Pour une critique décoloniale des théories classiques en population et développement

Introduction du professeur Hancy PIERRE,Chargé de Projet au Centre en Population et Développement (CEPODE) Le présent article de Kervens CHERY inaugure une série de contributions des étudiantes et étudiants de la Maitrise en Population et Développement (MAPODE) de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH), qui portent sur la promotion de la discipline « Population et Développemen » en Haïti.

Kervens CHERY[1]
07 août 2026 — Lecture : 9 min.
Pour une critique décoloniale des théories classiques en population et développement

Livres et globe terrestre

Introduction du professeur Hancy PIERRE,Chargé de Projet au Centre en Population et Développement (CEPODE)

Le présent article de Kervens CHERY inaugure une série de contributions des étudiantes et étudiants de la Maitrise en Population et Développement (MAPODE) de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH), qui portent sur la promotion de la discipline « Population et Développemen » en Haïti. Il y a lieu à la fois de susciter des débats sur les problèmes de population et d’interpeller les pouvoirs publics sur la nécessité de concevoir des politiques de population décloisonnées du champ médical. Ce premier texte de la série s’inscrit dans une perspective de critique décoloniale des théories classiques en population et développement. Bonne lecture. 

Le débat sur les mouvements de populations, relevant d’abord du domaine de la démographie, est posé depuis le XVIIᵉ siècle, à partir de la publication de l’ouvrage Natural and Political Observations made upon the bills of mortality de John Graunt en 1662 (Le Bras, 2013). S’il est vrai qu’il a fallu quelques années encore pour une systématisation plus ou moins complète de la discipline, mais les préoccupations que suscitent les changements de régime de fécondité et de mortalité dans le monde ont toujours évolué suivant les périodes, les évènements socio-historiques ainsi que les motivations politiques et épistémologiques. Compte tenu de l’importance décisive de cette question, postulats, lois, théories et courants se mettent en débat pour comprendre et/ou expliquer les phénomènes de la population. À la faveur de la Seconde Guerre dite mondiale et de l’apparition du développement comme croyance occidentale (Rist, [1996], 2013), une dépendance du domaine démographique vis-à-vis de celui de l’économie a été observée (Orstom, 1986). D’où l’interaction entre croissance démographique et développement économique. Ainsi, chercheurs et chercheuses, acteurs et actrices politiques et surtout les populations soulèvent la question de l’influence de l’accroissement rapide ou stagnant de la population sur le développement économique et vice versa. En rapport avec cette préoccupation, des théories classiques ont émergé et continuent encore de secouer l’actualité.

Comment aborder ces théories ou visions dans le contexte du croisement entre démographie et économie du développement ? Par quels mécanismes ces théories ou approches ont-elles joué un rôle prépondérant dans notre compréhension du lien entre croissance démographique et développement économique ? Plus fondamentalement, il s’agit également de soulever la question des liens entre les théories dominantes de la population et du développement et ce qu’il convient d’appeler la colonialité du savoir.

Ainsi, nous proposons dans cet essai de montrer que les théories dominantes dans le débat autour de la population et du développement sont eurocentrées dans la mesure où leur contexte de production diffère de la réalité sociohistorique des pays dits « en développement » et face au mimétisme de répétition de ces mêmes approches ou théories pour tenter d’analyser les phénomènes liés à la population dans ces mêmes contextes. Aussi, nous souhaitons faire une brève présentation de certaines de ces approches qui sont au cœur de ce débat ; ensuite de les analyser comme forme de cheminement vers une matrice coloniale du pouvoir et du savoir (Mignolo, 2013).

  • Brève présentation des théories classiques en population et du développement

Nous partons du postulat d'Orstom (1986) : l’étude des théories du changement démographique et, par extension, celles du développement, passe nécessairement par l’histoire des théories de la population. Aussi, que ces théories dans leurs efforts de saisir l’évolution globale du monde sont intimement liées à l’idée du progrès (Taguieff, 2006). En effet, selon la catégorisation d'Orstom (1986), les courants théoriques en démographie ont suivi différentes étapes historiques, ce depuis le Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui en passant par le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle.

