Le citoyen n’est pas un “follower” : ministres, réseaux sociaux et responsabilité publique en Haïti

À l’heure des réseaux sociaux, un ministre ne peut communiquer comme un influenceur.

Le citoyen n’est pas un “follower” : ministres, réseaux sociaux et responsabilité publique en Haïti

Reporters dans une marche de protestation

À l’heure des réseaux sociaux, un ministre ne peut communiquer comme un influenceur. En Haïti, le contraste entre les publications officielles et la réalité vécue par la population révèle une confusion inquiétante entre stratégie de visibilité, responsabilité publique et véritable service au citoyen.

Dans un précédent article, nous avons montré qu’à force de se montrer, le gouvernement actuel peut finir par ne plus rien montrer d’essentiel. Le point annoncé qui sera couvert dans cette partie portera sur l’usage des réseaux sociaux par les ministres à défaut d’une orientation structurée de la politique gouvernementale ou ministérielle connue susceptibles de garantir un cadre d’intervention coordonnées de l’ensemble des parties prenantes impliquées. Or, l’enjeu ne relève pas seulement de la fréquence des publications de ces autorités ou de la faiblesse de leur contenu mais plus profondément à une foncière confusion entre deux logiques opposées. D’un côté, la logique de l’influence, qui vit de l’attention, et de l’autre côté, celle de l’État, qui doit vivre de la responsabilité. Les travaux de référence sur les médias sociaux dans le secteur public montrent justement que ces plateformes ont de la valeur lorsqu’elles servent l’information, l’interaction utile et la compréhension de l’action publique, non lorsqu’elles reproduisent les réflexes du marketing personnel.

C’est cette confusion que nous proposons d’examiner ici. D’abord, en rappelant qu’un ministre n’est pas un influenceur pourvu que sa présence sur les plateformes numériques sociales n’a ni les mêmes finalités ni les mêmes obligations qu’une stratégie de visibilité privée. Ensuite, en confrontant le fil d’actualité des gouvernants — saturé de réunions, d’ateliers, de rencontres avec des partenaires, de discours, de visites et de séquences protocolaires — au fil d’actualité du pays réel, où s’accumulent images de zones inondées, routes coupées par les pluies, quartiers abandonnés du centre-ville de Port-au-Prince et espaces dévastés par la violence des gangs. Enfin, en montrant que ce décalage n’est pas un simple problème de style : il révèle une rupture plus inquiétante entre la parole du pouvoir et l’expérience quotidienne de la population.

La formule qui résume cette ligne de démarcation est simple : le citoyen n’est pas un “follower” à retenir, mais un public à servir.

Sur les réseaux sociaux, tout le monde publie. Les artistes publient. Les entrepreneurs publient. Les médias publient. Les influenceurs publient. Les ministres, eux aussi, publient. Mais tous ne publient pas pour la même raison. L’influenceur vit de l’attention. Il doit rester visible, nourrir l’algorithme, susciter des réactions, entretenir une proximité, produire sans cesse de nouveaux signaux pour ne pas disparaître du fil. Le gouvernant, lui, n’a pas pour mission de retenir l’attention à tout prix. Il a une responsabilité publique. Sa parole numérique ne devrait pas être évaluée à l’aune du bruit qu’elle produit, mais de l’utilité collective qu’elle génère.

Cette distinction n’est pas une vue de l’esprit. Elle est au cœur des recherches sur l’usage des médias sociaux par les institutions publiques. Ines Mergel a montré depuis plusieurs années que les plateformes peuvent servir à diffuser de l’information, à créer de l’interaction et, parfois, à construire une forme de mise en réseau entre institutions et citoyens. Criado et Villodre ont, de leur côté, montré que les réseaux sociaux peuvent aussi servir à rapprocher les services publics des besoins quotidiens des citoyens, à condition d’être pensés comme un outil de service et non comme une simple vitrine institutionnelle.

Des travaux plus récents confirment la même idée sous d’autres angles. Une étude publiée en août 2024 par Jumroh, Darius Antoni, Ahmad Mustain et Muhammad Yoga Jusri Pratama conclut, à partir d’un cas de gouvernement local en Indonésie, que les technologies sociales peuvent améliorer l’efficacité du service public lorsqu’elles sont reliées à de vrais objectifs administratifs. En février 2025, Jammy Seigha Guanah et Paul Bebenimibo ont montré que les citoyens associent d’abord la communication numérique publique à la transparence et à la reddition de comptes. En novembre 2025, Natsir Mallawi et Nurasia Natsir ont rappelé que les technologies de l’information prennent tout leur sens en action publique lorsqu’elles rendent la gestion de l’État plus lisible et plus responsable. Même une étude de décembre 2025 sur la stratégie de communication numérique d’une administration publique dans le secteur du tourisme conclut que l’efficacité ne dépend pas seulement de la fréquence des publications, mais de leur cohérence, de leur ciblage et de leur capacité à servir une finalité publique identifiable.

