Article 3 : Haïti doit-elle ressembler aux autres pour être moderne ?
Modernité occidentale, souveraineté culturelle, … Lorsqu’on affirme qu’Haïti est « en retard », une image implicite accompagne souvent cette affirmation. Des routes impeccables. Des gratte-ciels. Des institutions stables. Une consommation abondante. Une société ressemblant à Miami, à Paris ou à d’autres grandes vitrines de la modernité occidentale.
Mais une question dérangeante mérite d’être posée : la modernité possède-t-elle un seul visage ?
Car derrière le mot « retard » se cache parfois une idée plus profonde : celle selon laquelle certaines sociétés seraient « avancées » parce qu’elles ressemblent davantage au modèle culturel, économique et esthétique dominant du monde occidental.
Dans cette logique, le développement ne devient plus seulement un projet matériel. Il devient aussi une imitation. Or, Haïti entretient depuis longtemps une relation complexe avec cette idée.
Le pays est profondément marqué par des influences extérieures, mais il a également conservé des formes culturelles, linguistiques et symboliques qui lui sont propres. Malgré les crises, malgré les occupations, malgré les pressions d’assimilation culturelle, la société haïtienne continue de produire une identité singulière. Cette singularité apparaît dans l’art, dans la musique, dans la littérature, dans les pratiques spirituelles, dans les formes de solidarité, mais aussi dans la langue.
Le créole haïtien, ou l’haïtien tout court comme le veulent le sénateur Patrice Dumont et l’écrivain Frankétienne, longtemps marginalisé dans les espaces officiels, notre langue commune demeure pourtant l’un des plus puissants marqueurs de souveraineté culturelle du pays. Comme l’a souvent souligné l’écrivain Frankétienne, une langue n’est pas simplement un outil de communication ; elle porte une vision du monde, une mémoire collective et une manière particulière d’habiter la réalité.
Or, pendant longtemps, parler créole (haïtien) dans certains espaces de pouvoir revenait presque à être considéré comme moins moderne, moins éduqué, parfois même moins légitime. Ce réflexe n’est pas propre à Haïti. Le penseur martiniquais Frantz Fanon analysait déjà cette dynamique dans les sociétés postcoloniales. L’idée selon laquelle la proximité avec les codes culturels de l’ancienne puissance dominante deviendrait un critère implicite de valeur sociale.
Ainsi, le problème dépasse largement l’économie. Il touche à l’imaginaire. Quand une société commence à mesurer sa valeur à sa capacité de ressembler à une autre, elle risque progressivement de considérer sa propre culture comme un signe d’échec plutôt que comme une ressource.
Pourtant, Haïti possède une production culturelle dont l’influence dépasse largement ses frontières. Les peintures haïtiennes sont exposées à l’international. Le professeur Manigat racontait quand on voulait vendre ses tableaux artistiques à un prix raisonnable, les artistes des autres pays de la Caraïbe ont mis le label « Made in Haiti » sur leurs tableaux car, la peinture haïtienne est synonyme de qualité. La littérature haïtienne occupe une place importante dans la francophonie. Des auteurs comme Jacques Roumain, René Depestre, Jacques Stephen Alexis, Dany Laferrière, Yanick Lahens ou encore Marie Vieux-Chauvet ont contribué à inscrire Haïti dans les grands débats littéraires et intellectuels contemporains.
Même dans les périodes les plus difficiles, la création artistique haïtienne ne disparaît pas. Elle résiste. Cette résilience culturelle mérite d’être interrogée. Comment un pays présenté comme « effondré » continue-t-il à produire autant de créativité ? Comment une société traversée par des crises profondes parvient-elle encore à préserver une telle intensité symbolique ?
Peut-être parce que la modernité ne se réduit pas aux infrastructures visibles.
Le sociologue Boaventura de Sousa Santos critique ce qu’il appelle la « monoculture du savoir occidental » ; cette tendance à considérer un seul modèle historique et culturel comme universellement valable. Le philosophe contemporain et astrophysicien français Aurélien Barrau abonde dans le même sens. Il fustige le comportement des occidentaux se cloitrant dans leur culture et ne voulant pas faire un petit pas vers l’autre pour apprendre un peu de sa culture. Dans cette perspective, les autres trajectoires de société sont souvent perçues comme des retards à corriger plutôt que comme des expériences différentes à comprendre.
Cette réflexion est essentielle pour Haïti. Car le pays se trouve souvent pris dans une injonction contradictoire. Il lui faut se moderniser, mais selon des modèles importés qui correspondent parfois mal à ses réalités historiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit évidemment pas de rejeter le progrès technique, l’organisation institutionnelle ou les avancées économiques. Défendre la souveraineté culturelle ne signifie pas glorifier l’improvisation permanente ni refuser les transformations nécessaires.
La question est ailleurs. Une société peut-elle entrer dans la modernité sans renoncer à elle-même ? Peut-elle construire des institutions modernes sans effacer sa mémoire culturelle ? Peut-elle progresser sans considérer systématiquement ses propres références comme archaïques ?
C’est peut-être ici que se joue une partie importante de l’avenir haïtien. Car le véritable défi n’est peut-être pas de devenir une copie imparfaite d’un autre modèle de société, mais de réussir à construire une modernité compatible avec son histoire, sa langue, sa culture et ses réalités humaines. Autrement dit, non pas une modernité d’imitation, mais une modernité de souveraineté.
Dans le prochain article, cette réflexion prendra une direction inattendue : et si certaines pratiques traditionnellement considérées comme des signes de « retard » notamment dans l’agriculture et la relation à l’environnement devenaient demain des formes d’avance dans un monde confronté à la crise écologique mondiale ?
Références:
Frantz Fanon (1952), Peau noire, masques blancs
Frankétienne (1975) Dézafi,, travaux et interventions sur la langue et la culture haïtiennes
Boaventura de Sousa Santos, critiques de l’universalisation du modèle occidental, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0263276409348079
Michel-Rolph Trouillot (1977), réflexions sur l’histoire et l’identité haïtiennes, Ti Dife Boule sou Istwa d'Ayiti
Lectures suggérées:
Œuvres de Jacques Roumain, Marie Vieux-Chauvet et Dany Laferrière sur les dynamiques sociales et culturelles haïtiennes
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
