Une prophétie redoutée
Il y a des textes qu’on écrit en espérant, de toutes ses forces, qu’ils ne serviront jamais à rien. En avril dernier, au lendemain du massacre de Jean-Denis, j’écrivais dans les colonnes du Nouvelliste que chaque nuit tombée sur l’Artibonite serait la promesse d’un nouveau carnage si l’État persistait dans sa réactivité chronique. Je n’ai jamais souhaité avoir raison. Je l’ai eue quand même, et cinq mois plus tard, ce sont les collines de Kenscoff qui portent le deuil.
Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, des hommes de la coalition Viv Ansanm — l’attaque revendiquée par le chef de gang « Izo 2 » — ont investi à nouveau Kenscoff. Ils ont pénétré cette fois-ci dans une église qui abritait des familles déjà déplacées par la violence ailleurs dans la zone — déjà chassées une fois, croyant avoir trouvé, dans cet espace de recueillement spirituel, le dernier lieu où se réfugier. Ils y ont exécuté des hommes et des femmes à bout portant. Vingt-cinq maisons et véhicules ont brûlé. Le bilan communiqué par les Nations Unies s’élève à au moins 47 morts et 22 blessés ; plus de 50 personnes ont été enlevées, et le chef du gang a menacé de les exécuter à leur tour. Je n’écris pas ces lignes pour horrifier. Je les écris parce que le silence sur l’horreur est, lui aussi, une forme de complicité — et parce que ces détails ne sont pas anecdotiques : ils sont le langage même de la stratégie qui les a produits.
Car voici ce qui me hante depuis lundi : selon Le Nouvelliste, la zone de Kenscoff faisait l’objet d’une surveillance par drone depuis plusieurs jours avant l’attaque. Des jours. Exactement comme à Pont-Sondé, où une vidéo annonçait l’offensive avant qu’elle ne survienne. Exactement comme à Jean-Denis, où les menaces verbales circulaient depuis des semaines sans que quiconque, dans l’appareil d’État, ne les entende. J’avais nommé ce vide, en avril, avec un mot précis : le renseignement anticipatoire, l’oreille que l’État n’a pas. Cinq mois plus tard, l’oreille manque encore. Elle manquera, je le crains, à la prochaine localité dont j’ignore encore le nom.
Je ne tire aucune fierté de cette continuité macabre entre mes prévisions et nos morts. Il n’y a rien d’honorable à avoir raison de cette façon. Il y a seulement, au fond de moi, une tristesse que les mots peinent à contenir — et la conviction, plus dure encore, que continuer d’écrire sans que rien ne change serait une trahison plus grande encore que le silence.
Le même scénario, inlassablement
Il faut le dire sans détour, parce que c’est la vérité la plus simple et la plus insupportable de ce moment : nous ne pouvons plus nous permettre de répondre à ces massacres avec les mêmes instruments, parce que ces instruments produisent, avec une régularité presque scientifique, le même résultat.
Regardons froidement le schéma. Une zone est identifiée par les gangs, surveillée, encerclée. L’attaque survient, souvent la nuit, souvent un dimanche. L’État réagit après coup : communiqué de fermeté, mise en alerte, renforts déployés dans les heures ou les jours suivants. Une accalmie s’installe, le temps que l’attention médiatique se déplace ailleurs. Puis les renforts, faute de moyens pour tenir durablement le terrain, se retirent — et les gangs reviennent. Kenscoff a vécu ce cycle au moins sept fois en dix-neuf mois : les affrontements de janvier-avril 2025, qui ont fait plus de 260 morts en deux mois ; la mort d’un soldat des FAd’H et de deux agents de la BSAP en février 2025 ; l’embuscade d’avril où trois soldats sont tombés, suivie de nouveaux combats meurtriers ; l’attaque « friendly fire » au drone kamikaze contre des agents du SWAT en septembre ; la tentative repoussée d’octobre, où la réserve écologique Wynne Farm a néanmoins brûlé ; l’assaut de juillet contre une installation de télécommunications à Obléon. Et maintenant, ce massacre.
Faire toujours la même chose et espérer un résultat différent n’est pas de la persévérance. C’est, en stratégie comme en thérapie, la définition même de l’échec organisé. Pourquoi ce schéma échoue-t-il, invariablement ? Parce qu’il traite chaque attaque comme un événement isolé, alors qu’il s’agit d’une campagne. Parce qu’il mobilise des moyens ponctuels contre un adversaire qui, lui, planifie, surveille et revient. Parce qu’il repose sur une présomption dépassée : que la violence des gangs relève de la seule délinquance, gérable avec les seuls outils du maintien de l’ordre — quand elle relève, à Kenscoff comme ailleurs, d’une logique de conquête territoriale méthodique, patiente, résiliente à l’usure. On ne tient pas un territoire avec des passages. On le tient avec une présence.