La première théorie dominante est le courant populationnisme, qui pose comme principe de base que la puissance militaire et les ressources fiscales sont à rechercher dans la population, considérée comme la source de richesse. Cette théorie pose la nécessité d’une convergence entre la vertu générative des hommes et la vertu nutritive de la cité (Botero, 1958, cité par Orstom, 1986).

En réaction aux convictions empiriques du populationnisme, les premiers grands courants du XVIIIᵉ siècle tentent une meilleure adaptation de la démographie à l’économie à travers un débat contrasté entre Townsend (1787) et Cantillon (1755).

Pour le premier, la quantité de biens de subsistance disponibles conditionne l’effectif de la population. Puisque le régime de la propriété privée entraine des inégalités, une forte mortalité au sein des « classes inférieures » est jugée indispensable. Une conception qui, quelques années plus-tard, va influencer la publication de l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus ([1798], 1980). Tandis que, pour le second, la dépendance de l’effectif de la population par rapport à la production des subsistances n’est pas le seul facteur à considérer. Étant donné que l’objectif des populations est de conserver un certain niveau de vie, en lieu et place de l’augmentation du taux de mortalité, il serait plus intéressant de procéder à l’évolution des salaires pour un équilibre dynamique entre population et ressources.

Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, plusieurs théories ont vu le jour à la faveur de la réalité de l’époque. Il s’agit d’abord du courant dynamique qui a analysé la révolution démographique à travers les bouleversements. Ce courant met l’accent sur l’étude du fonctionnement et des conséquences possibles du nouveau régime de faible mortalité et du vieillissement de la population sur les sociétés. Ensuite, de la théorie de la transition démographique qui a analysé les mouvements démographiques des pays européens en relation à la révolution industrielle. La thèse macro que soutient cette théorie s’apparente à une forme de démographie qualitative ou politique au sens de Hervé Le Bras (2013). Enfin, la théorie des seuils, qui trouve son origine dans les préoccupations engendrées, vers les années 1950 par les premiers exemples d’explosion démographique des pays du « Tiers-monde ». Il est à noter que la théorie des seuils aussi bien que les modèles de croissance de l’époque ont établi le cadre justificatif du paradigme du développement des années 1950, qui a déjà abordé la question du décollage économique. En dépit de la théorie des seuils, la matrice fondamentale de ces grilles de lecture demeure profondément enracinée dans une vision coloniale. Ce qui est inadaptée aux réalités des pays du sud.

  •  Théories de la population, colonialité du pouvoir et du savoir

Suivant la synthèse ci-dessus, l’on comprend que depuis sa genèse le débat en démographie s’est donc appuyé sur des théories et des données élaborées et pensées en Europe principalement. Ces théories qui prétendent être universelles s’accordent avec l’idée que l’humanité serait passée de l’étape du mouvement de population européen après que certaines conditions historiques ont rendu possible le démarrage, puis le progrès (Rougier, 2023). Aussi, les théories cachent une forme de logos colonial se référant par exemple à la théorie de la transition démographique latino-américain de Zavala De Cosio (2010) qui soutient que la première transition démographique observée en Amérique latine est un modèle équivalent à celui des sociétés les plus développées. À cet effet, il est clair que l’ordre paradigmatique lié à ces approches constitue un renouvellement du cadre réflexif moderne, en ce sens qu’il prône l’inculcation d’une vision du monde, ancrée dans un contexte social et historique particulier, à une communauté ou à un pays en général (Rist, [1996], 2013).

S’appuyant sur l’analyse critique de Gilbert Rist ([1996], 2013) et d’Arturo Escobar ([1999], 2013) sur le développement, nous pouvons soutenir que les théories populationnistes, de la transition démographique et de la théorie des seuils constituent ensemble un puissant discours normatif. Ce discours couvre, presque dans sa totalité, les dimensions culturelle, économique, politique et épistémique du « tiers monde ». Les fondements de ses théories reposent sur trois principaux piliers qui sont : les deux grandes guerres dites mondiales comme moment de crise, l’industrialisation liée à l’expansion du capital eurocentré et l’urbanisation comme voie incontournable de la modernisation pour les pays du centre du système capitaliste. Cependant, ces événements n’ont aucune présence manifeste dans d’autres contextes socio-historiques comme ceux de l’Asie, de l’Afrique et même de l'Amérique latine, si ce n’est par leurs conséquences sur la configuration géopolitique de ces espaces. Cela implique sans doute que les mouvements de populations dans ces contextes vont à contre-courant de ces théories dominantes, malgré quelques convergences. De surcroît, la relation étroite entre croissance démographique et développement économique dans ces contextes est à rechercher d’abord dans la formation du capital ; ensuite, dans l’imposition de facteurs culturels et idéologiques aux pays du Sud comme la promotion de méthodes de planification familiale par une forme de malthusianisme de pauvreté pour reprendre Zavala De Cosio (2010) ; enfin, dans la manière dont ces théories façonnent notre compréhension de la question.

