Mettons des mots sur nos maux

Article 1 : Jusqu'où va notre misère ? « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.

Dacely Bertrand
23 juin 2026 — Lecture : 8 min.
Mettons des mots sur nos maux

La statue Nègre Marron au champ-de -Mars
Photo : Lesly Dorcin

Article 1 : Jusqu'où va notre misère ?

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. »

Cette phrase attribuée à Albert Camus devrait être gravée à l'entrée de nos institutions publiques. Car depuis trop longtemps, en Haïti, nous avons pris l'habitude de contourner les mots. Nous parlons d'« événements » lorsque des citoyens sont massacrés. Nous parlons de « tensions » lorsque l'État s'effondre. Nous parlons de « difficultés » lorsque des millions de personnes vivent dans la peur permanente.

Pourtant, aucune guérison n'est possible sans diagnostic. Aucun redressement n'est possible sans vérité. Mettre des mots sur nos maux n'est pas un exercice de pessimisme. C'est une obligation morale.

L'heure du bilan de nos déboires a sonné. Depuis 1990, Haïti a connu des crises politiques, des coups d'État, des interventions étrangères, des catastrophes naturelles, des scandales de corruption, des effondrements institutionnels et une explosion de la violence armée. Pris séparément, chacun de ces événements pourrait être considéré comme une difficulté conjoncturelle. Pris ensemble, ils dessinent autre chose : le récit d'une déconstruction nationale.

Notre misère est-elle uniquement économique ? Les chiffres semblent l'indiquer. Selon les données de la Banque mondiale, Haïti demeure le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental, avec plus de la moitié de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Mais réduire notre situation à une question de revenus serait une erreur d'analyse.

Notre misère est devenue multidimensionnelle. Elle est économique, certes. Elle est aussi institutionnelle, sociale, morale, psychologique et même civilisationnelle. Pour comprendre cette réalité, il faut remonter aux racines du présent.

Les héritages d'une transition inachevée

La chute du régime des Duvalier en 1986 fut accueillie comme l'aube d'une nouvelle ère. Pourtant, les années qui suivirent furent marquées par une instabilité profonde.

Le Conseil national de Gouvernement (CNG) n'a pas réussi à établir les bases d'une transition durable. Le massacre de la Ruelle Vaillant en novembre 1987, largement documenté par les organisations de défense des droits humains, révéla la fragilité du processus démocratique. Quelques mois plus tard, le coup d'État contre le gouvernement du professeur Leslie Manigat confirmait que les forces hostiles au changement conservaient une influence déterminante.

Il fallut attendre les élections de décembre 1990, organisées sous l'autorité de la présidente provisoire Ertha Pascal-Trouillot, pour assister à un scrutin dont les résultats furent largement acceptés. Beaucoup y virent la naissance d'une nouvelle Haïti. Avec le recul, nous savons que cette espérance allait rapidement se heurter à la réalité.

La rupture des années 1990

Le coup d'État de septembre 1991 constitue l'un des tournants majeurs de l'histoire contemporaine du pays. Au-delà de la rupture constitutionnelle, il inaugura une logique qui allait durablement empoisonner la vie nationale : celle de la destruction systématique de l'adversaire. La compétition politique cessa progressivement d'être une confrontation de projets pour devenir une lutte existentielle entre camps irréconciliables.

Dans le même temps, l'embargo imposé après le coup d'État eut des effets économiques dévastateurs. Plusieurs études, notamment celles réalisées sous l'égide de la Banque mondiale et de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), ont montré que cette période accéléra l'appauvrissement du pays et fragilisa davantage son appareil productif.

L'économie recula. La classe moyenne s'affaiblit. L'exode s'intensifia. La nation entra dans un cycle dont elle ne s'est jamais véritablement remise.

Pour comprendre ce phénomène, voyons l’observation du philosophe allemand Ernst Cassirer. Il observait que les sociétés en crise deviennent particulièrement vulnérables aux « mythes politiques », ces récits simplificateurs remplacent progressivement l'analyse rationnelle. Lorsque les problèmes complexes d'une nation sont réduits à l'opposition entre des sauveurs providentiels et des ennemis absolus, la discussion démocratique devient presque impossible. Au cours des trois dernières décennies, Haïti a souvent été prisonnière de ces constructions mythiques. Les camps se sont définis moins par leurs programmes que par leurs antagonismes. « Makout pa ladanl, banou vagabon an, nèg bannan nan… » Les hommes ont remplacé les institutions ; les symboles ont remplacé les politiques publiques ; les passions ont remplacé les solutions.

Lorsque la violence devient un langage politique

Les années 2000 marquèrent une nouvelle étape. L'incapacité des acteurs politiques à construire un consensus national favorisa la montée d'une culture de confrontation permanente. Les quartiers populaires cessèrent progressivement d'être uniquement des espaces de revendication sociale. Ils devinrent également des terrains d'affrontement politique. Le bicentenaire de l'Indépendance, en 2004, aurait pu être un moment de rassemblement national autour de l'héritage de Dessalines. Il se transforma en symbole de nos divisions.

