Mettons des mots sur nos maux (VI)

Le projet national qui manque à Haïti

« Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore.

Par Dacely Bertrand
26 août 2026 — Lecture : 7 min.
Le projet national qui manque à Haïti

Une route

« Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. »  Ernest Renan

Nous avons beaucoup parlé de ce qui ne va pas. De notre misère. De nos divisions. De l'économie de la rente. De l'effacement de l'État. Des gangs. Du départ de nos cerveaux. De la rupture de confiance entre les citoyens et leurs institutions. Et, il fallait le faire.

Mettre des mots sur nos maux exige d'abord de regarder la réalité sans détour, sans complaisance et sans cette étrange habitude que nous avons parfois de transformer nos échecs en fatalités. Mais un diagnostic, aussi rigoureux soit-il, ne constitue jamais un destin. Il arrive un moment où une nation doit cesser de demander seulement : Pourquoi sommes-nous tombés si bas ? pour poser une question autrement plus difficile : Où voulons-nous aller ?

Cette question paraît élémentaire. Elle est pourtant probablement celle à laquelle Haïti répond le moins clairement depuis plusieurs décennies. Nous avons des partis, des mouvements politiques, des programmes, des revendications, des transitions, des accords, des feuilles de route. Nous avons même une remarquable capacité à inventer de nouvelles architectures institutionnelles lorsque les précédentes cessent de fonctionner. Mais avons-nous encore un projet national ?

Gouverner n'est pas projeter. Un gouvernement administre le présent. Un projet national prépare l'avenir. La différence est considérable. Un gouvernement construit une route. Un projet national décide pourquoi cette route doit exister, quelles régions elle doit désenclaver, quelles activités économiques elle doit permettre et comment elle s'inscrit dans l'aménagement du territoire.

Un gouvernement ouvre des écoles. Un projet national détermine quelles femmes et quels hommes le pays veut former dans vingt ans. Un gouvernement négocie des investissements. Un projet national décide quelle économie la Nation souhaite construire. Un gouvernement répond à l'urgence. Un projet national empêche l'urgence de devenir notre manière permanente de gouverner.

Haïti souffre précisément de cette confusion. Depuis trop longtemps, nous avons remplacé la vision par la gestion des crises. Chaque génération politique reçoit une urgence, tente de la contenir, puis transmet à la suivante une urgence plus grave encore. Nous administrons les conséquences et nous différons les causes. Nous improvisons le lendemain et nous appelons parfois cela gouverner.

Une nation a besoin d'un futur

Le philosophe et historien Ernest Renan prononça en 1882 une conférence devenue célèbre : Qu'est-ce qu'une nation ? Sa réponse demeure remarquable. Pour lui, une nation n'est pas uniquement une langue, une race, une religion ou une géographie. Elle repose sur une mémoire partagée, mais également sur une volonté présente : celle de continuer à vivre ensemble.

Cette seconde dimension est fondamentale. Un peuple ne fait pas Nation uniquement parce qu'il partage un passé. Il fait Nation parce qu'il accepte de partager un avenir. Or Haïti possède une mémoire nationale extraordinairement puissante. Dates et événements importants comme 1804, Vertières, l'indépendance, l'abolition définitive de l'esclavage. Des personnalités importantes comme Dessalines, Toussaint, Christophe, Pétion.

Nos symboles historiques sont suffisamment puissants pour avoir traversé deux siècles. Mais une question beaucoup plus inconfortable doit être posée : quel événement futur voulons-nous désormais accomplir ensemble ? Nous savons ce que nos ancêtres ont fait en 1804. Savons-nous ce que nous voulons que nos descendants puissent dire de nous en 2054 ? Voilà la différence entre une mémoire nationale et un projet national. La première nous dit d'où nous venons. Le second nous dit où nous voulons aller. Une Nation a besoin des deux.

Le développement comme capacité à choisir son avenir

Cette réflexion rejoint d'une manière remarquable les travaux d'Amartya Sen. Dans Development as Freedom, Sen refuse de réduire le développement à l'augmentation du produit intérieur brut. Une société se développe lorsque les individus disposent davantage de capacités réelles pour choisir la vie qu'ils souhaitent mener. Cette conception oblige à repenser le développement haïtien.

Nous ne pouvons pas définir notre réussite uniquement par quelques points de croissance économique. Un pays se développe également lorsqu'un enfant peut envisager son avenir sans que l'émigration constitue son unique projet. Lorsqu'une jeune femme peut entreprendre sans devoir chercher une protection politique. Lorsqu'un paysan peut produire en sachant qu'une route lui permettra d'atteindre le marché. Lorsqu'un étudiant peut croire que sa compétence comptera davantage que ses relations. Lorsqu'un citoyen peut appeler la police sans se demander d'abord si elle viendra. Lorsqu'un entrepreneur peut investir sur dix ans plutôt que survivre jusqu'au mois prochain. Le développement devient alors beaucoup plus qu'une politique économique, il devient une capacité collective à rendre l'avenir pensable.

