I. Haïti à l'heure du néocolonialisme
Il faut d'emblée nommer l'ampleur de la dégradation. Le sacrifice de ceux qui ont arraché l'indépendance le 1er janvier 1804 est aujourd'hui souillé par la présence de forces étrangères dont la mission est de recoloniser le pays — par la force, la ruse et la vassalisation d'élites corrompues et apatrides. Les gangs armés qui brûlent les maisons des pauvres, détruisent bibliothèques et hôpitaux, et tirent sur les avions en toute impunité à l'aéroport Toussaint Louverture depuis 2022, ne sont pas une anomalie : ils sont le symptôme d'un système.
Quel est le but de cette nécropolitique — pour reprendre le concept du philosophe camerounais Achille Mbembe — qui force des populations entières à abandonner leurs quartiers pour devenir des déracinés ? Le romancier haïtien Pierre Clitandre l'avait anticipée dès 1982 dans son roman Cathédrale du mois d'août, où les sans-abri de Port-au-Prince trouvent refuge dans les ruines d'une cathédrale — une lucidité troublante sur ce que nous vivons aujourd'hui.
Dans une interview disponible sur YouTube intitulée « Quand Roger Gaillard parle de l'échec d'une certaine élite », l'historien — auteur, entre autres, de La République exterminatrice et des Blancs débarquent — laisse transparaître une profonde insatisfaction, voire une honte par procuration, à l'égard des élites haïtiennes qui n'ont pas su moderniser le pays — entendons par là : bâtir des infrastructures durables et des institutions capables d'assumer les fonctions régaliennes de la république. Face au comportement d'une classe dirigeante qui n'a de cesse de traiter les paysans haïtiens comme des indésirables, Gaillard ne cache ni son indignation ni sa tristesse. C'est à ses yeux la bourgeoisie haïtienne qui porte la responsabilité première de l'occupation américaine d'Haïti.
Dans cette vidéo d'environ cinq minutes, enregistrée avant 2000 — année de la disparition de l'historien à Port-au-Prince —, ce qui frappe d'emblée, c'est l'émotion vive qui traverse Gaillard au moment où il prononce son verdict sur le sort des masses paysannes défavorisées. Ses déclarations résonnent moins comme un constat que comme un appel à la conscience adressé à une bourgeoisie qui a failli à sa mission fondamentale : prendre en charge le destin de son peuple.
Publié aux C3 Éditions entre 2014 et 2015, Radiographie de la bourgeoisie haïtienne de Michel Soukar s'impose comme une référence dans le champ de la recherche historique haïtienne. Historien et journaliste, Soukar y forge le concept de lumpen-bourgeoisie pour désigner une classe privilégiée qui, loin d'assumer sa mission historique, a érigé en système l'imperméabilité sociale et la désertion du bien commun. S'inscrivant dans la lignée de Jean Price-Mars et de sa Vocation de l'élite, il retrace la genèse de cette bourgeoisie avant de proposer un nouveau rôle possible pour les élites au XXIe siècle. Ce qui ressort de l'analyse est accablant : une classe dirigeante qui pratique la politique de la doublure comme option délibérée, qui ne s'engage dans la vie nationale que lorsque ses intérêts propres sont en jeu — ainsi en 1986, lors de la chute de Duvalier. Le verdict de Soukar tombe avec la clarté d'un historien qui n'esquive pas :
« Quand l'élite dominante se retire de la gestion du patrimoine national [...] quand elle choisit la politique de doublure [...] comme une option systématique, c'est la nation elle-même qui s'appauvrit, et c'est l'avenir de la démocratie qui est sérieusement compromis. »
Parmi les critiques les plus sévères des élites haïtiennes, Jacques Nési occupe une place à part. Dans une interview accordée à Haïti Inter, le politologue et essayiste ne mâche pas ses mots : il qualifie ces élites d'incompétentes, de criminelles, d'apatrides et de mafieuses — un réquisitoire en quatre mots qui dit long sur l'ampleur de la trahison qu'il leur impute. Plus grave encore, Nési les tient pour complices des gangs armés qui terrorisent la population haïtienne, faisant de la connivence entre oligarchie et violence organisée non pas un accident de l'histoire, mais un système délibéré. C'est précisément cette logique systémique que recouvre sa notion d'élites délinquantes : non pas des individus qui déraillent, mais une classe qui a fait de la prédation son mode de gouvernance.
