Depuis le 7 février 1986, date qui devait marquer l'entrée d'Haïti dans une nouvelle ère démocratique, le pays semble prisonnier d'un cycle politique où les crises se succèdent plus rapidement que les réformes. Chaque transition nourrit l'espoir d'un nouveau départ, mais trop souvent, elle débouche sur une nouvelle impasse.
Le bilan de ces quatre dernières décennies est aussi éloquent que préoccupant.
En quarante ans, Haïti n'a connu que cinq présidents constitutionnels, pour sept mandats, dont quatre ont été interrompus avant leur terme. Ce simple constat révèle une incapacité chronique à garantir la continuité du pouvoir et le respect du calendrier constitutionnel.
L'organisation des élections illustre la même fragilité. Dix-huit conseils électoraux se sont succédé, mais ils n'ont réussi à organiser que sept consultations électorales. Dans toute démocratie, les élections devraient être un mécanisme de stabilité. En Haïti, elles sont devenues une source récurrente de contestation, de blocage et de crise.
La Primature offre un tableau tout aussi révélateur. Trente nominations ont concerné vingt-sept personnalités différentes, en incluant les Premiers ministres titulaires, les chefs de gouvernement de facto et les intérimaires. Rarement un chef de gouvernement a disposé du temps nécessaire pour élaborer, appliquer et évaluer une politique publique cohérente.
À cela s'ajoute la succession de quinze gouvernements provisoires à caractère transitoire. Ce chiffre, à lui seul, traduit l'échec collectif des élites politiques à construire des institutions capables de survivre aux crises. Au lieu d'être une exception destinée à résoudre une situation exceptionnelle, la transition est progressivement devenue un mode de gouvernance.
Le plus inquiétant n'est peut-être pas l'instabilité elle-même, mais sa banalisation. À force de vivre au rythme des gouvernements provisoires, des accords politiques de circonstance, des conseils électoraux éphémères et des mandats interrompus, l'exception tend à remplacer la règle. L'urgence devient permanente, tandis que la planification, la vision stratégique et la continuité de l'action publique disparaissent.
Pendant ce temps, la population paie le prix de cette fragilité institutionnelle : insécurité grandissante, effondrement des services publics, ralentissement de l'économie, fuite des compétences et perte de confiance envers les institutions.
Quarante ans après la fin de la dictature des Duvalier père et fils, le véritable défi d'Haïti n'est plus seulement d'organiser des élections ou de changer de dirigeants. Il est de construire un État capable de garantir la continuité des institutions, le respect de la Constitution et la stabilité de la gouvernance.
L'histoire retiendra peut-être que le plus grand paradoxe de cette période est le suivant : jamais le pays n'a autant parlé de démocratie, et pourtant jamais celle-ci n'a semblé aussi difficile à consolider.
La question est désormais incontournable : combien de transitions faudra-t-il encore avant que la stabilité cesse d'être un slogan politique et devienne enfin une réalité nationale ?
