Ayiti : Ombres et lumières sur une terre d'exception

Paul Jérémie
12 juin 2026 — Lecture : 8 min.
Ayiti : Ombres et lumières sur une terre d'exception

Paysan au travail

On entend souvent dire que Ayiti est un singulier petit pays, « yon ti peyi espesyal ». Est-ce dans un sens péjoratif pour signaler les incohérences et la bêtise dans le comportement de citoyens de cet État, et prévenir les déconvenues et les mauvaises surprises ? Ou bien est-ce une validation du travail de pionnier réalisé par des Ayitiens, une reconnaissance des jalons historiques posés par Ayiti et des circonstances particulières affectant ce pays ? Ayiti est vraisemblablement spéciale dans le deuxième sens, car le premier concerne les humains de partout. Récemment, un internaute s'interrogea au sujet de l'exceptionnalisme ayitien dans les termes suivants : 

« Tous les pays colonisés dAmérique du Sud et du Nord ainsi que des Caraïbes ont adopté la langue des colonisateurs. Pourquoi les Ayitiens veulent-ils faire exception ? »

En posant cette question, l'internaute se fait le porte-parole de beaucoup. Le point qu'il soulève entre dans le cadre de la hiérarchisation dans le paysage linguistique ayitien et des débats houleux opposant les réalistes, les créolophiles et les francophiles. Les réalistes pensent que les Ayitiens ont tout intérêt à parler le plus de langues que possible, en songeant à maîtriser l'élocution, la lecture et l'écriture de leur vernaculaire. Question de respect. Les créolophiles jugent que l'ayitien, dit le créole ayitien, est la langue qui relie tous les nationaux et doit être au premier plan dans l'instruction publique et les sphères gouvernementaux, de manière à assurer l'égalité des chances et cimenter l'identité nationale. Les plus extrémistes plaident pour que l'ayitien soit la seule langue officielle. Les francophiles, pour leur part, estiment que le français a toujours été une composante légitime du paysage linguistique ayitien, et son usage doit être privilégié au moins dans la sphère publique pour porter la voix d'Ayiti par-delà ses frontières. Les plus fantaisistes estiment que l'ayitien devrait rester à l'état de langue de support oral, sans tenir compte des progrès énormes dans la structuration et la standardisation de cette langue, sans considérer les lettres de noblesse acquises par le créole dans les milieux universitaires et les forums internationaux. Pour ces francophiles, le français doit primer, car c'est dans la tradition continentale, et Ayiti n'est pas unique en son genre.

C'est alors que les observateurs avisés feraient valoir que, de fait, Ayiti est un pays singulier, hors du commun. Pour commencer, son exceptionnalité en matière de langue dominante s'explique par la durée de son existence, les circonstances de sa naissance et sa démographie. 

La colonie française de Saint-Domingue, devenue Ayiti / Hayti, était peuplée majoritairement d'Africains et d'Afro-descendants. Ce fut pareil pour d'autres pays antillais. Toutefois, à Saint-Domingue, vers 1789, les données disponibles révèlent que le ratio esclavisés / esclavagistes était le plus disproportionné, soit environ de 15 à 20 contre 1, en chiffre réel 500,000 à 600,000 Noirs africains et Affranchis contre 30,000 à 55,000 Blancs européens. Là où Ayiti se distingue, c’est que les pays antillais à dominante noire, comme la Jamaïque, le Bahamas et Curacao sont restés des territoires d'outre-mer de l'Angleterre ou de la Hollande jusqu'en 1962, 1973 et 2010 respectivement. Ayiti jouit de la souveraineté politique depuis 1803. Cet acquis précieux reposait moins sur les épaules de la population créole (les natifs locaux) que sur celles d'esclavisés fraîchement venus d'Afrique. Par conséquent, l'affinité pour l'alma mater, même reniée ça et là en Ayiti, est plus forte dans ce pays que partout ailleurs dans les Amériques et dans les Caraïbes. D'où la suprématie du créole ayitien, une mode d'expression ayant sa propre personnalité, un mélange savant de langues africaines et de français, non pas du français déformé et réchauffé. 

