Dans une note officielle datée du 5 juin 2026, le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle Vijonet Demero, a franchi une nouvelle étape positive et décisive. Par cette directive adressée au directeur départemental du Sud-Est, l’État haïtien vient de poser un acte de justice sociale, spatiale et politique d’une portée historique pour la commune de Bainet. En ordonnant le transfert du Lycée Jean Parissot à Bellamy afin d’accueillir les élèves de la 5e section communale (Bas de Gandou) ainsi que ceux des sections avoisinantes, notamment les 4e, 6e et 8e sections, le ministère s’attaque frontalement à l’un des mécanismes les plus persistants de l’exclusion sociale en Haïti : la centralisation urbaine de l’offre d’enseignement secondaire.
Cette décision ne relève pas d’un simple réajustement administratif. Elle constitue plutôt une victoire politique majeure pour le monde rural bainétien et une rupture avec une logique historique qui contraignait la paysannerie à financer, à grands frais, la scolarisation de ses enfants « en ville ». Jusqu’à aujourd’hui, le statu quo à Bainet reproduisait des inégalités structurelles profondes. Faire coexister deux lycées dans un même espace urbain alors que les sections communales périphériques demeuraient de véritables déserts scolaires constituait une aberration territoriale que cette mesure vient enfin de corriger.
Pour les familles d’agriculteurs des sections rurales de Bainet, la scolarisation d’un enfant au niveau secondaire en ville s’apparentait à un impôt indirect particulièrement lourd. En l’absence d’infrastructures locales, le budget familial devait absorber des coûts structurels disproportionnés, à commencer par les dépenses liées au logement urbain. Trouver une chambre au centre-ville de Bainet ou à Jacmel exige souvent un paiement annuel ou semestriel en espèces. Pour une économie paysanne fondée sur les récoltes saisonnières, les échanges informels et la vente progressive du bétail, réunir de telles sommes à l’avance représente un choc financier considérable.
À cela s’ajoute une double charge alimentaire permanente. Nourrir un adolescent à distance ne se résume pas à lui envoyer occasionnellement un sac de vivres. Cela implique des frais de transport réguliers, en moto ou parfois à cheval, pour lui faire parvenir des provisions, ainsi que de l’argent liquide destiné aux produits de première nécessité. Pour assumer ces dépenses récurrentes, de nombreux parents sont contraints de décapitaliser leur exploitation en vendant prématurément leur bétail ou en hypothéquant leurs terres. L’éducation, qui devrait constituer un levier d’ascension sociale, devenait ainsi paradoxalement un facteur d’appauvrissement immédiat des ménages.
Mais ce n’est pas tout. La décision du ministre Vijonet Demero contribuera également à mettre fin à l’épuisement physique comme obstacle à la réussite scolaire.
Pour les ménages les plus pauvres, incapables de financer un logement en ville, la seule alternative demeurait la navette quotidienne. Cette réalité imposait aux élèves une véritable violence physique à travers la dure corvée de la marche. Les trois heures de trajet quotidien, aller-retour, sur des chemins de terre accidentés, à travers des mornes escarpés et parfois des rivières en crue, transformaient la journée scolaire en une épreuve d’endurance. Le réveil se faisait avant l’aube et le retour au domicile après la tombée de la nuit.
Le climat constituait alors une barrière supplémentaire à l’apprentissage. Sous le soleil accablant du Sud-Est ou sous les pluies torrentielles des saisons cycloniques, les élèves arrivaient en classe trempés, épuisés et déshydratés, avec des effets scolaires souvent détériorés. Cette fatigue chronique engendrait un coût cognitif considérable. Le décrochage scolaire et les taux élevés d’échec observés dans les sections rurales ne s’expliquent pas par un manque de volonté, mais par l’épuisement physique des élèves. L’égalité des chances était compromise avant même que l’enseignant ne commence sa leçon.
Au-delà des dimensions économiques et physiques, la centralisation scolaire fragilise également le tissu social et familial. L’éloignement forcé des adolescents de leur foyer crée un vide éducatif et sécuritaire préoccupant, marqué par l’absence d’encadrement parental au quotidien. À treize ou quinze ans, ces jeunes sont souvent contraints de gérer seuls leurs repas, leur sécurité et les multiples sollicitations de la vie urbaine. Logés chez des proches ou dans des chambres de fortune, ils se retrouvent privés de l’autorité bienveillante et du soutien constant de leurs parents.
Cette situation les expose directement aux pièges de la précarité urbaine. Pour les jeunes filles, la vulnérabilité est accrue par les risques d’exploitation sexuelle et de grossesses précoces, parfois favorisées par des relations de dépendance économique avec des hommes plus âgés. Pour les garçons, les risques de délinquance, d’oisiveté ou de déscolarisation sont tout aussi réels. Ce déracinement précoce encourage souvent un exode rural définitif, rompant les liens communautaires et privant les sections communales de leurs futures forces vives.
À ces territoires longtemps marginalisés, à ces enfants et à ces familles trop souvent oubliés ou discriminés, l’État vient de rendre une forme de justice. Car l’accès géographique à l’éducation constitue l’un des premiers marqueurs de la citoyenneté. En redistribuant l’offre scolaire de manière plus équilibrée sur le territoire de Bainet, le ministre Vijonet Demero applique un principe fondamental : l’école doit aller vers le citoyen, et non l’inverse.
De façon prospective, il faut croire que l’on avance déjà vers une dynamique de développement économique local car, il est de plus en plus démontré que lorsqu’un établissement secondaire est implanté au cœur d’une section communale, il devient un pôle d’activité qui stimule l’économie rurale. Les familles dépensent davantage dans leur propre communauté, les petits commerces bénéficient de la présence des élèves et des enseignants, et de nouvelles opportunités économiques émergentes autour des services éducatifs. L’école cesse alors d’être un simple lieu d’enseignement pour devenir un moteur de développement territorial.
En rapprochant l’école des familles et des communautés éloignées du centre-ville de Bainet, cette décision ministérielle ne se limite pas à déplacer un établissement scolaire. Elle contribue à préserver l’économie des ménages, à protéger la santé des enfants et à maintenir le cadre familial indispensable à la réussite éducative des adolescents. Ce pas de géant vers l’équité territoriale démontre encore que, lorsque l’État agit avec volonté et vision, la justice scolaire peut devenir une réalité tangible.
Pour la paysannerie de Bainet, la rentrée scolaire 2026 s’annonce enfin sous le signe du soulagement, de l’équité et de la dignité.
Mathieu Pierre, Ms.c
Spécialiste biologie fonctionnelle des plantes
Enseignant UEH (ENS)
