Crise au Jardin Botanique des Cayes : Quand l’insécurité foncière carbonise le patrimoine écologique d’Haïti

Abdel Abellard
22 juin 2026 — Lecture : 12 min.
Crise au Jardin Botanique des Cayes : Quand l’insécurité foncière carbonise le patrimoine écologique d’Haïti

Le Jardin Botanique des Cayes avant le drame
Photo : Photo Foto

« La conservation sans argent n'est que conversation. » Cette maxime résonne aujourd'hui comme un cri d'alarme au milieu des cendres du Jardin Botanique des Cayes (JBC). Jadis fleuron de la biodiversité caribéenne, ce sanctuaire scientifique est devenu le symbole tragique d'un mal haïtien profond : l'intersection destructrice entre l'insécurité foncière, la défaillance institutionnelle et l'urgence environnementale.

Pour mesurer l'ampleur de cette perte, il convient de redéfinir la nature essentielle d'une telle institution. Un jardin botanique dépasse de loin la notion de simple espace vert ou de parc récréatif. Selon les normes scientifiques internationales, il s’agit d’un laboratoire à ciel ouvert, une institution rigoureuse dont la mission première est la collecte, la documentation, l'étude et la conservation ex situ d’espèces végétales vivantes. Son rôle est crucial : il sert de banque de gènes pour les espèces menacées, de centre de recherche pour la science et de pilier pour l'éducation environnementale publique. En Haïti, le Jardin Botanique des Cayes, façonné pendant plus de vingt ans par la vision et la patience de l'Agronome William Cinéa, Expert en Botanique, incarnait précisément l’un des remparts scientifiques indispensable contre l'extinction de notre flore native et endémique.

Aux origines de la crise : De la vision partagée au désastre écologique

Fondé sous l'impulsion de l'Agronome Cinéa, le Jardin Botanique des Cayes n'est pas né d'un conflit, mais d'une synergie. Établi sur un terrain loué à la famille Gérard avec l'accord initial de la matriarche, le projet a grandi durant plus de vingt ans pour devenir un centre de recherche, d'éducation et de fierté nationale.

Un point de bascule historique : Le récit d'une crise foncière et écologique

Selon les faits et témoignages rapportés par l’Agronome Cinéa, le véritable point de bascule de cette crise se situerait en 2017. Un imbroglio successoral aurait alors poussé l’un des héritiers à émettre une promesse de vente globale, notifiant par la même occasion la rupture du bail au Jardin Botanique des Cayes (JBC). Toujours d’après le fondateur, malgré les démarches urgentes qu'il a entreprises auprès du Ministère de l’Environnement (MDE) et de l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP) en vue d’une acquisition publique, le processus n’a cessé de s’enliser face aux complexités administratives et successorales.

L’escalade aurait atteint son paroxysme en 2025. À la suite du décès de la matriarche de la famille bailleresse, des actions d’expulsion qualifiées de manu militari auraient été enclenchées. L'Agronome Cinéa déplore qu’un délai dérisoire de seulement huit jours ait été accordé pour libérer l'espace, condamnant ainsi plus de deux décennies de collections botaniques et de recherches patientes. Selon les constats dressés sur le terrain par son équipe, le bilan s'avère lourd et alarmant :

Destruction biologique : L'abattage de nombreuses espèces de plantes natives et endémiques rares a été constaté sur le site.

Remplacement agricole sauvage : Des plantations de bananes auraient été installées de force, se substituant de manière anarchique à un écosystème de conservation unique.

Le drame de l'incendie : Les rapports de l'équipe font état d'un incendie survenu il y a environ trois mois, lequel a ravagé plus d’un hectare de l’espace écologique ainsi que près de 0,96 hectare du jardin ethnobotanique, réduisant en cendres des années de recherche scientifique ex situ.

Le foncier en Haïti : Le tombeau de la gestion des ressources naturelles en Haïti

La tragédie du JBC met en lumière une réalité systémique : l'insécurité foncière est l'un des principaux obstacles à la protection de l'environnement en Haïti. L'absence de cadastre moderne, la précarité des contrats de bail et la complexité inhérente aux successions familiales placent souvent les initiatives d'utilité publique et les propriétaires terriens dans une impasse juridique inextricable. Il ne s'agit pas ici de culpabiliser les ayants droit, dont la démarche de revendication et de sécurisation de leur patrimoine familial pourrait être parfaitement légitime, mais plutôt de constater comment les défaillances de l'administration transforment un droit civil fondamental en une source de blocage pour les projets collectifs.

