Faut-il privilégier les écoles techniques aux universités traditionnelles ?

Réflexions sur le défi de la formation dans les États fragiles : le cas d’Haïti Dans de nombreux États fragiles, et particulièrement en Haïti, une question devient de plus en plus pressante : le système éducatif forme-t-il réellement les compétences dont le pays a besoin ? Depuis plusieurs décennies, l’université est perçue comme la voie privilégiée de promotion sociale.

Me Jonel Dilhomme, Av.
10 juin 2026 — Lecture : 6 min.
Faut-il privilégier les écoles techniques aux universités traditionnelles ?

Groupe d'étudiants au travail

Réflexions sur le défi de la formation dans les États fragiles : le cas d’Haïti

Dans de nombreux États fragiles, et particulièrement en Haïti, une question devient de plus en plus pressante : le système éducatif forme-t-il réellement les compétences dont le pays a besoin ? Depuis plusieurs décennies, l’université est perçue comme la voie privilégiée de promotion sociale. Chaque année, des milliers de jeunes s’inscrivent dans des filières universitaires avec l’espoir d’améliorer leur condition de vie et de contribuer au développement national. Pourtant, le décalage entre les diplômes délivrés et les besoins réels de l’économie demeure considérable.

Face à cette réalité, certains plaident pour un renforcement massif des écoles techniques et professionnelles. D’autres craignent qu’une telle orientation ne conduise à dévaloriser l’enseignement universitaire. La véritable question n’est peut-être pas de choisir entre les deux, mais de repenser leur place respective dans la stratégie de développement national.

A – Le paradoxe haïtien : des diplômés sans emplois et des secteurs sans compétences

L’un des paradoxes les plus frappants d’Haïti réside dans la coexistence de deux phénomènes :

a. un nombre croissant de diplômés universitaires confrontés au chômage ou au sous-emploi ;

b. une pénurie persistante de techniciens qualifiés dans plusieurs secteurs stratégiques.

Le pays manque notamment de :

a. techniciens en énergie ;

b. spécialistes en maintenance industrielle ;

c. professionnels du bâtiment et des travaux publics ;

d. techniciens agricoles ;

e. experts en systèmes numériques et en cybersécurité ;

f. personnels spécialisés dans les métiers de l’aviation et de la logistique.

Cette situation révèle une inadéquation entre l’offre de formation et les besoins de développement.

B – Les écoles techniques : un levier souvent sous-estimé

Les pays qui ont connu des transformations économiques rapides ont généralement investi massivement dans la formation technique. L’exemple de la Corée du Sud, d'Allemagne ou encore du Brésil montre que le développement repose autant sur les ingénieurs et les chercheurs que sur les techniciens hautement qualifiés. Les écoles techniques présentent plusieurs avantages :

a. une insertion professionnelle souvent plus rapide ;

b. une adéquation plus forte avec les besoins du marché ;

c. des coûts de formation généralement moins élevés ;

d. une contribution directe à la productivité nationale.

Dans un pays confronté à des contraintes économiques majeures, ces avantages sont particulièrement significatifs.

C – L’université demeure indispensable

Reconnaître l’importance des écoles techniques ne signifie pas remettre en cause le rôle fondamental de l’université. Une nation a besoin :

a. de chercheurs ;

b. de juristes ;

c. de médecins ;

d. d’économistes ;

e. de diplomates ;

f. d’enseignants et de scientifiques.

L’université joue également un rôle essentiel dans :

a. la production de connaissances ;

b. l’innovation ;

c. la réflexion critique ;

d. la formation des élites administratives et intellectuelles.

Le problème n’est donc pas l’existence des universités, mais leur faible articulation avec les priorités nationales de développement.

D – Une erreur stratégique : opposer technique et université

Le débat est souvent mal posé. Les nations qui réussissent ne choisissent pas entre université et formation technique. Elles construisent un écosystème éducatif équilibré. L’enseignement technique et professionnel permet :

a. de répondre aux besoins immédiats de l’économie ;

b. de soutenir l’industrialisation ;

c. de renforcer les infrastructures.

L’université permet :

a. de produire les cadres supérieurs ;

b. de développer la recherche ;

c. d’anticiper les transformations futures.

Les deux dimensions sont complémentaires.

E – Que devrait faire Haïti ?

Pour répondre aux défis du XXIe siècle, plusieurs orientations méritent d’être envisagées :

1. Revaloriser les métiers techniques

Les formations techniques ne doivent plus être perçues comme des voies de second choix. Elles constituent des professions essentielles à la modernisation du pays.

2. Créer des pôles d’excellence technique

Haïti pourrait développer des centres spécialisés dans :

a. les technologies numériques ;

b. l’agriculture moderne ;

c. les énergies renouvelables ;

d. la construction ;

e. la maintenance industrielle ;

f. l’aviation civile.

3. Renforcer les partenariats internationaux

La coopération avec des pays disposant d’une forte expertise technique permettrait :

a. le transfert de compétences ;

b. la modernisation des programmes ;

c. la certification internationale des formations.

4. Réformer l’université

Les universités doivent davantage intégrer :

a. l’innovation ;

b. la recherche appliquée ;

c. l’entrepreneuriat ;

d. les technologies émergentes, notamment l’intelligence artificielle.

Tout compte fait, la question n’est pas de savoir s’il faut remplacer les universités par des écoles techniques. La véritable question est de savoir si le système éducatif haïtien forme les compétences dont le pays a besoin pour se développer. Un État fragile ne se reconstruit ni uniquement avec des juristes, ni uniquement avec des techniciens. Il se reconstruit avec une vision cohérente du capital humain. Haïti a besoin de chercheurs capables de penser l’avenir, mais aussi de techniciens capables de le bâtir. Le défi n’est donc pas de choisir entre l’université et la formation technique.

Le défi est de mettre fin à une logique qui produit parfois des diplômés sans perspectives, alors que le pays manque de compétences essentielles à sa reconstruction. Dans le monde contemporain, la richesse des nations ne repose plus seulement sur leurs ressources naturelles. Elle repose avant tout sur la qualité de leur capital humain. Et un pays qui forme les compétences dont il a besoin prépare déjà son avenir.

Me Jonel Dilhomme, Av.

Chercheur en droit international et gouvernance globale

Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti

Membre du GRUCH

Références sélectives

1. Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), Recommandation concernant l’enseignement et la formation techniques et professionnels (EFTP), adoptée le 13 novembre 2015 lors de la 38e session de la Conférence générale, Paris, UNESCO, 2015.

2. Banque mondiale, Building Better Formal TVET Systems: Principles and Practice in Low- and Middle-Income Countries, Washington D.C., Banque mondiale, 12 juillet 2023.

3. Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Skills Strategy 2019: Skills to Shape a Better Future, Paris, OECD Publishing, 22 mai 2019.

4. Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Rapport sur le développement humain 2025. Une question de choix : personnes et possibilités à l’ère de l’intelligence artificielle, New York, 6 mai 2025.

5. Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), Transforming Technical and Vocational Education and Training for Successful and Just Transitions: UNESCO Strategy 2022–2029, Paris, UNESCO, 2022.