Une litanie pour des etoiles migrantes

Une litanie est, à l’origine, une forme de prière chrétienne composée de phrases courtes et répétitives, souvent récitées en alternance entre un officiant et une assemblée.

Islam Louis Etienne
14 mai 2026 — Lecture : 7 min.
Une litanie pour des etoiles migrantes

Yvenel Étienne et Jerry Étienne

Une litanie est, à l’origine, une forme de prière chrétienne composée de phrases courtes et répétitives, souvent récitées en alternance entre un officiant et une assemblée. Par extension, le mot désigne aujourd’hui tout texte construit sur un rythme répétitif et solennel, où des noms ou des formules sont énumérés comme une incantation.

En littérature et en poésie, une litanie sert à :

 Créer un effet de cadence : chaque phrase ou nom revient comme un battement.

 Donner une dimension rituelle : elle se prête à la récitation publique, presque comme une cérémonie.

 Marquer la mémoire : la répétition fixe les noms ou les idées dans l’esprit de l’auditoire.

 Exalter ou commémorer : elle transforme une simple liste en proclamation solennelle ou festive.

L’Orchestre Tropicana d’Haïti, fondé en 1963 au Cap-Haïtien, est l’un des piliers de la musique haïtienne moderne. Tropic est une institution, une école de style, une matrice de talents. Ses musiciens ont façonné des décennies de musique populaire haïtienne, et certains, après avoir brillé sous sa bannière et ses couleurs , ont poursuivi leur route ailleurs . portant avec eux une part de son identité  

Dans l’histoire des grandes formations musicales haïtiennes, certains artistes ont marqué leur passage par un double sceau : celui de leur talent et celui de leur migration vers d’autres horizons. Sa renommée s’est construite sur la richesse de ses cuivres, la chaleur de ses voix et la puissance de ses percussions.

L’orchestre Tropicana est l’un des deux grands pôles de la musique haïtienne moderne, aux côtés du Septentrional. Ces deux orchestres, rivaux et frères à la fois, ont façonné une tradition où les musiciens circulent, se croisent, et enrichissent tour à tour chaque formation. Les transfuges du Tropicana ne sont donc pas des « départs » au sens strict, mais des passages, des relais dans une histoire collective.

 L’Orchestre Tropicana, véritable creuset de voix et d’instruments, a vu s’épanouir puis s’éloigner quelques figures notables, devenues transfuges au profit d’autres ensembles. Ces figures, devenues etoiles, ont porté ailleurs l’empreinte du Tropicana, enrichissant d’autres formations et élargissant le rayonnement de la musique haïtienne.

1.Deux chanteurs : . Les voix héritées : Yvenel Étienne et Jerry Étienne.

Yvenel Étienne, valeur sûre de la scène nationale, chanteur à la voix ample et vibrante, a marqué les années de gloire du Tropicana par son interprétation passionnée des ballades et des morceaux festifs. Il fut l’une des voix phares du Tropicana, reconnu pour sa diction claire et son timbre de voix remarquable .

 Son fils Jerry, un nouveau chanteur ,héritier de la voix et du souffle paternel. en rejoignant l’orchestre, a incarné la transmission familiale : une voix nouvelle, mais nourrie du souffle paternel. 

Yvenel Etienne,voix emblématique, a incarné la ferveur et la profondeur du Tropicana. Son fils Jerry, héritier naturel, a prolongé cette lignée vocale, inscrivant la transmission familiale dans l’histoire musicale.

 Ensemble, ils représentent la continuité d’un souffle qui traverse les générations où la musique devient un héritage vivant. Après le Tropicana, ils ont poursuivi leur carrière dans d’autres formations, confirmant que la lignée Étienne est une colonne vocale de la musique haïtienne.

Leur présence au Tropicana a incarné la force de la transmission familiale. Mais leur départ a montré que la voix haïtienne ne se limite pas à un seul orchestre : elle voyage, elle se prête à d’autres ensembles, elle devient patrimoine partagé. Yvenel et Jerry Étienne, père et fils, ont montré que la voix est un héritage, une flamme qui se transmet.

2.Deux trompettistes , les cuivres flamboyants : Gérard Jean-Baptiste et Chenet Noël

Les trompettistes Gérard Jean-Baptiste et Chenet Noël ont donné au Tropicana ses envolées éclatantes. Gérard jean Baptiste dont la sonorité éclatante, avec son timbre remarquable et son jeu puissant, portait les fanfares et les envolées lyriques de l’orchestre Gérard, portait les fanfares et les solos qui électrisaient les foules.

