À l’heure des réformes judiciaires, la jeunesse haïtienne fait entendre sa voix par le droit

Le 24 juillet 2026, l’auditorium de l’Université Quisqueya a accueilli la finale de la 9e édition du Concours national de plaidoirie sur les droits humains du Bureau des Droits Humains en Haïti (BDHH).

À l’heure des réformes judiciaires, la jeunesse haïtienne fait entendre sa voix par le droit

Avocat au travail dans une salle d'audience

Le 24 juillet 2026, l’auditorium de l’Université Quisqueya a accueilli la finale de la 9e édition du Concours national de plaidoirie sur les droits humains du Bureau des Droits Humains en Haïti (BDHH). Au terme d’un parcours exigeant, Anson Dacius a remporté le premier prix, devant trois autres finalistes : Ingrid Bayard, Zephirin Renel Wootchelle et Wiskens Taniclas.

Au-delà du trophée, cette édition aura surtout mis en lumière une jeunesse juridique venue de parcours et de territoires différents, réunie autour d’une même conviction : le droit peut encore être un espace de dialogue, de réflexion et de transformation dans un pays confronté à une profonde crise institutionnelle et judiciaire. Alors qu’Haïti s’engage parallèlement dans une importante réforme de son droit pénal, le concours prend une dimension particulière : celle d’une école de citoyenneté et de préparation d’une nouvelle génération de professionnels du droit.

Une compétition devenue un espace de réflexion sur la justice

Organisée par le Bureau des Droits Humains en Haïti, la 9e édition du concours s’est déroulée dans un contexte particulièrement difficile. L’insécurité, les difficultés de déplacement et les fragilités institutionnelles qui traversent le pays n’ont pas empêché les étudiants de répondre au rendez-vous.

Au total, 34 étudiants en droit ont participé à cette édition, après une présélection ayant notamment conduit à la réouverture d’une liste complémentaire issue d’un concours de dissertation consacré au thème de la « Justice climatique et développement économique ».

Les premières confrontations se sont déroulées les 9 et 10 juillet, avant un second tour organisé le 14 juillet. Face à la qualité des prestations, le jury a dû ajouter une étape de quarts de finale réunissant dix candidats, afin de départager les concurrents et de retenir les quatre demi-finalistes.

Cette progression illustre l’une des particularités du concours : il ne s’agit pas simplement de désigner le meilleur orateur. Les candidats sont amenés à mobiliser leurs connaissances juridiques, leur capacité de recherche, leur esprit critique et leur aptitude à défendre une position contradictoire sur des questions qui dépassent largement les amphithéâtres universitaires.

Les thèmes retenus cette année en témoignent. Les demi-finales ont porté sur l’inéligibilité des personnalités frappées de sanctions internationales et sur l’octroi automatique de l’autorité parentale à la mère lorsqu’une plainte pour violences conjugales est déposée. La finale a, elle, opposé les candidats autour du recours aux sociétés militaires privées, une question située à l’intersection du droit international, de la souveraineté des États et de la protection des droits fondamentaux.

Ces sujets placent les jeunes plaideurs au cœur de débats qui traversent aujourd’hui la société haïtienne et la communauté internationale. Ils les obligent à dépasser la simple récitation des textes pour interroger la portée concrète du droit, ses limites et sa capacité à répondre aux transformations de la société.

Quatre parcours, une même ambition

La finale a surtout permis de mettre en lumière quatre profils différents, réunis par une même exigence : faire de la parole juridique un instrument de réflexion et d’engagement.

Anson Dacius, finalement sacré lauréat, n’en était pas à sa première expérience. Après deux participations précédentes au concours, le jeune étudiant en droit est revenu une troisième fois avec l’ambition de franchir le dernier obstacle. Cette persévérance a fini par payer. Lorsque son nom a été annoncé par le président du jury, les applaudissements ont accompagné une victoire construite au fil des années de préparation, de remise en question et d’apprentissage.

Son parcours illustre une réalité souvent oubliée des compétitions universitaires : la réussite est parfois moins le fruit d’une performance isolée que celui d’un travail répété. Pour Dacius, l’éloquence ne devrait d’ailleurs pas se limiter à la performance individuelle. Les jeunes juristes ont, selon lui, la responsabilité de porter dans l’espace public les débats relatifs aux réalités sociales, économiques et institutionnelles du pays.

À ses côtés, Ingrid Bayard a incarné un autre visage de cette jeunesse juridique. Secrétaire au Parquet des Cayes, passionnée de droit et mère d’une fille, elle a participé au concours après un parcours universitaire interrompu. Ses responsabilités professionnelles et familiales ne l’avaient pas éloignée du droit, mais avaient retardé l’achèvement de son mémoire et l’obtention de sa licence.

Sa présence à Port-au-Prince a elle-même constitué une épreuve. Faute de moyens financiers et ne pouvant laisser sa fille derrière elle, elle a entrepris le déplacement avec l’enfant depuis le Sud. Après une attente à Petit-Goâve, toutes deux ont poursuivi leur trajet en bateau et sont arrivées à Port-au-Prince aux premières heures de la matinée.

Son engagement a trouvé un écho particulier dans le sujet consacré à l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur les mineurs, directement lié au thème de son mémoire. Pour Bayard, le concours a été l’occasion de renouer avec une recherche laissée en suspens et, surtout, de retrouver confiance en ses capacités. Elle y a découvert une passion nouvelle pour la plaidoirie et une raison supplémentaire de poursuivre son parcours juridique.