Ce conflit démontre que la dégradation environnementale en Haïti ne relève pas toujours de l'action de gangs armés; elle découle le plus souvent d'un vide managérial et réglementaire. Faute d'une intervention rapide, préventive et décisive de l'État comme arbitre, capable de proposer des outils de médiation ou des compensations financières à la hauteur des droits des propriétaires, le système force une collision inévitable entre la défense légitime de la propriété privée et la préservation du patrimoine écologique commun.

Le paradoxe légal : Entre prescrits constitutionnels et inaction étatique

Pourtant, le cadre juridique haïtien est l'un des plus progressistes de la région en matière d'écologie. La Constitution de 1987 et le Décret portant sur la Gestion de l'Environnement de 2006 tracent des lignes directrices claires qui auraient dû protéger le Jardin des Cayes.

Les piliers constitutionnels violés :

Article 253 : Interdiction formelle des pratiques susceptibles de perturber l'équilibre écologique.

Article 254 : Obligation pour l'État d'organiser la mise en valeur et la protection des sites naturels.

Article 256 : Obligation stricte pour l'État de procéder à la création et à l'entretien de jardins botaniques et zoologiques.

Article 257 : Mandat de sanctionner les contrevenants qui portent atteinte à la faune et à la flore.

Le décret de 2006 renforce ces dispositions en confiant au Ministère de l'Environnement (MDE) le rôle de régulateur et de promoteur de la conservation in situ et ex situ. L'inaction face au désastre des Cayes représente une faillite institutionnelle majeure face à ces obligations constitutionnelles.

La résilience par le bas : Quatre visages de la botanique haïtienne

Malgré ce tableau sombre, l'espoir d'une transition verte est toujours porté par des réseaux de citoyens engagés. À travers le pays, plus de quatre initiatives majeures montrent la voie d'une résistance écologique, parmi eux :

Le combat pionnier de l'Agronome William Cinéa dans le Sud 

Au premier rang de cette résistance écologique se trouve l'Agronome Cinéa, fondateur du Jardin Botanique des Cayes (JBC) dans le département du Sud. Véritable pionnier de la conservation ex situ en Haïti, il a su transformer une épreuve tragique en un puissant levier de sensibilisation nationale. Aujourd'hui, son action se concentre sur un projet d'éducation environnementale de masse, doublé d'un plaidoyer politique ambitieux : la création d'un jardin botanique dans chaque département géographique du pays, afin d'éveiller la conscience éco-citoyenne des générations futures là où l'État a trop longtemps déserté.

La réponse d'Alex Milhomme à l'urbanisation sauvage de la ville de Ouanaminthe 

Face aux ravages de l'étalement urbain incontrôlé dans le Nord-Est, l'initiative portée par le Géographe et expert en Développement Durable, Alex Milhomme, avec le Jardin Botanique de Ouanaminthe offre un modèle de résilience concret. Conçu comme un carrefour scientifique et éducatif, ce jardin se structure rigoureusement autour de trois pôles : une section médicinale pour sauvegarder et transmettre les savoirs botaniques ancestraux, une zone tropicale dédiée aux arbres géants des Caraïbes et un secteur horticole. Pour ancrer ce projet dans la communauté, un programme innovant d'engagement citoyen a été mis en place, permettant à chacun d'adopter et de planter un arbre pour la somme symbolique de 1 000 gourdes, liant ainsi intimement la population au reboisement de sa région.

Le sanctuaire scientifique de l’Agronome Doudy Pierre à Batchary, Acul des Pins, Ouanaminthe 

Toujours dans la dynamique du Nord-Est, à Batchary, l’Agronome et chercheur Doudy Pierre développe le Jardin Botanique Hispaniola (JBH), un laboratoire à ciel ouvert d'une valeur scientifique inestimable. Ce sanctuaire floristique abrite une biodiversité exceptionnelle encore méconnue, caractérisée par un taux remarquable de 76 % d'espèces natives et 6 % d'espèces strictement endémiques. Au-delà de sa mission de conservation pure, le JBH joue un rôle écosystémique vital pour la région en luttant activement contre l'érosion des sols, en optimisant la rétention d'eau et en régulant le microclimat local, prouvant ainsi que la recherche scientifique est l'arme la plus efficace pour structurer la résilience environnementale d'Haïti.

