L’accountability : le chaînon manquant du développement d’Haïti

Chaque fois que le débat sur le développement d’Haïti revient sur la table, les explications sont souvent les mêmes : instabilité politique, pauvreté, insécurité, catastrophes naturelles, faiblesse des investissements ou encore manque de financement.

Jeff Valbrun MS Quantitative Economics
20 juil. 2026 — Lecture : 4 min.
L’accountability : le chaînon manquant du développement d’Haïti

Reddition de compte pour une gouvernance transparente

Chaque fois que le débat sur le développement d’Haïti revient sur la table, les explications sont souvent les mêmes : instabilité politique, pauvreté, insécurité, catastrophes naturelles, faiblesse des investissements ou encore manque de financement. Tous ces facteurs sont réels. Pourtant, ils masquent un problème plus profond, plus silencieux et plus structurel : l’absence d’une véritable culture de l’accountability.

Ce terme anglais, difficile à traduire en un seul mot, désigne la responsabilité de rendre compte de ses décisions, d’en assumer les conséquences et d’être évalué sur la base de résultats concrets. Il ne s’agit pas simplement de produire un rapport ou d’organiser une conférence de presse. L’accountability implique que chaque acteur, qu’il soit ministre, directeur général, entrepreneur, élu, magistrat ou citoyen, puisse répondre à une question fondamentale : « Qu’avez-vous accompli avec les responsabilités et les ressources qui vous ont été confiées ? »

En Haïti, cette question est rarement posée. Et lorsqu’elle l’est, elle reste souvent sans réponse.

Les rapports de la Banque mondiale indiquent depuis plusieurs années qu’Haïti se trouve parmi les pays aux plus faibles niveaux d’efficacité gouvernementale, de faiblesse de l’État de droit et de difficultés dans la lutte contre la corruption. Les indicateurs de gouvernance (Worldwide Governance Indicators) placent fréquemment le pays en bas du classement mondial sur ces axes. De plus, selon l’Indice de perception de la corruption de Transparency International, Haïti figure parmi les pays où la corruption est perçue comme la plus importante. Bien que ces évaluations ne visent pas à juger chaque cas individuel, elles mettent en évidence une faiblesse institutionnelle durable.

Cette faiblesse se manifeste au quotidien.

Combien de projets publics ont été lancés sans qu’un bilan officiel ait été présenté à la population ? Combien de programmes financés par des partenaires internationaux se sont achevés sans évaluation publique de leur impact ? Combien de promesses électorales disparaissent une fois les élections passées, sans qu’aucun mécanisme ne permette aux citoyens d’exiger des comptes ?

L’absence d’accountability engendre un cercle vicieux. Lorsqu’un responsable sait qu’il ne sera ni évalué ni sanctionné, ses incitations à gérer efficacement les ressources publiques s’affaiblissent. Conséquemment, les mauvaises pratiques deviennent la norme, et les gestionnaires compétents sont rarement distingués ou récompensés.

Mais limiter cette réflexion au secteur public serait une erreur.

Le déficit de redevabilité traverse toute la société haïtienne. Dans certaines entreprises privées, les performances ne sont pas évaluées selon des objectifs clairement définis. Dans plusieurs organisations, les responsabilités restent floues, ce qui favorise l’improvisation plutôt que la planification. Même dans le secteur associatif, il est parfois difficile pour les bénéficiaires de connaître précisément l’utilisation des fonds ou les résultats obtenus.

La responsabilité ne concerne pas uniquement les dirigeants. Les citoyens eux-mêmes jouent un rôle déterminant.

Une démocratie ne fonctionne pas uniquement grâce au vote. Elle repose aussi sur la capacité des électeurs à demander des comptes entre deux élections. Trop souvent, les débats publics se concentrent sur les personnalités plutôt que sur les résultats. Les considérations partisanes, familiales ou émotionnelles prennent le pas sur l’évaluation objective des politiques publiques.

Pourtant, quelques questions simples devraient guider tout débat démocratique : les objectifs annoncés ont-ils été atteints ? Les ressources publiques ont-elles été utilisées efficacement ? Les politiques mises en œuvre ont-elles amélioré les conditions de vie de la population ? Si la réponse est négative, quelles corrections seront apportées ?

Les conséquences économiques de cette situation sont considérables.

Les investisseurs recherchent avant tout la prévisibilité. Ils privilégient les pays où les règles sont appliquées de manière cohérente, où les contrats sont respectés et où les institutions inspirent confiance. À l’inverse, l’absence de redevabilité accroît les coûts liés à l’incertitude et réduit l’attractivité du pays. Selon de nombreuses analyses de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement, la qualité des institutions constitue l’un des principaux déterminants de la croissance à long terme.

Les nouvelles technologies offrent pourtant des perspectives encourageantes.

L’intelligence artificielle peut contribuer à renforcer la transparence en identifiant des anomalies dans les dépenses publiques, en automatisant les audits ou en créant des tableaux de bord accessibles au public. Les registres distribués peuvent améliorer la traçabilité des fonds publics. De plus, dans plusieurs pays, les plateformes numériques permettent déjà de publier en temps réel les dépenses budgétaires, les marchés publics et les indicateurs de performance des administrations.

Cependant, aucune innovation technologique ne remplacera la volonté politique. La meilleure plateforme numérique restera inefficace si les données ne sont pas publiées ou si les institutions chargées du contrôle ne disposent ni des ressources ni de l’indépendance nécessaires.

Construire une culture de l’accountability exige donc des réformes profondes : renforcer les organes de contrôle, garantir l’indépendance de la justice, protéger les journalistes d’investigation, faciliter l’accès aux données publiques, développer l’évaluation des politiques publiques et intégrer la culture de la responsabilité dans l’éducation civique.

Le véritable enjeu dépasse la simple lutte contre la corruption. Il s’agit de transformer la manière dont les institutions, les entreprises et les citoyens conçoivent leurs responsabilités.

Le développement d’Haïti dépendra certes des investissements, de la stabilité politique et des réformes économiques. Mais il dépendra tout autant de notre capacité collective à instaurer une culture où chacun accepte de rendre compte de ses actes.

Une société progresse lorsque les responsabilités ne s’arrêtent pas aux discours, mais se mesurent à travers les résultats. L’accountability n’est pas une exigence administrative. Elle est le fondement de la confiance, de la crédibilité des institutions et, à terme, d’un développement durable.