La citoyenneté sélective : L'Haïtien de l'étranger est-il trop haïtien pour diriger Haïti ?

​Le récent titre de l’économiste et chroniqueur Thomas Lalime, « Combien d’Haïtiens sont prêts à élire Wilson Isidor à un poste électif en Haïti ? », agit comme un puissant révélateur d'une névrose nationale.

Midson  Jean Batard
09 juil. 2026 — Lecture : 3 min.
La citoyenneté sélective : L'Haïtien de l'étranger est-il trop haïtien pour diriger Haïti ?

Verification des cartes d'identité dans un bureau de vote

​Le récent titre de l’économiste et chroniqueur Thomas Lalime, « Combien d’Haïtiens sont prêts à élire Wilson Isidor à un poste électif en Haïti ? », agit comme un puissant révélateur d'une névrose nationale. En posant cette question, il ne fait pas seulement de la provocation journalistique ; il soulève le voile sur l’hypocrisie systémique d’une société en crise d’identité. Comment expliquer qu'un pays, si prompt à s'approprier les victoires de ses enfants à l'étranger, se montre si féroce lorsqu'il s'agit de leur accorder le droit de participer à sa reconstruction ?

​Il y a là une double morale flagrante, un Janus identitaire qui frise le cynisme. Quand un Haïtien brille sur les terrains de football européens ou sur les scènes musicales mondiales, la fibre patriotique s'enflamme. On l'applaudit, on le revendique, on en fait un ambassadeur de notre fierté blessée. Mais que ce même Haïtien exprime la volonté de mettre ses compétences au service de l'État à travers un poste électif, et la machine à exclure se met en marche. Du jour au lendemain, le « frère de sang » devient l’« étranger », le « suspect », l’« outsider » jugé indigne de la gouvernance.

​Ce rejet juridique et social contraste douloureusement avec la réalité sociologique de la diaspora. Pour avoir parcouru le monde et côtoyé ces communautés de l’extérieur, le constat est sans appel : la patrie se loge parfois avec plus de ferveur dans le tréfonds de l’exil que dans le sol natal. Des milliers de jeunes nés hors des frontières portent Haïti comme une blessure et une promesse. Ils parlent le créole, préservent l'identité culturelle avec une rigueur presque sacrée, et souffrent physiquement, quotidiennement, des images de chaos renvoyées par les médias internationaux. Leur amour pour le pays n'est pas abstrait ; il se traduit par des transferts économiques vitaux et un désir viscéral de retour.

​À l'inverse, l’observation du comportement de certaines élites économiques et politiques résidant en Haïti offre le spectacle d'un déracinement de l'intérieur. Une frange majeure de ceux qui détiennent les clés du pouvoir et des affaires semble n’avoir aucun sentiment d’appartenance envers la terre qui les enrichit. Pour ces acteurs, le pays n'est pas un projet à bâtir, mais une ressource à piller avant la fuite. Leurs capitaux sont ailleurs, leurs familles sont ailleurs, leurs cœurs sont ailleurs. Ceux que le peuple vote n'aiment pas le pays ; ceux qui l’aiment du dehors en sont exclus.

​Ce déficit d'amour de soi et cette politique de la terre brûlée ont infusé les esprits, jusqu'aux bancs des écoles et des universités. N'importe quel micro-trottoir auprès de notre jeunesse estudiantine mène à la même conclusion amère : les nouvelles générations ont conscience que le pays est pris en otage par une oligarchie jalouse de ses privilèges. Une élite stérile qui préfère régner sur des ruines plutôt que de partager la table avec l'intelligentsia et les forces vives de la diaspora.

​Exclure les Haïtiens du dehors sous prétexte de préserver une prétendue « pureté territoriale », c'est institutionnaliser le suicide collectif d'une nation. Il est temps de mettre fin à cette schizophrénie : on ne peut pas vivre des devises de la diaspora et condamner ses enfants à l'inexistence politique. Si Haïti doit renaître, ce sera par la convergence de toutes ses forces, d'où qu'elles viennent, ou cela ne sera pas.

Midson  Jean Batard

Gestionnaire et spécialiste en patrimoine culturel

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