Le sanctuaire botanique de l'Ingénieur-Architecte Elonge Othelot à Milot 

Dans le département du Nord d'Haïti, à Milot, l’Ingénieur-Architecte Othelot porte à bout de bras le Jardin Botanique Emari, un projet d'une valeur écologique inestimable s'étendant sur un domaine de quatre à six hectares de terre. Cet ancien professeur et fonctionnaire de l'État a opéré une reconversion historique en métamorphosant un ancien terrain de culture de canne à sucre en un sanctuaire de conservation ex situ. Grâce à des années de prospection à travers les diverses régions d'Haïti et à l’importation de semences rares, l'ingénieur Othelot a bâti une collection dendrologique d'exception. Le site abrite des essences exotiques et locales peu communes dans le pays, telles que le baobab, l’amandier du Niger (Terminalia mantaly), ainsi que des palmiers prestigieux comme le Bismarckia nobilis ou le Pachypodium geayi.

Malgré une fréquentation constante, l'institution traverse aujourd'hui une crise de maintenance aiguë due à un manque cruel de ressources financières. Faute de moyens pour rémunérer ses artisans de la terre, l’équipe technique du jardin est dramatiquement passée de dix employés à un seul. De surcroît, la promesse faite en 2018 par les cadres du Ministère de l'Environnement de classer le site parmi les aires protégées nationales est restée lettre morte. Aujourd'hui, l'ingénieur Othelot consacre l'intégralité de sa retraite à maintenir ce poumon vert en vie, avec l'ambition profonde de voir le Jardin Emari officiellement reconnu comme un patrimoine national dédié à la recherche scientifique et à l’éducation environnementale de la jeunesse du Nord.

Ces quatre leaders prouvent que la science et la citoyenneté haïtiennes sont prêtes à assumer la gestion de la biodiversité, pourvu qu'elles trouvent en l'État un partenaire et non un spectateur.

Propositions de solutions : Vers un dénouement "Gagnant-Gagnant"

Face à l'urgence de cette crise, le temps n'est plus aux simples constats, mais à l'action immédiate. Nourrie d'une réflexion approfondie avec l'Économiste et Travailleur Social Ricot Jean-Pierre, cette démarche formule des solutions concrètes pour passer enfin de la rhétorique à une conservation effective sur le terrain. Sauver le Jardin Botanique des Cayes, et prévenir de futures crises systémiques, exige une refonte globale de notre gouvernance environnementale. Dès lors, il incombe à l'État d'adopter une posture proactive au plus haut niveau, en engageant les réformes suivantes :

A. Le Fonds Haïtien pour la Biodiversité (FHB) : Un Levier Institutionnel Prêt à l'Emploi

Plutôt que de créer de nouvelles structures à partir de zéro, l'État, via le Ministère de l'Environnement (MDE), doit s'appuyer sur un outil stratégique incontournable déjà existant : le Fonds Haïtien pour la Biodiversité (FHB) (biodiversite.ht). En tant qu'institution de financement durable, indépendante, apolitique et philanthropique, le FHB joue naturellement le rôle de consortium en connectant les acteurs étatiques, les instituts de recherche, la société civile et les bailleurs internationaux. Avec sa gouvernance axée sur l'intégrité et la transparence, le FHB est le véhicule fiduciaire par excellence pour capter et canaliser les ressources indispensables à la sauvegarde du JBC. Car il faut se rendre à l'évidence : « la conservation sans argent n'est que conversation ».

B. Le Financement comme Moteur d'une Issue "Gagnant-Gagnant" Impérative

L'implication du FHB n'est pas seulement financière ; elle est la clé de voûte pour désamorcer la crise foncière. En servant de tiers de confiance, le FHB peut mobiliser les fonds nécessaires pour financer l'acquisition du terrain pour cause d'utilité publique, ou établir un bail emphytéotique ultra-sécurisé. Trouver une issue « Gagnant-Gagnant » avec les héritiers de la propriété est un impératif absolu.

Grâce à ce mécanisme, la famille propriétaire reçoit une compensation financière juste et satisfaisante, tandis que l'équipe de l'Agronome Cinéa retrouve un accès juridiquement sécurisé pour reconstruire le site. Mais au-delà de ces deux acteurs, c'est la société haïtienne tout entière qui en sort véritablement gagnante. En dénouant cette crise par un accord équitable, le pays sauve un patrimoine écologique inestimable, garantit un espace vital pour le microclimat de la région Sud, et préserve un sanctuaire d'éducation pour les générations futures.

