’âge représente près de 20% de la population, soit environ 2,2 millions de personnes en 2026.

 Dans la réalité, ils sont frappés par le chômage et le sous-emploi. L’émigration apparaîtalors comme une soupape de sécurité. Cette saignée migratoire qui frappe les jeunes est due au manque d’emplois et de services de base pour garantir le bien -être de cette population active. La stratégie actuelle favorise le développement de zones franches qui nécessitent une main - d’œuvre àbon marché et peu qualifiée tandis qu’une forte proportion de travailleurs indépendants caractérise le marché .

Les plus qualifiés, poussés à l’émigration, se retrouvent souvent absorbés par des secteurs et des activités de basse échelle et précaires. Ils/elles s’orientent vers  l’agriculture et les services, des secteurs dans lesquels  nous devrions investir dans une perspective de reconstruction et de rétention migratoire, à l’ère des politiques anti-migratoires dans les principaux pays destinataires.

Enfin, les personnes âgées (65 ans et plus) représentent 4.8% de de la population  en Haïti selon l’Institut Haïtien de Statistiques et d’Informatique (IHSI).Le pays se trouve donc au seuil d’un vieillissement démographique, non loin des 7% qui caractérisent généralement les sociétés vieillissantes-Une réalité à ne pas sous-estimer malgré la forte proportion des jeunes. Les sociétés vieillissantes encouragent la migration de remplacement, par nécessité des populations migrantes envers lesquelles elles exprimaient pourtant des réticences.

Toutes ces considérations suggèrent une politique de population transversale. Par son caractère, elle recoupe des aspects liés à l’éducation et à la formation professionnelle, à l’économie inclusive, ainsi qu’à l’investissement dans les services de base. Elle intègre aussi la décentralisation et le développement, avec une attention particulière accordée au genre.

Le Centre en Population et Développement (CEPODE),  rattaché à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti s’inscrit dans une démarche de recherche -développement apte  à suggérer des pistes d’orientation aux pouvoirs publics dans leurs interventions en matière de population.

Après une critique décoloniale des théories classiques en population et développement par l’étudiant Kervens CHERY, suivi de l’article de Rose Gaelle GERVE “De la survie au développement : La manne financière de la diaspora comme levier de lutte contre la pauvreté de la population haïtienne” c’est au tour d’Emmanuel CIRUNIS. L’étudiant de la Maitrise en Population et Développement (MAPODE) vient nous interpeller sur le “Dividende démographique comme opportunité économique pour le développement durable d’Haïti”.

Introduction

Le dividende démographique occupe une place croissante dans les débats sur les politiques de développement en raison des perspectives qu’il offre aux pays engagés dans leur transition démographique. De nombreuses organisations internationales considèrent le dividende démographique comme une opportunité d’améliorer les performances économiques et sociales, à condition qu’il s’accompagne d’investissements ciblés dans le capital humain et de politiques publiques adaptées.

En Haïti, où la population demeure majoritairement jeune, cette question revêt une importance particulière. Les difficultés liées à l’emploi, à la qualification de la main-d’œuvre, à la gouvernance et à l’investissement soulignent la nécessité de mieux intégrer les enjeux démographiques dans les stratégies nationales de développement.

Cet article analyse le dividende démographique comme une opportunité économique pour le développement durable d’Haïti. Il présente les fondements de ce concept, examine les principaux obstacles à sa valorisation et propose des orientations susceptibles d’en favoriser la réalisation.

1.Le dividende démographique : un concept économique lié à la transition démographique

Le dividende démographique désigne les bénéfices économiques qu’un pays peut tirer de l’évolution de la structure par âge de sa population lorsque la proportion des personnes en âge de travailler devient supérieure à celle des personnes dépendantes. Cette configuration apparaît généralement au cours de la transition démographique, à la suite d’une baisse progressive de la fécondité, et crée un contexte favorable à l’amélioration des performances économiques (Bloom, Canning, & Sevilla, 2003).

Toutefois, cette évolution démographique ne garantit pas, à elle seule, le développement. Les bénéfices attendus dépendent de la capacité des pouvoirs publics à renforcer l’éducation, la santé, la formation professionnelle et la création d’emplois productifs. En l’absence de ces conditions, le potentiel offert par le dividende démographique demeure largement inexploité (UNFPA, 2014).

2.La dynamique démographique d’Haïti : une fenêtre d’opportunité économique

Haïti connaît une évolution progressive de sa structure démographique, marquée par une baisse soutenue de la fécondité. À la fin des années 1980, l’indice synthétique de fécondité était estimé à plus de 6 enfants par femme. Ce niveau a progressivement diminué pour atteindre environ 4,7 enfants par femme en 2000, puis 3,0 enfants par femme selon l’EMMUS-VI (2016-2017) (Institut Haïtien de l’Enfance & ICF, 2018). Les estimations récentes des Nations Unies indiquent qu’il se situe autour de 2,6 enfants par femme en 2024, confirmant la poursuite de la baisse de la fécondité en Haïti (Nations Unies, 2024). Cette évolution contribue à modifier la structure par âge de la population, avec une augmentation relative de la population en âge de travailler par rapport aux personnes dépendantes. Elle crée ainsi une fenêtre d’opportunité pour l’émergence d’un dividende démographique, dont la réalisation dépendra de la capacité du pays à transformer ce potentiel démographique en progrès économique et social.