La bouteille de Coca-Cola — ou l'objet de discorde
Dans le film sud-africain Les Dieux sont tombés sur la tête (1980), une tribu bushman du Kalahari voit sa vie basculer lorsqu'un pilote jette négligemment une bouteille de Coca-Cola par la fenêtre de son avion. L'objet tombe du ciel, considéré comme un cadeau des dieux, et sème jalousie, discorde et violence au sein d'une communauté jusqu'alors paisible. Un membre de la tribu — Xi — est désigné pour aller jeter cet objet maléfique au bout du monde.
Aujourd'hui, comme Xi, les Haïtiens ont pour mission de se débarrasser de leur propre objet de discorde : la dépendance à l'aide internationale — une aide qui enferme Haïti dans un cycle infernal de la dette depuis la fameuse dette de l'indépendance imposée par la France en 1825 — soit 150 millions de francs-or — et dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. Il faut, pour reprendre Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961), faire éclater la matrice du pouvoir colonial.
II. Jean Price-Mars et la vocation manquée de l'élite
La désillusion des intellectuels haïtiens face à la bourgeoisie ne date pas d'hier. Jean Price-Mars — né en 1876 à Grande-Rivière-du-Nord, mort en 1969 à Port-au-Prince — tirait déjà la sonnette d'alarme dans la première moitié du XXe siècle. Médecin, diplomate, ethnologue, auteur du célèbre Ainsi parla l'Oncle (1928) — texte fondateur de la pensée indigéniste haïtienne —, il publie La Vocation de l'élite en 1919, en pleine occupation américaine d'Haïti (1915–1934). Ce contexte est fondamental : il écrivait sous occupation étrangère, et son interpellation des élites prenait une dimension doublement urgente — justice sociale et survie nationale à la fois.
« La débâcle de l'anarchie politique a précédé et s'est jointe à la débâcle de l'anarchie morale. » — Price-Mars, La Vocation de l'élite, p. 111
Plus d'un siècle plus tard, cette phrase sonne comme si elle avait été écrite hier.
Le parasitisme de l'élite
Ce qui préoccupait Price-Mars, c'était ce qu'il appelait le parasitisme de l'élite — cette tendance de la bourgeoisie à vivre sur le peuple sans jamais vivre avec lui :
« Comment peut-on expliquer la distance qui sépare notre élite actuelle de la foule [...] que notre élite semble être un organisme étranger, superposé au reste de la nation et vivant par rapport au peuple dans un état équivoque de parasitisme. » — p. 91
L'image est saisissante : l'élite comme organisme étranger — un corps greffé sur la nation, qui se nourrit d'elle sans jamais la nourrir en retour. C'est exactement ce que Bourdieu appellerait une violence symbolique : une domination qui se fait passer pour naturelle, alors qu'elle est le produit d'une construction sociale délibérée.
« Honte ! Honte ! Messieurs ! »
Face à cette ségrégation sociale, Price-Mars ne se contentait pas de diagnostiquer — il exhortait, il provoquait :
« Nous sommes prêts à débourser des milliers de gourdes pour organiser des clubs où l'on joue et l'on s'amuse [...] et nous nous montrons incapables de faire vivre une bonne revue, de créer des dispensaires, des écoles du soir, de fonder un bon collège [...] Honte ! Honte ! Messieurs, à qui n'a point le courage de se dépenser [...] pour le salut de notre peuple et de notre patrie. » — p. 128
Ce double « Honte ! Honte ! » n'est pas rhétorique. C'est un cri moral, presque prophétique. Malheureusement, il n'a pas été entendu. C'est précisément ce silence qui explique en partie la forte présence de l'esthétique de la dégradation dans la littérature haïtienne — de Jacques Stephen Alexis à Marie Vieux-Chauvet, de Lyonel Trouillot à Garry Victor — ces écrivains qui ont fait de la trahison des élites la matière même de leur écriture.
