Prépare-toi à fuir !
Depuis janvier 2025, à Kenscoff, c’est devenu un ordre. Le « tow-tow » des cartouches s’est installé dans le quotidien. On écoute. On évalue la localisation, la distance, l’intensité, parfois on identifie même le calibre. On est prêt à fuir dans tous les cas.
Le siège du GAFE est installé à Kenscoff depuis 2010, après le tremblement de terre du 12 janvier. Une autre tragédie. Notre histoire se mêle à celle de Kenscoff depuis plus de vingt ans. A l’époque nous accompagnions les autorités locales et la société civile dans la rédaction du plan de développement local de Kenscoff. Avec les femmes et les jeunes, nous avons parlé de droits et de citoyenneté. Avec les artistes, nous avons célébré une culture fertile. Avec les écoles, nous avons parlé d’environnement. C’est à Kenscoff que sont nés les premiers Villages Alternatiba pour le climat en Haïti en 2015 et 2016. Avec le centre d’initiatives communal, Kenscoff était devenue une référence en matière de démocratie participative où se révélaient les talents.
27 janvier 2025 : première attaque sur Kenscoff. Nous nous y attendions. C’était inévitable et pourtant nous n’étions pas préparés à courir. Les nouvelles atroces nous parvenaient de zones reculées connues. A Bongars nous animions des rencontres communautaires. Nous connaissons sans doute certaines des victimes. Nous écrivions alors notre sentiment d’impuissance face à cette entreprise morbide de déshumanisation.
Entre le 27 janvier 2025 et le 23 août 2026, l’horreur n’a jamais cessé, frappant ici ou là, toujours de pauvres innocent-es. Nous ne nous y habituons pas mais nous vivons avec. Nous l’avons intégrée dans le quotidien. Et ce mot d’ordre : Prepare w pou kouri !
Quelques jours après l’attaque, nous avons écouté des jeunes de Kenscoff. Un jeune homme explique qu’il ne voulait pas fuir sans sa maman qui n’avait pas la force de courir : « Mwen pa t vle manman m mouri dèyè m. » Un brave jeune homme connu de tous et toutes a choisi de se sacrifier pour permettre la fuite à sa femme et à son enfant.
Mais fuir pour aller où ? Les ancien-nes sont souvent les plus difficiles à convaincre certes mais les jeunes sont tout autant attaché-es à leur terre et à leur maison.
Nombreux ont fait le choix de quitter le pays quand cela était encore possible. D’autres répondent : « Je ne me vois pas quitter Kenscoff. Je préfère rester libre chez moi plutôt que vivre ailleurs la discrimination et le racisme ».
Alors les Kenscovites, livré-es à eux-mêmes, s’organisent, avec les moyens du bord.
Et puis il y a la communauté internationale. Elle sait. Elle compte les morts et les déplacés, publie des rapports, condamne les massacres, exprime sa préoccupation. Puis rien...
Reste une question qui revient encore et encore : Que possèdent donc les pauvres paysan-nes de Kenscoff pour qu’on les massacre ?
David Tilus, Directeur exécutif du GAFE