Hormis les États-Unis d'Amérique en 1776, Ayiti conquit son indépendance par les armes bien avant les autres États des Amériques où l'indépendance fut accordée, concédée ou alors importée. Le pays prit naissance après une révolution sanglante, sans précédent, menée par des Africains dans la colonie française de Saint-Domingue. C'est le seul soulèvement d'esclavisés victorieux de toute l'histoire. L'exceptionnalité de la révolution africaine de Saint-Domingue tient dans le fait qu'elle est l'unique à avoir remis en cause l'ordre mondial. Toutes les autres révolutions, jusqu'à date, ont été des révoltes ou des rébellions pour résoudre des démêlés entre frères de sang ou de même souche.

Selon Pierre Sané, sous-directeur de l'Unesco, « [cette révolution] a été un moment-clé de l'histoire de l'humanité. Elle a donné corps au concept de l'universalité des droits humains. La première République noire est aussi devenue le catalyseur de la libération des oppressions esclavagiste et coloniale. Elle a apporté la première contribution majeure et concrète au combat antiraciste mondial naissant. »  

Selon le mot de l'anthropologue Michel-Rolph Trouillot, « cette révolution était « impensable », en raison de sa radicalité face à la pensée dominante de l'époque. Elle a dépassé les révolutions française et américaine en étendant le concept de droits humains à l'ensemble de l'humanité, sans distinction de race ou de sexe. Les rédacteurs de la déclaration française de 1789 se référaient à l'homme occidental blanc lorsqu'ils écrivaient : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » Les révolutionnaires ayitiens ajouteront l'adverbe « tous »  : « Tous les êtres humains... ».

Par leur révolution d'avant-garde, les Ayitiens se sont défaits relativement du joug culturel colonial bien plus tôt que les autres pays des Amériques. Aussi l'influence de la culture africaine (langue, religion, musique, gastronomie...) est-elle vivante et prévalente en Ayiti; ceci en dépit de l'eurocentrisme invétéré dans le domaine de l'éducation et dans les institutions étatiques. Comme annoncé plus haut, cette dominance culturelle a pu être maintenue en Ayiti parce que l'élite politique dirigeante fut issue du rang des Africains et des Afro-descendants. Contrairement aux autres pays des Amériques dirigés par des élites issues ethniquement des métropoles européennes. Voilà pourquoi l'anglais est dominant aux États-Unis dAmérique ; l'anglais et le français au Canada ; l'espagnol en Amérique du Sud et en Amérique centrale ; l'espagnol, l'anglais et le français dans les Caraïbes. Le créole domine en Ayiti haut la main. C'est la langue maternelle de l'ensemble des Ayitiens. Elle est en constante compétition avec le français qui, bon gré mal gré, demeure marginalement une langue étrangère pour la majorité des Ayitiens, même parmi les scolarisés.

Oui ! Ayiti est exceptionnelle. La nation en est prévenue, le monde entier en est averti, comme dirait un ancien président ayitien.

Déjà Ayiti est originale dans le fait que l'ayitien serait la seule langue créole à être assez structurée et standardisée pour atteindre le rang de langue officielle et gagner la légitimité dans un forum comme l'ONU.

D'autre part, Ayiti se distingue cruellement comme le seul pays où des dirigeants, à allégeance suspecte, ont offert, en juillet 1825, d'indemniser les bourreaux (colons esclavagistes français) vaincus et chassés par les pères fondateurs depuis novembre 1803. Selon des données disponibles en ligne, cette indemnité, à hauteur de 150 millions de francs or initialement, représentait environ 300% du revenu national annuel de l'époque. Selon les estimations des historiens, cela équivalait à plusieurs années de production ou à environ 16 fois le PIB ayitien de 1826. Les versements effectués sur plusieurs générations, de 1825 à 1947, sont estimés à près de 525 millions d'euros en valeur actualisée, ce qui représente aujourd'hui jusqu'à plusieurs fois le PIB annuel d'Ayiti.