III. La bourgeoisie haïtienne vue de l'intérieur
Ce qu'ils disent eux-mêmes
Le journaliste Arnaud Robert, du journal Le Monde, a interviewé des personnalités importantes de la bourgeoisie haïtienne dans un reportage intitulé « Les nantis d'Haïti ». Ce qu'ils disent — parfois avec une lucidité surprenante, parfois avec une arrogance déconcertante — offre un panorama saisissant.
« On a décrit les riches Haïtiens comme l'élite la plus répugnante au monde parce qu'ils ont délaissé le côté social, ils ont privilégié leurs intérêts et ont abandonné la population. Ils sont responsables de la misère dans laquelle nous vivons aujourd'hui [...] Je suis le catalyseur de ce changement. »
Remarquez la dernière phrase : « Je suis le catalyseur de ce changement. » C'est toute l'ambiguïté de cette élite — capable de diagnostiquer le mal avec précision, mais incapable de sortir de la posture messianique et individualiste.
« Les industriels haïtiens n'ont pas de vision, ils se sont toujours arrangés avec les gouvernements successifs depuis Duvalier. »
Ce que cet interlocuteur décrit, c'est la logique de la colonisation managériale : l'industrie textile concentrée dans la zone franche de Caracol (inaugurée en 2012 après le séisme de 2010) a longtemps été présentée comme un levier de développement — elle a surtout profité aux entreprises étrangères.
« Mon grand-père est arrivé sans rien. En créole, on appelait les Arabes les Saknando, ceux qui n'avaient que leur sac sur le dos. Le pays a toujours été dirigé par les descendants européens. »
C'est une confession involontaire qui rejoint le diagnostic de Price-Mars sur les compartiments étanches de la société haïtienne.
Une définition nécessaire : qui est la bourgeoisie haïtienne ?
La sociologue Catherine Paix, dans « Les bourgeoisies des tiers-mondes d'hier à aujourd'hui », propose une définition qui éclaire la plasticité de cette classe :
« Par bourgeoisie, nous entendons les couches sociales qui détiennent et/ou contrôlent les entreprises et les groupes économiques les plus importants [...] le terme bourgeoisie recouvre par conséquent une très grande variété de situations et de positions. » — p. 727
Ce qui unit ses membres, c'est moins leur origine que leur position dans les rapports de domination économique. Refusant toute solidarité avec le peuple, cette bourgeoisie corrompt l'imaginaire social, embourgeoise et vassalise les femmes et les hommes compétents qui émergent des classes défavorisées — les intégrant pour mieux les neutraliser. C'est ce que Fanon appelait la bourgeoisie nationale qui trahit sa mission historique pour singer la bourgeoisie métropolitaine.
IV. La machine coloniale et ses complices locaux
Pour comprendre la crise des élites haïtiennes, il faut replacer le problème dans un cadre plus large : celui de la colonisation managériale du Sud global. La domination coloniale ne fonctionne pas uniquement par la force militaire. Elle fonctionne surtout par la cooptation des élites locales — ces cadres formés à l'étranger qui reviennent avec, dans leurs bagages, non seulement des diplômes, mais aussi une vision du monde profondément eurocentrique. C'est ce que le philosophe péruvien Aníbal Quijano appelle la matrice coloniale du pouvoir — un système qui colonise les esprits, les institutions et les imaginaires.
L'exemple du Chili
Lorsque Augusto Pinochet prend le pouvoir au Chili par un coup d'État le 11 septembre 1973, il s'entoure des fameux Chicago Boys — des économistes chiliens formés à l'Université de Chicago sous Milton Friedman — qui imposent un programme de choc néolibéral radical. Ce n'est pas un hasard : les puissances coloniales forment des élites locales à leur image, qui reviennent ensuite appliquer chez elles des recettes conçues pour d'autres intérêts. Haïti n'est pas étranger à ce processus.