Le piège du court terme

Les sociétés en crise développent une relation particulière au temps. Elles vivent dans l'immédiat. Il faut trouver du carburant aujourd'hui, sécuriser cette route demain, former un gouvernement cette semaine, répondre à cette manifestation, négocier cette transition, obtenir ce financement, résoudre cette nouvelle urgence. Toutes ces actions peuvent être nécessaires. Mais leur accumulation produit un phénomène dangereux : le court terme finit par dévorer l'avenir.

Le politologue Francis Fukuyama insiste, dans ses travaux sur l'ordre politique, sur l'importance de la capacité institutionnelle de l'État. Une institution véritable ne se contente pas de répondre aux pressions immédiates ; elle accumule des compétences, assure une continuité et permet à l'action publique de dépasser les personnes qui l'exercent momentanément.

C'est précisément cette continuité qui permet aux nations d'entreprendre des projets dépassant un mandat électoral. Former un médecin prend des années. Transformer un système éducatif demande une génération. Construire des infrastructures nationales exige plusieurs gouvernements. Restaurer une forêt prend des décennies. Reconstruire la confiance dans la justice peut demander encore davantage. Un véritable projet national commence donc par une révolution silencieuse : réapprendre à penser au-delà du prochain gouvernement.

Le projet national n'appartient à aucun parti

C'est ici qu'une distinction devient essentielle. Un projet national ne peut pas être le programme d'un homme. Il ne peut pas être celui d'un parti. Il ne peut pas appartenir à une classe sociale. Il ne peut pas être confisqué par Port-au-Prince. Il ne peut pas davantage être dicté depuis Washington, Ottawa, Paris ou quelque capitale étrangère que ce soit.

Un projet national doit être suffisamment vaste pour survivre aux alternances politiques. La gauche et la droite peuvent diverger sur les moyens. Les libéraux et les interventionnistes peuvent discuter du rôle de l'État. Les centralisateurs et les décentralisateurs peuvent s'opposer sur l'organisation territoriale. Ces débats sont légitimes, ils sont même nécessaires. Mais certaines ambitions devraient pouvoir leur survivre.

Qu'un enfant haïtien reçoive une éducation de qualité. Que l'État contrôle son territoire. Que la justice soit accessible. Que l'agriculture puisse nourrir davantage le pays. Que les institutions récompensent la compétence. Que les citoyens puissent entreprendre. Que les collectivités disposent d'une véritable capacité d'action. Que la diaspora puisse contribuer autrement que par les transferts financiers. Que les ressources naturelles soient préservées. Que chaque Haïtien puisse vivre avec dignité. Ces objectifs ne devraient appartenir à aucun camp. Ils devraient appartenir à la Nation.

Le regard de l'Histoire

En 1804, nos fondateurs possédaient quelque chose que nous avons progressivement perdu. Ils savaient ce qu'ils voulaient rendre impossible. Le retour à l'esclavage. Ils savaient également ce qu'ils voulaient rendre possible. L'indépendance. Cette clarté donna une force extraordinaire à des hommes qui, par ailleurs, étaient loin d'être toujours d'accord entre eux.

Leurs divergences étaient profondes. Leurs intérêts parfois contradictoires. Leurs conflits allaient malheureusement réapparaître avec violence après l'indépendance. Mais pendant un moment historique décisif, une finalité supérieure à leurs différences les rassembla. C'est peut-être cela qui nous manque le plus aujourd'hui. Non pas l'unanimité. Elle n'existe dans aucune démocratie. Non pas un homme providentiel. L'histoire nous a suffisamment appris les dangers de cette attente. Ce qui nous manque est une finalité supérieure à nos querelles.

Une idée suffisamment forte pour permettre à un paysan de l'Artibonite, une étudiante du Cap-Haïtien, un entrepreneur des Cayes, un enseignant de Jacmel, un professionnel de Port-au-Prince et un ingénieur de la diaspora de pouvoir répondre, malgré leurs différences, à la même question : Quelle Haïti voulons-nous construire ?

Tant que cette réponse n'existera pas, chaque gouvernement recommencera presque à zéro. Chaque crise redéfinira nos priorités, chaque groupe défendra son propre horizon. Et la Nation continuera de courir après son présent pendant que son avenir s'éloigne. Un pays peut traverser une période sans gouvernement pleinement fonctionnel. Il peut survivre à une récession. Il peut reconstruire après une catastrophe. Il peut même se relever d'une guerre. Mais aucune Nation ne peut durablement avancer sans savoir vers quoi elle marche.

Le premier déficit d'Haïti n'est peut-être donc ni budgétaire, ni commercial, ni infrastructurel. Il est projectif. Nous manquons d'un futur suffisamment partagé pour organiser le présent.

Références

-        Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882, Paris, Calmann-Lévy, 1882.

-        Amartya Sen, Development as Freedom, New York, Alfred A. Knopf, 1999.

-        Francis Fukuyama, Political Order and Political Decay: From the Industrial Revolution to the Globalization of Democracy, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2014.

-        Max Weber, « Politics as a Vocation », dans H. H. Gerth et C. Wright Mills (dir.), From Max Weber: Essays in Sociology, New York, Oxford University Press, 1946 [conférence originale, 1919].

-        Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 2 vol., Paris, Charles Gosselin, 1835 et 1840.

-        Constitution impériale d'Haïti du 20 mai 1805.

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT

Professeur, University of the People (California)

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)