La chute du gouvernement cette même année, suivie du déploiement de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), consacra une réalité troublante : deux siècles après l'Indépendance, la première République noire du monde se retrouvait incapable d'assurer seule sa propre stabilité. Ce constat devrait continuer à nous interroger.

Hannah Arendt rappelait que la politique n'existe véritablement que là où les citoyens peuvent partager un espace public commun fondé sur le dialogue, la confiance minimale et la reconnaissance mutuelle. Lorsque cet espace disparaît, la violence tend à devenir un substitut à la parole. L'un des drames haïtiens réside précisément dans cette érosion progressive de l'espace public. Les débats se sont transformés en affrontements « Dessalines pral kay Petion, Oligak anpeche pèp viv, ... ». Les désaccords sont devenus des hostilités. La méfiance s'est installée jusque dans les relations les plus ordinaires. Une société peut survivre longtemps à la pauvreté ; elle survit beaucoup plus difficilement à la disparition du lien civique.

Le séisme de 2010 et la faillite morale

Le 12 janvier 2010 aurait pu marquer un nouveau départ. Le pays bénéficia alors d'un élan de solidarité internationale sans précédent. Des milliards de dollars furent mobilisés pour la reconstruction. Pourtant, plus d'une décennie plus tard, les résultats demeurent largement en deçà des attentes.

De nombreux rapports, notamment ceux de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif relatifs au fonds PetroCaribe, ont alimenté un profond sentiment d'injustice au sein de la population. Le scandale PetroCaribe ne représente pas seulement une affaire de corruption. Il symbolise quelque chose de plus grave. Il représente la destruction de la confiance.

Lorsqu'un peuple découvre que les ressources destinées à son développement ont été détournées alors qu'il manque d'écoles, d'hôpitaux, d'eau potable et d'infrastructures, c'est le contrat moral entre gouvernants et gouvernés qui se fissure. Et pourtant, les institutions étaient là bien présentes. UCREF, ULCC, la Cour des Comptes, CIRH, entre autres…

Au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville soulignait que les institutions, à elles seules, ne suffisent jamais à faire vivre une démocratie. Elles reposent également sur des mœurs, c'est-à-dire sur un ensemble d'habitudes collectives, de comportements et de valeurs partagées. Une constitution peut être admirable sur le papier ; si la confiance, le sens de la responsabilité et le respect du bien commun disparaissent, les institutions se vident progressivement de leur substance. L'expérience haïtienne des dernières décennies illustre tragiquement cette réalité. La crise actuelle n'est pas seulement celle de l'État ; elle est aussi celle de la culture civique.

L'effondrement

Depuis 2018, la crise a changé de nature. Nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise politique. Nous faisons face à un effondrement systémique.

Les rapports successifs des Nations unies, de l'Organisation internationale pour les migrations et de nombreuses organisations humanitaires décrivent une situation où des groupes armés contrôlent des portions importantes du territoire national, perturbent les activités économiques, entravent les déplacements et provoquent des déplacements massifs de population.

L'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a constitué un autre point de rupture. Rarement dans notre histoire récente l'État aura paru aussi absent. Rarement les institutions auront semblé aussi fragiles. Rarement l'avenir aura semblé aussi incertain.

Cette situation apparaît d'autant plus tragique lorsqu'on la compare à l'ambition fondatrice de Jean-Jacques Dessalines. Au-delà de l'image du chef militaire, Dessalines portait un projet politique : faire naître, à partir d'une population profondément divisée par l'esclavage, une communauté nationale consciente de son destin commun. Les anciennes distinctions de couleur, de condition et d'origine devaient céder devant une identité nouvelle : celle de citoyens d'une nation libre.

Deux siècles plus tard, le paradoxe est saisissant. Le pays né de l'une des plus grandes entreprises d'unification politique de l'histoire moderne apparaît aujourd'hui fragmenté en une multitude de groupes, d'intérêts et d'allégeances concurrentes. Là où les fondateurs cherchaient à construire une nation, nous assistons parfois à la coexistence de territoires, de clientèles et de pouvoirs parallèles.

Jusqu'où va notre misère ?

Elle va bien au-delà de la pauvreté. Elle se manifeste lorsqu'un parent hésite à envoyer son enfant à l'école. Elle se manifeste lorsqu'un médecin, un ingénieur ou un enseignant prépare son départ définitif du pays. Elle se manifeste lorsqu'un citoyen cesse de croire à la justice. Elle se manifeste lorsqu'une nation perd confiance en elle-même.

La plus grande misère d'Haïti n'est peut-être pas le manque de ressources. Elle réside dans l'érosion progressive de ce qui permet à une société de tenir debout : la confiance, la solidarité et la conviction qu'un avenir commun demeure possible.

Pourtant, reconnaître la profondeur de nos blessures n'est pas un acte de résignation. C'est le premier pas vers la guérison. Car un peuple qui refuse de nommer ses maux finit toujours par s'y habituer. Et lorsqu'une nation s'habitue à sa propre souffrance, elle commence à disparaître.

Dans le prochain article, nous tenterons de comprendre comment la division, loin d'être seulement un accident politique, est devenue au fil des décennies un véritable modèle économique dont certains continuent de tirer profit.

References

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT

Professeur, University of the People (California)

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)