(Pourquoi les investissements ne remplaceront jamais les institutions)
Pendant plusieurs décennies, Haïti a été au centre de nombreuses initiatives internationales de reconstruction, de coopération et de développement. Pourtant, malgré l’importance des ressources mobilisées, les résultats sont demeurés largement en deçà des attentes. Aujourd’hui, avec la stratégie Global Gateway de l’Union européenne, une nouvelle fenêtre d’opportunité semble s’ouvrir. Cette initiative, qui prévoit la mobilisation de centaines de milliards d’euros à travers le monde, ne constitue pas seulement un programme d’investissements. Elle pose une question beaucoup plus fondamentale : Haïti est-elle prête à transformer des financements en développement durable ? À mon sens, la réponse dépend moins des capitaux disponibles que de la qualité de notre gouvernance.
A. Global Gateway représente davantage qu’un mécanisme de financement
Contrairement aux approches traditionnelles de l’aide publique au développement, Global Gateway privilégie les investissements durables, les partenariats avec le secteur privé, les infrastructures, la transition numérique, l’énergie, l’éducation, la santé et la résilience. Cette logique rejoint une évidence : aucun pays ne se développe durablement uniquement grâce à l’assistance internationale. Le développement suppose des institutions capables de transformer les investissements en richesse collective.
B. Le premier investissement demeure la confiance
Jacques Attali a rappelé une réalité souvent négligée : la confiance constitue le principal capital d’une économie. Il ne s’agit pas uniquement de la confiance des investisseurs étrangers. Il s’agit également de la confiance entre citoyens, entre l’État et le secteur privé, entre les institutions publiques elles-mêmes. Sans confiance, les capitaux hésitent. Sans sécurité juridique, les investissements fuient. Sans institutions crédibles, les projets demeurent fragiles.
C. La gouvernance devient la véritable infrastructure du développement
On parle souvent de routes, de ports, d’électricité ou d’Internet. Ces infrastructures sont essentielles. Mais il existe une infrastructure plus fondamentale encore : la gouvernance. Un État capable de garantir la sécurité, le respect du droit, la transparence administrative et la stabilité réglementaire constitue le premier facteur d’attractivité économique.
D. Investir dans le capital humain avant tout
Le principal avantage comparatif d’Haïti ne réside ni dans ses ressources naturelles ni dans son faible coût de main-d’œuvre. Il réside dans sa jeunesse. Encore faut-il transformer ce potentiel démographique en capital humain. Cela suppose des investissements massifs dans :
a-l’éducation ;
b- la formation professionnelle ;
c-la recherche ;
d- l’enseignement supérieur ;
e-l’innovation.
La véritable richesse d’un pays réside dans l’intelligence de sa population.
E. Faire de l’intelligence artificielle un accélérateur de gouvernance
Les technologies numériques et l’intelligence artificielle offrent désormais aux États fragiles des possibilités inédites. Elles peuvent contribuer à moderniser :
a-la justice ;
b-l’administration fiscale ;
c- la santé ;
d- l’éducation ;
e- les services publics.
Mais ces technologies ne remplaceront jamais les institutions. Elles ne produisent leurs effets que lorsqu’elles s’inscrivent dans une gouvernance responsable.
F. Développer une économie de la résilience
Les investissements attendus doivent également accompagner les secteurs qui renforceront durablement la capacité de résistance du pays :
a- l’agriculture intelligente ;
b-les énergies renouvelables ;
c-la santé numérique ;
d- la cybersécurité ;
e- les industries culturelles ;
f-l’économie bleue ;
g- l’économie verte.
Le développement du XXIᵉ siècle repose autant sur la résilience que sur la croissance.
G. Faire de Global Gateway un contrat de transformation nationale
L’enjeu dépasse largement la signature de quelques projets. Global Gateway pourrait devenir l’occasion de repenser les relations entre l’État, le secteur privé, les universités, la diaspora et les partenaires internationaux. À condition que les investissements s’accompagnent d’une véritable réforme de la gouvernance. Les capitaux créent des infrastructures, mais les institutions créent le développement.
En définitive, Global Gateway offre probablement à Haïti une opportunité importante. Mais aucune stratégie internationale, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra remplacer la responsabilité nationale. Les partenaires peuvent accompagner. Ils ne peuvent gouverner à notre place. Le véritable défi consiste donc à bâtir un État capable d’inspirer confiance, de protéger les investissements, de former son capital humain et d’anticiper les grandes mutations du XXIᵉ siècle. Au fond, la réussite de Global Gateway en Haïti dépendra moins des montants investis que de notre capacité collective à transformer cette opportunité en un projet durable de gouvernance, d’intégrité et de développement.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
Organisation européenne, Global Gateway Strategy, Bruxelles, Commission européenne, 2021.
Banque mondiale, World Development Report 2024: The Middle-Income Trap, Washington (D.C.), Banque mondiale, 2024.
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), States of Fragility 2025, Paris, 2025.
Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Human Development Report 2025: A Matter of Choice – People and Possibilities in the Age of Artificial Intelligence, New York, 2025.
Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2006.