La rhétorique de la modernité
Le courant décolonial — représenté par Quijano, Walter Mignolo et Nelson Maldonado-Torres — nous avertit : la rhétorique de la modernité ne cesse de se renouveler pour mieux dissimuler la colonialité. On ne parle plus de mission civilisatrice, mais de bonne gouvernance, de développement durable, de démocratie libérale — le résultat est souvent le même : une domination reconfigurée, plus subtile, mais tout aussi réelle. Au cœur de cette matrice se trouve notre propre classe managériale, qui a intériorisé la supériorité de la modernité occidentale au point de soumettre volontairement sa nation à la volonté des anciens maîtres. La colonisation la plus efficace est celle que les colonisés s'imposent à eux-mêmes.
Le pouvoir des récits
Le savoir du centre — produit dans les universités du Nord — a longtemps imposé sa lecture du monde comme universelle. Le savoir de la périphérie — nos traditions intellectuelles, nos philosophies endogènes — a été marginalisé ou folklorisé. Mais les récits ne sont pas l'apanage des élites. Ils peuvent aussi devenir des outils de libération pour les colonisés. C'est ce que font nos grands écrivains — Césaire, Fanon, Glissant, Lyonel Trouillot, Michel Rolph Trouillot, Jean Price-Mars — en re-narrant l'expérience haïtienne depuis l'intérieur, en restituant une parole confisquée.
V. Vers une modernité alternative
Comment décoloniser la société haïtienne ? La réponse passe par ce que Walter Mignolo appelle la construction d'un plurivers — par opposition à l'univers imposé par la modernité occidentale. Il s'agit de bâtir un espace où chaque culture conserve son identité tout en s'appropriant, à ses propres conditions, les apports de la mondialisation. Non pas le rejet du monde, mais une négociation souveraine avec lui.
Cela suppose de rompre avec les pratiques de mimétisme qui caractérisent nos élites : cette tendance à singer les modèles étrangers sans les adapter, à importer des solutions sans les contextualiser, à gouverner pour plaire au regard extérieur plutôt que pour répondre aux besoins intérieurs. C'est ce que Price-Mars réclamait en 1919. C'est ce que Fanon exigeait en 1961. C'est ce que Soukar confirmait en 2014. Et c'est ce que la situation d'Haïti en 2026 rend plus urgent que jamais.
Conclusion — Rendre à Xi sa bouteille
Nous avons traversé ensemble plus d'un siècle de pensée critique haïtienne : Price-Mars et son cri de « Honte ! Honte ! », Fanon et la bourgeoisie nationale qui trahit sa mission, Soukar et sa lumpen-bourgeoisie déconnectée du peuple, Mbembe et la nécropolitique, Mignolo et le plurivers. Tous ces penseurs nous disent la même chose, chacun avec ses mots : la liberté d'Haïti ne viendra pas de l'extérieur. Elle viendra d'une élite qui accepte enfin de se mettre au service de son peuple — et non l'inverse.
Comme Xi dans le film, nous savons où est notre bouteille de Coca-Cola. Nous savons ce qu'elle représente. Il nous reste à trouver le courage de marcher jusqu'au bout du monde pour nous en débarrasser — et de reconstruire, sur les cendres de la trahison, une communauté digne de l'héritage du 1er janvier 1804.
Références principales
Price-Mars, Jean. La Vocation de l'élite. Port-au-Prince, 1919.
Price-Mars, Jean. Ainsi parla l'Oncle. Compiègne, 1928.
Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Paris : Maspero, 1961.
Bourdieu, Pierre. La Distinction. Paris : Minuit, 1979.
Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit. Paris : La Découverte, 2010.
Soukar, Michel. Radiographie de la bourgeoisie haïtienne. C3 Éditions, 2014.
Paix, Catherine. « Les bourgeoisies des tiers-mondes d'hier à aujourd'hui », Revue Tiers Monde.
Mignolo, Walter. Local Histories / Global Designs. Princeton UP, 2000.
Quijano, Aníbal. « Coloniality of Power, Eurocentrism, and Latin America ». Nepantla, 2000.
Clitandre, Pierre. Cathédrale du mois d'août. Paris : Syros, 1982.
Nési, Jacques. Haïti : la fabrique d'une société de semblables. Gouttes-Lettres, 2025.
