(« Une Haute Autorité pour l’Intégrité Publique (HAIP) » ou une « Unité de Lutte pour l’Intégrité (ULI) »)
Depuis plusieurs décennies, la plupart des institutions créées pour répondre au phénomène de la corruption portent des appellations construites autour de la « lutte contre la corruption ». Cette terminologie traduit une logique réactive : combattre un mal déjà installé. Dans un État fragile comme Haïti, où les défis institutionnels sont multiples, il serait peut-être temps de franchir une nouvelle étape. Au lieu de centrer le discours public sur la corruption, pourquoi ne pas placer l’intégrité au cœur de l’action publique ? À cet égard, Unité de Lutte pour l’Intégrité (ULI) ou Haute Autorité pour l’Intégrité Publique (HAIP) apparaissent comme des appellations plus ambitieuses, plus crédibles et davantage tournées vers l’avenir. Ce changement ne serait pas seulement sémantique. Il traduirait un véritable changement de paradigme.
A. Passer d’une logique répressive à une logique préventive
Lutter contre la corruption consiste souvent à intervenir après les faits. Promouvoir l’intégrité vise à prévenir les dérives avant qu’elles ne surviennent. La prévention demeure toujours moins coûteuse que la répression.
B. Construire une véritable culture de l’intégrité
La corruption est un comportement. L’intégrité est une valeur. Une institution qui place l’intégrité au centre de sa mission contribue à diffuser une culture fondée sur l’éthique, la responsabilité, la transparence et le sens du service public.
C. Renforcer la confiance des citoyens
Dans les États fragiles, la confiance constitue une ressource stratégique. Une institution consacrée à l’intégrité inspire davantage l’idée d’accompagnement, de transformation et de restauration de la confiance qu’une institution exclusivement orientée vers la répression
.
D. Inscrire la gouvernance dans les standards internationaux
Les grandes organisations internationales mettent aujourd’hui l’accent sur les systèmes d’intégrité, l’éthique publique, la prévention des conflits d’intérêts et la bonne gouvernance. Le vocabulaire de l’intégrité reflète cette évolution des standards internationaux.
E. Valoriser les comportements exemplaires
La lutte contre la corruption met naturellement l’accent sur les défaillances. La promotion de l’intégrité permet également de reconnaître et d’encourager les bonnes pratiques, les administrations exemplaires et les agents publics respectueux des principes éthiques. Une gouvernance moderne récompense autant l’exemplarité qu’elle sanctionne les manquements.
F. Mieux répondre aux défis des États fragiles
Dans un contexte de fragilité institutionnelle, les réponses exclusivement pénales montrent rapidement leurs limites. La consolidation de l’État passe également par le renforcement des institutions, la formation des agents publics, l’éducation civique, la prévention des risques et l’amélioration des mécanismes de contrôle. L’intégrité constitue une approche plus globale de la gouvernance.
G. Préparer une nouvelle génération de gouvernance publique
Le XXIᵉ siècle appelle des institutions capables non seulement de sanctionner les fautes, mais aussi de construire une administration fondée sur l’éthique, la compétence, la transparence et la responsabilité. L’intégrité publique devient ainsi un véritable levier de développement, de stabilité institutionnelle et de confiance démocratique. Une Haute Autorité pour l’Intégrité Publique (HAIP) pourrait exercer des missions élargies :
- promouvoir l’éthique publique ;
- prévenir les conflits d’intérêts ;
- développer des programmes de formation à l’intégrité ;
- évaluer les politiques publiques sous l’angle de l’éthique ;
- coordonner le système national d’intégrité ;
- accompagner les réformes administratives ;
- renforcer la transparence et la redevabilité.
En définitive, les mots façonnent les institutions autant que les institutions façonnent les politiques publiques. Choisir de parler d’intégrité plutôt que de corruption revient à déplacer le centre de gravité de l’action publique : on ne gouverne plus seulement contre un fléau, on gouverne pour une valeur. Dans un État fragile comme Haïti, cette évolution pourrait contribuer à instaurer une nouvelle culture administrative où l’éthique, la responsabilité, la transparence et l’exemplarité deviennent les fondements de la confiance publique. Au fond, les grandes réformes commencent souvent par un changement de vision. Et la véritable ambition d’un État moderne n’est pas seulement de combattre la corruption, mais de faire de l’intégrité la norme de l’action publique.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
- Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Recommendation of the Council on Public Integrity, Paris, OCDE, 2017.
- Organisation des Nations Unies (ONU), Convention des Nations Unies contre la corruption, New York, Nations Unies, 2003.
- Transparency International, National Integrity System Assessment Toolkit, Berlin, Transparency International, 2020.
- Banque mondiale, Worldwide Governance Indicators: Methodology and Analytical Issues, Washington (D.C.), Banque mondiale, 2024.
- Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Human Development Report 2025: A Matter of Choice – People and Possibilities in the Age of Artificial Intelligence, New York, PNUD, 2025.