De la sécurité publique à la défense nationale : un changement de paradigme s’impose
C’est ici que je dois, en conscience, prolonger — et réviser — ce que j’écrivais en avril. J’appelais alors à un Plan Stratégique de Sécurité Nationale, centré sur la réforme profonde de la Police Nationale : commandement déconcentré, renseignement intégré, maintenance des équipements, police de proximité, séparation institutionnelle entre sécurité et justice. Je maintiens chacune de ces propositions ; aucune n’a perdu sa pertinence. Mais le massacre de Kenscoff m’oblige à admettre que ce cadre, à lui seul, ne suffit plus.
Pourquoi ? Parce que ce que nous affrontons a changé de nature — ou, plus justement, parce que nous avons trop longtemps refusé de voir sa vraie nature. Une coalition qui coordonne plusieurs groupes armés autour d’un même objectif stratégique ; qui emploie une reconnaissance par drone avant l’assaut ; qui mène une campagne soutenue sur dix-neuf mois pour la conquête d’un point d’accès stratégique surplombant la capitale ; qui tient le terrain conquis assez longtemps pour repousser les contre-offensives et revenir après chaque retrait de l’État — cela ne porte plus le nom de criminalité ordinaire. Cela porte le nom, dans tous les manuels de doctrine militaire du monde, d’une insurrection armée disputant au gouvernement légitime le contrôle du territoire national. Et une insurrection ne se combat pas seulement avec des patrouilles de police. Elle se combat avec une doctrine de défense dans une logique militaire.
C’est pourquoi j’appelle aujourd’hui, sans réserve, à l’élaboration, l’adoption et la mise en œuvre d’un Plan Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale — non pas un plan de sécurité publique augmenté de quelques mesures militaires en appoint, mais une architecture où la défense nationale, portée par des Forces Armées d’Haïti refondées, prend toute sa place aux côtés de la Police Nationale, et non pas seulement en renfort ponctuel.
Concrètement, cela signifie quatre choses. D’abord, une doctrine de tenue du territoire, et non uniquement de reconquête : désigner les corridors stratégiques comme Kenscoff comme zones prioritaires de stabilisation, avec une présence militaire permanente et fortifiée — non pour se substituer à la PNH, mais pour lui offrir l’épine dorsale territoriale qu’elle n’a jamais eu les moyens de bâtir seule. Ensuite, une fusion du renseignement : la Direction du Renseignement Sécuritaire Intégrée que j’appelais de mes vœux en avril doit converger avec la fonction de renseignement militaire des FAd’H, pour qu’un drone de reconnaissance repéré au-dessus d’une commune déclenche, en heures et non en semaines, une réponse coordonnée. Troisièmement, un commandement conjoint dans les zones à haut risque, où FAd’H et PNH opèrent sous une chaîne de décision commune et déconcentrée, plutôt que dans les silos institutionnels qui, à Jean-Denis comme à Kenscoff, ont chaque fois coûté les heures les plus précieuses. Enfin, un cadre légal clair, adopté par la voie parlementaire dès sa restauration, qui précise les conditions et les limites de l’engagement des FAd’H en soutien à la sécurité intérieure — car une démocratie ne se défend pas en improvisant les pouvoirs de son armée dans l’urgence, elle les définit à froid, avant la crise.
Je sais ce que cette proposition dérange. Le spectre, dans notre histoire, d’une armée trop puissante ou mal contrôlée n’est ni abstrait ni oubliable. C’est précisément pourquoi ce plan doit naître d’un processus transparent, documenté et soumis au débat national — non d’un décret pris dans l’urgence d’un prochain massacre. C’est très exactement le sens du travail engagé, ces dernières semaines, autour du Livre Blanc de la Défense Nationale et du Forum consacré à l’avenir de nos Forces Armées : poser, avant l’urgence et non après elle, les garde-fous démocratiques d’une armée reconstruite pour protéger, jamais pour asservir.
Souverains ou spectateurs de notre propre disparition
Je ne sais pas combien de textes il me faudra encore écrire, combien de noms de villages je devrai encore apprendre dans la douleur, avant que ce pays ne consente à changer de méthode. Kenscoff n’était pas un point sur une carte que je surveillais par hasard : c’était l’endroit où des familles, déjà une fois déracinées, avaient cru trouver un minimum de répit dans une église. Il n’y en avait pas. Et c’est peut-être cela, plus que les chiffres, qui devrait nous hanter collectivement : nous avons laissé une église, le dernier refuge de nos compatriotes devenir, à son tour, un lieu d’exécution.
Je refuse pourtant le fatalisme, parce que le fatalisme est lui-même une politique — la pire de toutes, celle qui consiste à ne plus en avoir. Nous savons ce qu’il faut faire. Je l’ai écrit en avril pour la sécurité publique ; je l’écris aujourd’hui, avec la gravité que Kenscoff impose, pour la défense nationale. Ce que nous ne savons pas encore, c’est si nous aurons le courage politique de le faire avant, plutôt qu’après, le prochain massacre. Gouverner, écrivais-je après Jean-Denis, c’est prévoir. J’ajoute aujourd’hui, le cœur lourd : défendre une Nation, c’est refuser que la prévoyance reste, indéfiniment, un exercice de style pour les colonnes d’opinion pendant que le sang de nos compatriotes, lui, continue de couler sur le terrain.