Ayiti se distingue encore tristement comme le seul pays où des dirigeants ont confié l'éducation publique, soit la formation de la jeunesse, aux descendants des bourreaux vaincus et chassés par les pères fondateurs. Quel est l'impact de cette politique sur l'estime de soi et le sentiment d'appartenance chez les Ayitiens ? Explique-t-elle en tout ou en partie l'aliénation mentale endémique dans le pays ?

En plus, Ayiti se distingue malheureusement comme le pays le plus mal parti de tous les États modernes, pour avoir été isolé, boycotté ou saboté pendant les soixante premières années de son existence. Ayiti demeure sans doute le pays le plus stigmatisé au monde. Par exemple, de tous les peuples de la planète, les Ayitiens furent les seuls injustement désignés de groupe à haut risque lors de l'éclatement de l'épidémie de Sida au début des années 80. L'injure ne fut réparée que des mois plus tard sous pression, après d'intenses campagnes médiatiques et des protestations massives. Évidemment, les préjudices subis par le peuple ayitien ont mis beaucoup plus de temps pour se dissiper. Point besoin de mentionner ici certains épithètes désobligeants accolés aux Ayitiens par des officiels de haut rang du gouvernement étasunien. Ces propos offensants reflètent davantage ceux qui les profèrent que ceux vers qui ils sont dirigés. 

Parallèlement, Ayiti se distingue tragiquement dans les Amériques comme le pays qui a connu le séisme le plus dévastateur, en termes de pertes en vies humaines (entre 200,000 et 300,000 morts). Selon des données en ligne, ce tremblement de terre, survenu le 12 janvier 2010, causa des dommages économiques directs évalués entre 8,1 et 14 milliards de dollars US. Cela représentait alors entre 123% et 211% du produit intérieur brut (PIB) du pays pour l'année 2009.

L'indemnité obscène versée aux anciens colons ainsi que les catastrophes naturelles, incluant les séismes de 2010 et de 1842, ne constituent-elles pas des freins majeurs au développement humain et économique en Ayiti ? Ces facteurs, à côté de la gouvernance délétère, de l'exode des cerveaux et des ingérences perfides de l'International impérialiste, ne sont-ils pas à la base de la distinction d'Ayiti comme le pays le plus appauvri de l'hémisphère occidental ? 

On recherche encore les causes profondes d'une autre distinction déconcertante regardant Ayiti, à savoir le nombre exceptionnellement et disproportionnellement élevé de partis politiques inscrits aux élections depuis 1987 ; 320 pour les élections élusives prévues en 2026. Ce chiffre surpasse de loin celui de la plupart des pays des Amériques et peut-être du monde. De ce nombre indigne, le Conseil électoral provisoire a agréé 282. Cette fragmentation du paysage politique trahit le slogan qui avait engendré la nation ayitienne, en l'occurrence « l'union fait la force ». 

Paradoxalement, il existe une digne distinction à signaler concernant Ayiti. C'est le rare sinon le seul pays à se qualifier pour une phase finale de la Coupe du monde de football sans disputer le moindre match à domicile. Ce palmarès inédit laisse-t-il augurer que les plus beaux jours d'Ayiti sont devant elle ? Pourra-t-il déclencher et propulser le renversement de certaines distinctions négatives ? Pourra-t-il inspirer les patriotes conséquents à croire en eux-mêmes et dans leurs compatriotes ? Pourra-t-il les inciter à s'armer de courage pour reculer les limites du possible ? Il appartient aux fils et filles d'Ayiti de démontrer que les racines de l'excellence, de l'exceptionnel et de l'extraordinaire au positif sont profondes et nombreuses dans cette terre. Si les citoyens ont la volonté, ce défi sera levé et largement dépassé, amorçant une percée louverturienne, précurseure du miracle ayitien.

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