Repenser l’université haïtienne à l’heure des grandes mutations mondiales

  L’université traverse aujourd’hui une transformation sans précédent.

Me Jonel Dilhomme, Av.
07 juil. 2026 — Lecture : 4 min.
Repenser l’université haïtienne à l’heure des grandes mutations mondiales

Jeunes en discussion

 

L’université traverse aujourd’hui une transformation sans précédent. Sous l’effet de l’essor de l’intelligence artificielle, de la transition énergétique, de la révolution numérique, des mutations démographiques et des nouvelles exigences du marché du travail, de nombreux États réévaluent leurs systèmes d’enseignement supérieur afin de mieux préparer leur jeunesse aux défis du XXIᵉ siècle.

La récente décision de la Chine de réorganiser plusieurs milliers de filières universitaires, jugées insuffisamment adaptées aux besoins économiques et technologiques du pays, illustre cette volonté d’anticipation. Au-delà de cette décision particulière, un constat s’impose : les grandes puissances investissent dans une université tournée vers l’avenir. Cette dynamique soulève une question essentielle pour Haïti : notre université forme-t-elle les compétences dont le pays aura besoin dans dix, vingt ou trente ans ? Le véritable enjeu n’est pas de copier les réformes entreprises ailleurs. Il est de construire un modèle haïtien capable de répondre aux besoins de notre société, de notre économie et de notre développement.

A. Une université confrontée à un monde en mutation

Le marché mondial de l’emploi évolue rapidement. L’automatisation transforme les métiers. L’intelligence artificielle modifie les méthodes de travail. La transition écologique crée de nouvelles professions. La cybersécurité devient un enjeu de souveraineté. Les États investissent désormais dans les compétences qui façonneront leur compétitivité future. L’université ne peut rester en marge de ces transformations. Former pour le monde d’hier reviendrait à préparer les diplômés à des réalités qui disparaissent progressivement.

B. Le paradoxe de l’enseignement supérieur haïtien

Haïti compte chaque année de nouveaux diplômés universitaires. Pourtant, de nombreux employeurs peinent à recruter certains profils techniques ou spécialisés. Ce paradoxe révèle un déséquilibre préoccupant. Le défi ne réside pas uniquement dans le nombre de diplômés. Il réside également dans l’adéquation entre les formations proposées et les besoins réels du pays. L’université doit demeurer un lieu de savoir, de recherche et de réflexion critique. Mais elle doit également contribuer à la préparation des compétences nécessaires au développement national.

C. Former les compétences dont Haïti aura besoin demain

L’avenir du pays dépendra de sa capacité à investir dans des domaines stratégiques. Parmi eux figurent notamment :

a. l’intelligence artificielle ;

b. la cybersécurité ;

c. la gouvernance publique ;

d. les énergies renouvelables ;

e. l’agriculture intelligente ;

f. la santé numérique ;

g. la gestion des risques et des catastrophes ;

h. la logistique et le transport ;

i. les sciences des données ;

j. la prospective stratégique.

Ces secteurs ne remplaceront pas les disciplines classiques. Ils viendront les compléter afin de construire une université davantage tournée vers les défis contemporains.

D. Préserver les humanités tout en innovant

Réformer l’université ne signifie pas sacrifier les sciences humaines. Le droit, l’histoire, la philosophie, la sociologie, les lettres ou les sciences politiques demeurent indispensables à la formation de citoyens éclairés et de dirigeants responsables. Les innovations technologiques ne remplacent ni l’éthique, ni le jugement, ni la pensée critique. Au contraire, plus les technologies progressent, plus les sociétés auront besoin de juristes, de philosophes, d’historiens et de chercheurs capables d’en analyser les conséquences. L’avenir appartient donc à une université capable de conjuguer excellence scientifique, innovation technologique et culture humaniste.

E. Faire de la prospective un outil de gouvernance universitaire

L’une des principales faiblesses des États fragiles réside dans leur difficulté à anticiper. Les politiques publiques répondent souvent aux urgences du présent sans préparer les défis de demain. L’enseignement supérieur ne devrait pas échapper à cette exigence d’anticipation. Haïti gagnerait à créer un Observatoire national de la prospective des compétences, chargé d’identifier les métiers émergents, d’analyser les évolutions économiques et d’orienter les réformes universitaires. Une telle institution permettrait d’adapter régulièrement les programmes de formation aux besoins futurs du pays.

Les grandes mutations mondiales invitent chaque nation à repenser son système d’enseignement supérieur. Pour Haïti, cette réflexion est devenue une nécessité stratégique. Le pays ne peut espérer relever les défis de la gouvernance, de la sécurité, de la transition numérique ou du développement durable sans disposer d’universités capables de former les compétences correspondantes. Réformer l’université ne consiste pas à supprimer des filières pour suivre une tendance internationale. Il s’agit d’anticiper les besoins futurs de la nation, de renforcer la qualité des formations et de faire de la connaissance l’un des principaux leviers de la souveraineté. Car les nations qui prépareront le mieux leur jeunesse aujourd’hui seront celles qui construiront leur prospérité demain.

Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti

Références sélectives

  1. Banque mondiale, World Development Report 2019: The Changing Nature of Work, Washington (D.C.), Banque mondiale, 2019.
  2. Forum économique mondial, The Future of Jobs Report 2025, Genève, World Economic Forum, 2025.
  3. Harari, Yuval Noah, 21 Lessons for the 21st Century, Londres, Jonathan Cape, 2018.
  4. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), The Future of Education and Skills 2030, Paris, OCDE, 2018.
  5. Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), Reimagining Our Futures Together: A New Social Contract for Education, Paris, UNESCO, 2021.