Chenet Noël,

 Chenet Noël, maître des cuivres au timbre noble , plus sobre , plus nuancé, mais tout aussi puissant, apportait une noblesse sonore, une clarté qui faisait vibrer les mélodies romantiques. Leur souffle puissant a nourri le Tropicana, mais aussi d’autres orchestres qui ont bénéficié de leur virtuosité. Dans la tradition haïtienne, les cuivres sont les porteurs de fête et de solennité : leur migration d’un ensemble à l’autre est une manière de répandre cette énergie dans tout le pays.

Leur départ vers d’autres horizons a laissé un vide sonore, mais aussi une trace indélébile dans la mémoire des mélomanes.Il a montré que le souffle du Tropicana pouvait irriguer la scène haïtienne au-delà de ses propres frontières. Gérard Jean-Baptiste et Chenet Noël ont prouvé que le cuivre est un éclat de soleil, capable d’illuminer plusieurs horizons.

3.Deux percussionnistes, les rythmes fondateurs : Mathieu Médard et Miratel Joseph.

La percussion est l’âme de la musique haïtienne, et le Tropicana en a eu deux maîtres : Mathieu Médard et Miratel Joseph.Mathieu, gardien des rythmes traditionnels et ancestraux, liait les tambours aux racines ancestrales.

 Miratel, plus moderne dans son approche, dont les mains savaient faire vibrer la peau des tambours avec fougue et précision. apportait justesse et précision, donnant aux morceaux une pulsation irrésistible.

 Ensemble, ils incarnaient la force vitale du Tropicana, ce battement de cœur qui animait chaque prestation. Mathieu Médard et Miratel Joseph ont rappelé que le tambour est un cœur battant, et qu’un cœur peut battre dans mille corps sans jamais s’épuiser.

Leur percussion, enracinée dans les tambours ancestraux et modernisée par la fougue, est un langage universel. En rejoignant d’autres formations, ils ont montré que le rythme haïtien est une colonne vertébrale commune, qui transcende les rivalités d’orchestres et unit la nation dans une même pulsation.

4. Une mémoire en partage

Ces six transfuges ne sont pas seulement des musiciens, des noms à inscrire dans une liste : ils sont des étoiles migrantes, des porteurs et des vecteurs de mémoire. Leur départ n’a pas affaibli le Tropicana, mais a démontré que la musique haïtienne est un vaste fleuve, où chaque affluent nourrit la grandeur de l’ensemble. Ils ont emporté avec eux un fragment de cette identité, pour la répandre ailleurs, comme une semence qui continue de fleurir.

 Leur passage au Tropicana a enrichi l’orchestre, et leur départ a enrichi la musique haïtienne dans son ensemble. Ils incarnent l’idée que la culture est un fleuve : chaque affluent, chaque migration, chaque transfuge contribue à nourrir le courant principal. Leur départ n’a pas été une rupture, mais une continuité : la preuve que la musique haïtienne est un fleuve qui se nourrit de ses affluents et irrigue sans cesse de nouveaux territoires.

Leur histoire est celle d’un patrimoine en mouvement, où la fidélité à une école musicale ne s’oppose pas à l’ouverture vers d’autres horizons. Ils sont les témoins que le Tropicana, au-delà de ses frontières, demeure une matrice vivante, dont les éclats continuent de briller dans la diaspora musicale haïtienne.

Aujourd’hui, nous les saluons comme des étoiles migrantes, des passeurs de mémoire, des témoins de la fraternité musicale haïtienne.Leur histoire nous enseigne que la musique n’a pas de frontières : elle circule, elle se partage, elle se transmet.Et dans ce mouvement, le Tropicana demeure vivant, car ses enfants, même partis, continuent de chanter son nom à travers leurs œuvres.

5. Une fraternité musicale nationale

Ces six transfuges rappellent que la musique haïtienne est une grande famille. Septentrional, Tropicana, et tant d’autres ensembles ne sont pas des forteresses fermées, mais des maisons ouvertes où les artistes circulent. Chaque départ est une semence, chaque arrivée un renouveau.

Ainsi, l’histoire des transfuges du Tropicana s’inscrit dans une logique de fraternité musicale : une tradition où les talents se partagent, où les orchestres se nourrissent mutuellement, et où la musique haïtienne, dans son ensemble, se fortifie.

Tambours, cuivres, voix !

Yvenel, la voix qui embrase les foules.

Jerry, l’héritier qui prolonge la flamme.

Gérard, le souffle éclatant des fanfares.

Chenet, la clarté noble des cuivres.

Mathieu, le battement ancestral des tambours.

Miratel, la fougue moderne qui fait danser les corps.

Ils portent avec eux la pulsation d’Haïti,

la ferveur des nuits capoises,

la fraternité musicale d’une nation entière.