Quand le peuple haïtien se fait le grand complice de son malheur…

  « Enbesil ki bay.

Elvenson Nelson
08 juil. 2026 — Lecture : 4 min.
Quand le peuple haïtien se fait le grand complice de son malheur…

Vieillard devant les grilles du Palais National

 

« Enbesil ki bay. Sòt ki pa pran ! »

Ce proverbe bien de chez nous, souvent répété avec un sourire cynique, résume à lui seul le drame de notre gestion collective. Dans l'imaginaire populaire, celui qui donne sans compter est un imbécile, et celui qui ne profite pas de la faiblesse des autres est un sot. Mais à force de jouer à ce jeu de dupes, qui est le véritable dindon de la farce ?

Depuis quarante ans, c’est le peuple haïtien tout entier qui paie la facture d’un effondrement programmé.

Ancien serviteur de l'État haïtien, aujourd'hui superviseur au sein du système scolaire public de Broward County en Floride, professionnel des sciences comptables et de l'évaluation de la performance, je ne peux plus me taire. Mon parcours dans la communication sociale et l'écriture m'impose ce cri du cœur. Quand un système ne produit que du déficit humain et social, le comptable doit auditer la faillite, et le citoyen doit sonner l'alarme.

Le grand flou des sciences sociales

Ces quarante dernières années ont transformé Haïti en un laboratoire du chaos. Face à cette catastrophe chronique, les professionnels des sciences sociales peinent à s'accorder sur un diagnostic unanime. S'agit-il d'une crise post-dictatoriale mal digérée, d'une faillite institutionnelle ou d'un choc de cultures ?

Pendant que les experts débattent dans les salons et les universités, la réalité du terrain reste implacable. Ce manque de consensus intellectuel retarde l'émergence d'une compréhension éclairée. Or, sans thermomètre fiable, on ne peut pas soigner la fièvre. Cette confusion profite uniquement à ceux qui s'enrichissent sur le dos du chaos, bloquant toute vraie dynamique de développement.

L’apatridie des élites et la « passivité prodigieuse du peuple haïtien »

Dans son œuvre magistrale La Vocation des élites, Jean Price-Mars reprochait déjà à nos classes dirigeantes leur déconnexion face aux souffrances du peuple. Près d'un siècle plus tard, le constat est encore plus sombre. Nous faisons face à une forme d'apatridie morale des élites. Qu'elles soient politiques, économiques ou intellectuelles, ces élites se sont fortifiées en exploitant une ressource inépuisable : la « passivité prodigieuse » du citoyen.

Le citoyen haïtien endure l’inacceptable avec une résilience qui frise la complicité. On s'adapte à l'absence d'électricité, on s'habitue à l'insécurité, on tolère la corruption. Cette capacité à absorber le malheur sans se révolter est devenue le meilleur carburant de ceux qui détruisent le pays. L'élite n'a plus besoin de rendre des comptes, puisque le peuple ne lui en demande pas.

Le refus de défendre ses droits

Le plus troublant reste le refus systématique du peuple haïtien — qu’il vive sur la terre natale ou au sein de la diaspora — de défendre ses droits primaires. La Constitution de 1987 offre pourtant des outils légaux et des dispositions claires pour exiger des comptes, manifester et sanctionner les dirigeants par les urnes ou la loi.

Malheureusement, la population préfère souvent la fuite, la résignation ou la recherche de boucs émissaires. La diaspora, bien que force économique majeure, se contente trop souvent d'un rôle de sauveteur financier pour les fins de mois difficiles, sans s'impliquer massivement dans le changement structurel. En refusant d'utiliser les moyens que de droit, nous laissons le champ libre aux imposteurs.

L’urgence d’un « complot sain » mondial

On ne peut pas corriger une trajectoire sans évaluer sa performance. Le bilan d'Haïti est au rouge vif. Pour sortir de ce marasme générationnel, la solution ne viendra pas des institutions actuelles, totalement vermoulues. Il y a urgence de mettre en œuvre un « complot sain ».

Ce complot sain doit être orchestré par une masse critique de la frange saine de la communauté haïtienne mondiale. Nous avons besoin des compétences de la diaspora, de la rigueur des professionnels de l'intérieur, et de l'énergie des jeunes et de la sagesse des anciens à la moralité intacte. Ce mouvement doit être une révolution des esprits et des méthodes. Il s'agit de s'organiser en réseau, d'auditer notre passé, et de planifier scientifiquement notre avenir. C'est à ce prix, et uniquement à ce prix, que nous transformerons notre malheur bien-aimé en une dignité retrouvée. Le temps de la complicité est révolu. Place à l'action.

En cette cinquième année de commémoration de l’assassinat politique du feu Président Jovenel Moise, serait-il de trop que le peuple haïtien, comme un seul homme, fasse entendre sa voix pour réclamer que justice soit faite à ce fils de la Patrie, qui serait en train de se rendre compte, du lieu de sa demeure, que son sang aurait été versé pour rien devant le constat malheureux du gaspillage pathétique de cette nouvelle transition provoquée ?

Bibliographie sélective d'inspiration

  • Price-Mars, Jean. La Vocation des élites. (Analyse historique et sociologique sur la responsabilité des intellectuels et des dirigeants en Haïti).
  • Trouillot, Michel-Rolph. Les racines historiques de l'État duvalérien. (Pour comprendre les mécanismes de la crise sociopolitique chronique).
  • Haiti : Constitution de la République d'Haïti (1987). (Articles relatifs aux droits des citoyens et aux devoirs de l'État).
  • Rapports d'évaluation du secteur public haïtien. (Documents de référence sur la performance institutionnelle et la gouvernance).