C. L'Éducation Environnementale comme pivot générationnel

Le sursaut d'Haïti face à la dégradation chronique de ses écosystèmes ne pourra se faire par de simples mesures répressives ; il exige une transformation culturelle profonde et structurelle. Pour ce faire, l'État haïtien doit impérativement adopter une politique publique nationale visant à encourager, subventionner et sanctuariser les initiatives de jardins botaniques à travers tout le territoire. 

Cette politique de multiplication des jardins botaniques répondrait à des objectifs multifonctionnels et vitaux pour l'avenir du pays :

La recherche scientifique et la conservation : Servir de banques de gènes vivantes (germplasm) pour acclimater et multiplier les espèces natives nécessaires aux futurs grands chantiers de reboisement nationaux.

La résilience climatique locale : Agir comme des poumons verts urbains ou périurbains, capables de réguler les microclimats régionaux et de lutter contre l'érosion des sols.

Le développement économique durable : Créer des pôles d'écotourisme et des opportunités d'emplois verts pour les agronomes, botanistes et éducateurs locaux.

Conclusion : Un choix de société

La crise du Jardin Botanique des Cayes n'est pas une simple dispute de clôture ; elle est le reflet de la manière dont nous concevons la science, la loi et le destin de notre Terre. Plus profondément, ce conflit met à nu l'urgence d'adresser la question de la tenure foncière et de garantir une réelle sécurité foncière en Haïti. Sans l'amorce d'une véritable réforme agraire, nos espaces vitaux et scientifiques resteront éternellement à la merci de l'insécurité et de la spéculation. 

Partout dans le monde, les grandes métropoles reconnaissent l'impératif vital d'instituer des espaces verts et des jardins botaniques au cœur du développement urbain et d'une vision stratégique d'aménagement du territoire ; qu'on pense à l'emblématique Central Park au milieu de New York ou aux grands poumons botaniques des capitales mondiales, ces sanctuaires sont les gardiens indispensables de l'équilibre écologique et social. Dès lors, pour un pays en situation d'urgence écologique chronique comme Haïti, le Jardin Botanique des Cayes possédait une « valeur d'existence » d'autant plus colossale pour la collectivité, la communauté scientifique et les générations futures. Laisser mourir ce jardin, c’est accepter la désertification biologique du pays et amputer la nation d'un capital naturel et intellectuel dont le coût de remplacement est infini.

C’est précisément à la lumière de cette valeur invisible, mais fondamentale, qu'il convient de tracer les voies d'une résolution urgente. Un JBC reconstruit ainsi que des réseaux dynamiques de Ouanaminthe et de Milot doivent s'imposer comme les fers de lance des vœux constitutionnels, en devenant des centres d'éducation civique et environnementale obligatoire pour la jeunesse. En intégrant des visites guidées, des ateliers de plantation et des modules d'écologie pratique dans le curriculum scolaire national, l'État s'assurera de former une nouvelle génération de citoyens conscients et outillés. C'est en cultivant cette éco-citoyenneté dès le plus jeune âge que la société haïtienne parviendra à briser définitivement le cycle infernal de la déforestation et de l'exploitation anarchique des ressources naturelles.

En définitive, le gouvernement, à travers le MDE et le Ministère de la Justice, doit agir immédiatement. Restituer l’espace a JBC , ce n'est pas seulement régler un litige sectoriel en appliquant une stratégie “Gagnant-Gagnant” pour les deux parties, c'est poser les jalons d'un meilleur aménagement de notre espace commun et planter la première graine d'une Haïti résiliente, verte et respectueuse de son propre droit. Face à l'urgence de notre temps, il est désormais impératif de passer enfin de la conversation à la conservation.

À propos de l'auteur

Abdel Abellard est un Ingénieur-Agronome spécialisé dans le domaine de l'environnement. Il possède plus de 23 ans d'expérience professionnelle en Développement Durable, Conservation de la Biodiversité et Gestion des Ressources Naturelles. Titulaire d'une maîtrise en Développement Durable et Biologie de la Conservation de l'University of Maryland (College Park, États-Unis), il a dirigé de nombreux programmes stratégiques axés sur la gestion de l'eau, des forêts et le développement rural, tant à l'échelle nationale qu'internationale.