Un héritage unique assumé…
Conventionnellement, une disposition testamentaire établit que la testatrice ou le testateur transmet ses biens à une personne physique ou morale qui assume son héritage. En désignant dans son testament une seule personne pouvant assumer l’intégralité de son patrimoine (biens, droits, actions et dettes inclus), la défunte ou le défunt a fait de cette personne le seul légataire universel qui peut être un membre de sa famille, un proche ou une tierce-partie. Malgré le fait qu’il soit en possession d’un acte notarié qui valide sa prééminence sur l’ensemble des biens, le légataire universel reste encore tenu d’accomplir des devoirs envers des héritiers réservataires qui peuvent êtres des enfants et des conjoints. Car, du point de vue du droit coutumier, les enfants ainsi que les conjoints survivants sont historiquement protégés par la réserve héréditaire : c’est-à-dire la part, modeste soit-elle, leur revient de droit. Nous semblons être devant un cas rare dans les annales de l’héritage et des droits de succession, légués par les ascendants pour les descendants. Il devient encore plus rare lorsqu’il s’agit d’un pays dont les pères fondateurs ont légué pour la postérité : le legs, dans ce cas particulier, appartient à la population nationale qui constitue la base humaine de la souveraineté de l’État lui-même. L’appartenance collective est ce processus historique et social qui va faire l’objet de notre analyse relative au sujet que nous avons librement posé en titre, dont nous venons de donner un contenu d’introduction.
Nous observons d’emblée que, depuis la disparition brutale de Jean-Jacques Dessalines le père de la nation haïtienne, les gouvernements qui se sont succédé ont établi un régime bourgeois exclusif. Cette posture politique se perpétue au-delà des crises politiques explosives que le système génère et charrie avec lui. Les classes dirigeantes comprennent les Universités, la bourgeoisie, les formations et organisations politiques, la société civile, les Églises, et d’autres structures semblables notamment la presse et les médias. Au sein des classes dirigeantes se détache un noyau ou un cercle restreint qui détient les moyens privés de production et d’échange ainsi que les leviers du pouvoir politique d’État, formant in fine l’élite dominante. La bourgeoisie, de notre point de vue, est une et indivisible : elle est homogène et paraît être immuable ; elle coule sans hésitation vers son but, celui de la propriété privée, du profit, du lucre et du luxe. La bourgeoisie est propriétaire de son état : propriétaire des biens qu’elle hérite de ses Aïeux, propriétaire de ses biens propres, mais aussi propriétaire des biens d’autrui qu’elle obtient par usurpation. L’histoire témoigne de ses acquisitions souvent illicites. « Bò isit, nan Ayiti Papa Desalin, fanm ak gason save lakilti toujou pran pòz ke yo pa fè pati laboujwazi. Alòs nan ka sa, se mas analfabèt yo ki boujwa ». Ils se réclament de la classe moyenne, leur refrain culte sous le masque duquel ils se cachent pour mentir et tromper l’intelligence des uns et des autres. Il faut donc sortir du conformisme dogmatique pour explorer de nouvelles voies et des perspectives plutôt prometteuses.
Propriété foncière et biens immobiliers, capital et avoirs liquides, industrie et commerce, banques et institution financière, pour ne citer que ces objets généraux, appartiennent tous à la grande bourgeoisie à laquelle se rattache la petite-bourgeoisie. Cette dernière est réputée stridente : elle s’agite et vocifère pour mentir et pour mieux défendre les intérêts de la grande dont elle est historiquement l’appendice ou le supplétif. Même les parcelles de terre que le président Alexandre Pétion avait distribuées aux soldats de l’Armée d’Haïti, sont longtemps récupérées par la bourgeoisie paysanne, ou la bourgeoisie des villes. Lesdites parcelles sont la source des terribles conflits terriens à notre époque. Les conflits commencent par le sang et finissent dans le bureau des juges des référés où les auditions et les verdicts sont toujours célères et s’expriment dans un français hors de portée des plaignantes et des plaignants qui reviennent pour la plupart de nos sections communales les plus reculées de l’arrière-pays. Parmi les institutions répressives dont dispose le pays, la Justice reste le plus fidèle serviteur de la bourgeoisie dominante.
Pas plus que la Banque centrale ou la Banque de la République d’Haïti, dont les gouverneurs s’alignent sur la position économique et financière de la bourgeoisie possédante, cela depuis sa création le 14 avril 1826 sous le gouvernement du président Jean-Pierre Boyer. Le gouverneur de la BRH a le pouvoir de réguler la Gourde haïtienne par rapport aux devises étrangères, afin de prévenir la spéculation excessive qui s’opère cruellement au niveau du marché des changes depuis des lustres. Le principal responsable ne l’a pas fait non pas par manque de pouvoir décisionnel, mais parce qu’il n'est pas assez imprégné du rôle professionnel éthique de la Banque centrale comme étant la seule autorité monétaire compétente et légitime du pays des Haïtiens. Dans la mission à lui confiée, le gouverneur a le devoir moral et politique de protéger la monnaie nationale contre des groupes mafieux qui incarnent la pieuvre des spéculateurs et des usuriers cupides, dont les opérations financières illicites sont responsables de la dévalorisation continue de la Gourde vis-à-vis du Dollar américain qui s’achète à GHT 130.00 pour 1 USD. Tandis qu’une simple circulaire de la BRH suffit pour fixer le taux de change, à laquelle circulaire les opérateurs sont assujettis et tenus d’appliquer. Mais il y a des pantins qui soutiennent et servent une cause sans en comprendre les enjeux, nous craignons que cela ne soit ainsi en Haïti.
Après avoir sacrifié les revendications populaires et paysannes sur l’autel des intérêts capitalistes, nos gens de la haute finance font au peuple national un bras d’honneur ultime : ils introduisent à dessein, dans la contemporanéité haïtienne, l’armée des bandits et des gangs qui sèment la terreur jour et nuit. Ils tuent, pillent et brûlent ; les victimes qui ont survécu aux carnages répétés sont jetées à la rue dans des abris de fortune, en guise de trophée spécial pour l’œuvre criminelle des bandits. Pendant que nos gens de l’oligarchie dominante se prélassent dans leur confort bourgeois dans une société dominée par la droite du capital. Loin de jouer son rôle d’intermédiaire, la petite-bourgeoisie a délibérément choisi de mettre sous le boisseau les revendications légitimes des classes populaires. Nous croyons avoir dressé brièvement le portrait de notre société dans laquelle la bourgeoisie assume l’héritage unique et total, dont elle en jouit les fruits dans la plus grande prospérité qu’elle ait pu se procurer pour elle et pour sa postérité. Ses membres noirs et mulâtres portent et gardent constamment un cierge allumé non pas pour la mémoire de Jean-Jacques Dessalines, mais pour celle de ceux qui ont abattu l’Empereur le 17 octobre 1806 au Pont Rouge, entrée nord de la capitale haïtienne. Nous rappelons toutefois que la domination bourgeoise est avant tout intellectuelle, idéologique et culturelle : le citoyen des deux genres, dont les conditions de vie sont particulièrement précaires, est celui même qui défend les valeurs fondamentales de la bourgeoisie telles que la religion, la méritocratie, la division du travail, le mode de production capitaliste et les rapports sociaux de production inégaux qui favorisent la domination de la superstructure juridique et politique. Ainsi s’achève l’examen de nos considérations relatives à l’héritage ancestral digne d’une quête nationale.
Jean-Marie Beaudouin
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