Cette situation représente une opportunité économique, car une population active plus importante peut contribuer à accroître la production, l’entrepreneuriat et l’innovation. Toutefois, le potentiel démographique haïtien reste largement sous-exploité en raison des contraintes économiques et sociales, notamment le manque d’emplois productifs, la faiblesse du capital humain et l’importance du secteur informel.

Ainsi, la transition démographique d’Haïti constitue une possibilité de développement, mais sa réussite dépendra de la capacité du pays à transformer cette évolution démographique en gains économiques durables grâce à des politiques publiques efficaces.

3.Les contraintes économiques qui empêchent Haïti de capter son dividende démographique

Malgré l’évolution favorable de sa structure démographique, Haïti rencontre plusieurs obstacles qui limitent la transformation de cette opportunité en croissance économique réelle. Le principal défi concerne la capacité de l’économie à absorber une population active en augmentation. La faiblesse de la création d’emplois formels pousse une grande partie des travailleurs vers des activités informelles caractérisées par une faible productivité et des revenus instables.

Le marché du travail haïtien souffre également d’un décalage entre les compétences disponibles et les besoins de l’économie. L’insuffisance de la formation technique et professionnelle réduit les possibilités d’insertion des jeunes dans les secteurs créateurs de valeur. De plus, la migration d’une partie importante de la population active, notamment des personnes qualifiées, prive le pays d’une partie de son potentiel productif (Banque Mondiale, 2024).

À ces difficultés s’ajoutent les fragilités institutionnelles et l’instabilité économique qui limitent la capacité d’Haïti à attirer et maintenir les investissements productifs. L’insécurité, l’incertitude politique, la faiblesse du cadre réglementaire et les contraintes économiques réduisent les possibilités de création d’emplois et d’expansion des activités productives. Dans ces conditions, l’augmentation de la population en âge de travailler ne suffit pas à générer un dividende démographique, car elle doit être accompagnée d’une capacité économique permettant d’intégrer cette main-d’œuvre de manière productive.

Ainsi, le principal défi d’Haïti ne réside pas uniquement dans l’évolution de sa population, mais dans la capacité de l’État à garantir la sécurité, renforcer les institutions et mettre en œuvre des politiques publiques favorisant l’éducation, la santé et l’emploi. Sans ces conditions préalables, le potentiel de la population en âge de travailler risque de demeurer sous-exploité et le dividende démographique ne pourra produire les bénéfices économiques attendus.

4.Les politiques publiques pour transformer le potentiel démographique en croissance économique

La valorisation du dividende démographique en Haïti nécessite donc une stratégie publique orientée vers la création de richesses et l’amélioration des capacités productives. La priorité doit être accordée au renforcement du capital humain à travers une meilleure qualité de l’éducation, le développement de la formation professionnelle et l’acquisition de compétences adaptées aux secteurs porteurs de l’économie (UNFPA, 2014).

Parallèlement, l’État doit favoriser la création d’emplois durables en soutenant l’investissement privé, l’entrepreneuriat des jeunes et la modernisation des secteurs productifs, notamment l’agriculture, l’agro-industrie et les services numériques. Une économie capable d’intégrer sa population active est une condition essentielle pour transformer l’avantage démographique en progrès économique (PNUD, 2024)

Par ailleurs, l’intégration des questions de population dans la planification nationale demeure indispensable. Les politiques publiques doivent utiliser les données démographiques pour mieux orienter les investissements dans les infrastructures sociales et économiques. Le renforcement des institutions et l’amélioration de la gouvernance sont également nécessaires pour créer un environnement favorable au développement.

Ainsi, le dividende démographique doit être considéré comme un levier de développement dont la valorisation exige une vision à long terme et des choix de développement cohérents.

Conclusion

Le dividende démographique offre à Haïti une possibilité importante d’accélérer son développement économique, mais cette opportunité dépend de la capacité du pays à valoriser sa population active. L’évolution démographique favorable ne produit des résultats que lorsqu’elle est accompagnée d’investissements dans les compétences, l’emploi et la stabilité institutionnelle.

L’analyse montre que la jeunesse haïtienne représente un potentiel économique considérable, mais que ce potentiel reste limité par les faiblesses du marché du travail, les insuffisances du capital humain et les contraintes institutionnelles. La transformation de cette ressource humaine en richesse nationale exige donc une approche intégrée associant politiques de population et stratégies économiques.

En définitive, le dividende démographique n’est pas une garantie de croissance, mais une fenêtre d’opportunité que les décideurs doivent saisir. Pour Haïti, investir dans sa population constitue une condition essentielle pour construire une économie plus productive, inclusive et durable.

Bibliographie

1.     Banque mondiale. (2024). Haïti : situation économique et perspectives de développement. Washington, DC : Groupe de la Banque mondiale.

2.     Bloom, D. E., Canning, D., & Sevilla, J. (2003). The Demographic Dividend: A New Perspective on the Economic Consequences of Population Change. Santa Monica, CA : RAND Corporation.

3.     Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA). (2014). Le dividende démographique : un levier pour le développement durable. New York : UNFPA.

4.     Institut Haïtien de l’Enfance (IHE) & ICF. (2018). Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS-VI 2016-2017) : Rapport final. Pétion-Ville, Haïti : IHE & ICF.

5.     Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). (2024). Rapport sur le développement humain 2023-2024. New York : PNUD.

6.     Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales, Division de la population. (2024). Perspectives de la population mondiale 2024 : Révision de 2024. New York : Nations Unies.