Zephirin Renel Wootchelle, mémorante en droit et professeure d’éducation à la citoyenneté, a elle aussi abordé le concours comme une expérience de formation. Contactée seulement deux jours avant la première phase, elle a dû concentrer sa préparation dans un délai extrêmement court, en mettant temporairement de côté ses autres occupations pour se consacrer à la recherche et à l’entraînement.

Son intérêt pour les droits humains l’a naturellement conduite vers les enjeux soulevés par la compétition. Le sujet relatif à la transaction pénale dans les cas de violences faites aux femmes l’a particulièrement marquée, en raison de ses implications pour la justice et la protection des victimes.

Pour elle, le débat dépasse la compétition. Il constitue un espace d’apprentissage, d’écoute et de confrontation constructive des idées. Elle défend également l’idée que les jeunes peuvent contribuer à faire évoluer les mentalités et, à terme, influencer les politiques publiques en créant davantage d’espaces de dialogue autour des droits humains.

Enfin, Wiskens Taniclas, originaire du Nord-Ouest, a apporté à cette finale une dimension particulière. Étudiant et enseignant, passionné de philosophie, de littérature, de droit et de sociologie, il s’est distingué par son aisance oratoire et la qualité de son argumentation.

Son parcours académique témoigne déjà d’une forte appétence pour les sciences juridiques et sociales. Il s’est notamment classé cinquième au concours d’admission de la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti, en sciences juridiques, et onzième au concours d’admission de la Faculté des sciences humaines.

Sa présence jusqu’en finale rappelle surtout que le potentiel de la jeunesse haïtienne ne se limite pas à Port-au-Prince. Venu du Nord-Ouest, Taniclas a porté jusqu’à la capitale une parole nourrie par plusieurs disciplines et démontré que les espaces nationaux d’excellence peuvent aussi être investis par les jeunes issus des provinces.

Les quatre finalistes ont ainsi offert quatre lectures d’un même enjeu : le droit comme savoir, mais aussi comme engagement. Leurs parcours diffèrent, leurs expériences également, mais tous ont montré que la maîtrise de la parole peut devenir un outil de participation citoyenne.

Une jeunesse juridique face au défi de la reconstruction institutionnelle

La portée de cette neuvième édition dépasse donc le classement final. Dans un pays où la justice traverse une crise de confiance et où les institutions sont confrontées à des défis majeurs, former des jeunes capables de rechercher, argumenter, écouter et défendre une position contradictoire constitue un enjeu qui dépasse l’université.

Depuis sa création en 2015, le BDHH présente son concours comme un outil de sensibilisation citoyenne et de promotion des droits humains. Pour Me Jacques Letang, avocat et fondateur de l'organisation, l’objectif n’est pas uniquement de distinguer les meilleurs orateurs, mais d’encourager les futurs professionnels du droit à développer une pensée critique et à replacer les droits humains au centre de leur pratique.

Cette ambition prend aujourd’hui une résonance particulière alors qu’Haïti s’apprête à engager de nouvelles étapes dans la réforme de son système pénal. La réflexion autour des nouveaux codes pénal et de procédure pénale ne peut en effet être dissociée de la formation de ceux qui seront appelés, demain, à les interpréter, les appliquer et éventuellement à en questionner les limites.

Dans cette perspective, un concours de plaidoirie devient davantage qu’un exercice universitaire. Il constitue un laboratoire où se confrontent des conceptions de la justice, de la responsabilité, de la protection des victimes, de la souveraineté et de l’État de droit.

La secrétaire générale du BDHH, Pauline Lecarpentier, a d’ailleurs salué la détermination des participantes et participants qui ont poursuivi leur préparation malgré les perturbations liées au contexte sécuritaire et politique. L’édition 2026 a également bénéficié du soutien de partenaires engagés dans la promotion des droits humains, notamment l’Ambassade de France en Haïti, l’Ambassade d’Espagne à travers l’AECID et la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL).

Le concours apparaît ainsi comme un point de rencontre entre plusieurs générations et plusieurs secteurs : étudiants, juristes, organisations de défense des droits humains, institutions partenaires et monde universitaire. Son intérêt réside autant dans les performances individuelles que dans l’espace de discussion qu’il crée autour des grandes questions de société.

La victoire d’Anson Dacius clôt donc une compétition, mais elle ne résume pas l’histoire de cette neuvième édition. Derrière le trophée du lauréat se trouvent aussi le retour aux études d’Ingrid Bayard, la détermination de Zephirin Renel Wootchelle, le parcours provincial de Wiskens Taniclas et, plus largement, les aspirations d’une génération de jeunes juristes qui refuse de considérer le droit comme une discipline abstraite.

Dans une Haïti en quête de réponses institutionnelles, leur voix rappelle une évidence : les réformes juridiques ne valent que par les femmes et les hommes capables de les porter. La prochaine bataille ne se jouera donc pas seulement dans les textes de loi, mais aussi dans les salles d’audience, les universités, les institutions et l’espace public. C’est précisément là que l’éloquence, lorsqu’elle est mise au service du droit et des droits humains, peut commencer à prendre une véritable portée citoyenne.