Autrement dit, la bonne question n’est pas : comment un ministre peut-il être plus vu ? La vraie question est : comment les réseaux sociaux peuvent-ils aider les citoyens à mieux comprendre l’action publique, à mieux accéder à l’information et à mieux juger les décisions prises en leur nom ? C’est aussi le sens des travaux de Bertot, Jaeger et Grimes sur les technologies numériques, la transparence et la reddition de comptes.

C’est ici que le malaise haïtien devient plus net. Ce que l’on observe trop souvent, ce n’est pas seulement une communication abondante. C’est une communication qui semble parfois emprunter à l’univers des créateurs de contenu une règle simple : il faut publier souvent pour ne pas disparaître. Or cette règle est précisément celle qu’un gouvernement devrait manier avec prudence.

Car pendant que les comptes ministériels publient le récit d’un pouvoir en réunion, le pays, lui, publie un tout autre récit. Il montre des rues sous les eaux. Il montre des routes dégradées au point de devenir presque impraticables après les pluies diluviennes. Il montre des zones abandonnées au centre-ville de Port-au-Prince. Il montre des quartiers ravagés, des maisons désertées, des communautés prises en étau entre la peur, l’abandon et l’effondrement de l’autorité publique. En somme, il existe désormais deux fils d’actualité : celui des gouvernants, occupé par les rencontres, les ateliers et les discours; et celui des citoyens, saturé par la détresse, la dégradation et l’urgence.

Tout le problème est dans ce face-à-face. D’un côté, la mise en circulation de signes institutionnels. De l’autre, l’exposition brute du pays réel. D’un côté, des images qui attestent que le ministre était là. De l’autre, des images qui rappellent que l’État, lui, n’y est plus vraiment.

Il ne s’agit pas de dire qu’un ministre ne devrait jamais publier une réunion, une visite ou une concertation. Un gouvernement travaille aussi par la consultation, la coordination et la diplomatie administrative. Mais ces contenus ne prennent de valeur publique que s’ils sont reliés à des conséquences concrètes. Une réunion sur les infrastructures n’a de sens pour le citoyen que si elle éclaire le sort d’une route coupée. Un atelier sur la protection civile n’a de portée que s’il permet de comprendre ce qui sera fait pour une commune inondée. Une rencontre avec un partenaire n’a de véritable intérêt public que si elle débouche sur une mesure, un calendrier, un financement, une décision, un engagement identifiable.

Sans cela, la publication devient une preuve de présence, non une preuve d’action.

C’est pourquoi le problème n’est pas seulement esthétique. Il est politique. Lorsqu’un ministre adopte les codes de l’influence, il modifie la nature de la relation entre l’État et le citoyen. Il ne parle plus seulement à un peuple de droits, d’attentes et de besoins. Il parle à une audience. Il ne cherche plus seulement à informer. Il cherche à maintenir un niveau d’attention. Il ne se contente plus d’expliquer une action publique. Il met en circulation une présence. Et ce glissement est lourd de conséquences, car il remplace progressivement la logique de service par la logique de captation.

Les bonnes pratiques internationales vont dans la direction inverse. Le Government Communication Service du Royaume-Uni insiste sur une communication digitale alignée sur les priorités publiques, encadrée par des principes de professionnalisme, de pertinence, d’accessibilité et de retenue. Le Canada rappelle, lui aussi, que l’usage personnel des réseaux sociaux par les responsables publics ne peut être dissocié de leurs obligations d’intégrité et d’impartialité. Autrement dit, même lorsqu’un ministre publie sur un compte qui lui appartient, son statut l’accompagne toujours.

Il faut donc rétablir quelques principes simples. Un compte ministériel ne devrait pas être alimenté par la seule disponibilité de photos, mais par l’existence d’une information d’intérêt public. Toute publication officielle devrait répondre à une question claire : qu’est-ce que le citoyen apprend ici d’utile, de vérifiable ou d’actionnable ? Enfin, la fréquence de publication ne devrait jamais devenir un indicateur de performance politique. Un ministre efficace n’est pas celui qui apparaît le plus; c’est celui dont la parole publique aide le mieux à comprendre l’action de l’État.

C’est à cette condition que les réseaux sociaux peuvent devenir de véritables instruments de gouvernance moderne. Non parce qu’ils permettent aux dirigeants d’être omniprésents, mais parce qu’ils permettent au public d’être mieux informé. Non parce qu’ils rapprochent artificiellement le ministre de ses abonnés, mais parce qu’ils rapprochent l’institution du citoyen. Non parce qu’ils maximisent la visibilité des personnes, mais parce qu’ils améliorent l’intelligibilité des politiques publiques.

La frontière n’est donc pas mince. Elle est fondamentale.

Un influenceur publie pour ne pas être oublié.
Un gouvernant devrait publier pour ne pas laisser le citoyen dans l’ignorance.

C’est pourquoi, sur les réseaux sociaux aussi, la démocratie impose une discipline : le citoyen n’est pas un “follower” à retenir, mais un public à servir.

Et tant que cette vérité élémentaire ne sera pas pleinement intégrée dans la pratique numérique des gouvernants, le risque demeurera le même : voir la communication publique se dégrader en simple stratégie de présence, au moment même où le pays a le plus besoin d’une parole d’État utile, lisible et responsable.