  • Un mode de façonnement

En fin de compte, l’imposition et la force décisive de ces théories conditionnent notre manière de penser. Il en résulte une dépendance épistémologique que certains pays du Sud expriment vis-à-vis de l’Europe et de l’Amérique du Nord principalement. Cette dépendance, reflet d’une matrice coloniale du savoir, du pouvoir et de l’être (De Soto, 2009), dicte les modes d’agissement des pouvoirs publics dans l’élaboration, la gestion et la mise en œuvre des programmes relatifs au contrôle de la population. Autrement dit, il en résulte que certains acteurs politiques du Sud utilisent des théories élaborées dans d’autres contextes, produisant ainsi une relation fantomatique pour appréhender leur réalité (Santos, 2011). Aussi, les perspectives des Nations Unies, dans leur analyse des tendances démographiques mondiales, s’appuient généralement sur les paradigmes des théories dominantes, qui trouvent une forme de légitimation auprès de cet organisme mondial. L’estimation de la population mondiale à l’horizon 2050 et 2100, réalisée par l’ONU en 2019, en est un exemple (Leridon, 2020). Face à ce nouveau phénomène et compte tenu de notre déficit en la matière, il devient urgent de repenser la démographie haïtienne. 

Référence Bibliographique :

Cantillon, R. ([1755], 1931). Essai sur la nature du commerce en général. Londres : Fletcher Gyles. (Édition critique traduite par Henry Higgs, Londres : Macmillan).

De Soto, D. P. (2009). Modernité et colonialité du savoir, du pouvoir, et de l’être. Cahiers des Amériques Latines. Vol. 3. No 62. Pp. 47-58.

Escobar, A. ([1999], 2011). L’invention du développement. Current history, vol. 98. No 631. Traduction et publication par DIAL (Diffusion d’Information sur L’Amérique latine).

Le bras, H. (2013). Les trois démographies. La nouvelle revue des sciences sociales. HAL. Pp 273-290.

Leridon, H. (2020). Population mondiale : Vers une explosion ou une implosion ? Population et Sociétés. INED. Pp 1-4.

Malthus, T. R. ([1789], 1980). Essai sur le principe de population. Paris : Flammarion, collection « GF ».

Mignolo, W. (2013). Géopolitique de la sensibilité et du savoir. (Dé)colonialité, pensée frontalière et désobéissance épistémologique. La découverte. Cairn.info.

Orstom, L. P. (1986). Les théories de la population : une continuité certaine dans le changement ». Dans Les changements ou les transitions démographiques dans le monde contemporain en développement. Paris : ORSTOM.

Rist, G. ([1996], 2013). Le développement : histoire d’une croyance occidentale. 4e édition, revue et augmentée. Paris : Presses de Sciences Po.

Rougier, C. B. (2023). Un dictionnaire décolonial. Toulouse : Éditions Europhilosophie.

Santos, B. S. (2011). Épistémologie du Sud. Études rurales. Vol 187. Pp 21-50.

Taguieff, P. A. (2006). Le Sens du progrès : Une approche historique et philosophique. Paris : Éditions Flammarion.

Townsend, J. (1787). A Dissertation on the Poor Laws: By a Well-Wisher to Mankind. Londres : C. Dilly.

Zavala De Cosio, M. E. (2010). Les transitions démographiques dans les pays arabes et en Amérique latine : Similitudes et différences. Université de Paris Ouest Nanterre. La défense et CREDA.

 

[1] Licencié en sociologie et étudiant en master en Population et Développement (CEPODE/FASCH/UEH)