Le 5 avril 2025, nous nous sommes rendus au Centre de Réinsertion pour Mineurs en Conflit avec la Loi (CERMICOL) dans le cadre d’une activité de distribution de kits sanitaires et médicamenteux. Un an plus tard, ce moment demeure bien plus qu’une simple action ponctuelle : il s’impose comme une expérience fondatrice, révélatrice des réalités complexes du système carcéral haïtien et, plus particulièrement, de la situation des mineurs privés de liberté.
À cette époque, en ma qualité de responsable du département Support for Change au sein de JEACHA, j’ai eu à diriger une équipe composée d’une quinzaine de jeunes engagés. Ce projet constituait, à bien des égards, l’une des premières initiatives d’envergure que je coordonnais dans mon parcours d’activiste sociale. Avant même d’atteindre les murs du centre, une certaine appréhension m’habitait : celle de la responsabilité, mais aussi celle de pénétrer, pour la première fois de manière prolongée, un espace carcéral.
Cependant, au-delà de la mission initiale, cette immersion a profondément modifié ma compréhension de plusieurs notions essentielles : la prison, le droit de l’enfant, le vivre-ensemble, mais surtout la réinsertion. L’expérience du CERMICOL ne se limite pas à l’observation d’un cadre institutionnel ; elle confronte directement à des trajectoires de vie marquées par la fragilité, les ruptures et, souvent, les défaillances du système judiciaire.
Les échanges avec les mineurs détenus ont donné une résonance particulière à l’engagement qui avait motivé la mise en œuvre de ce projet. Certains récits faisaient écho à une histoire personnelle qui m’avait profondément marqué : celle d’un ami ayant été incarcéré de manière injuste, et dont le parcours de vie en a été irrémédiablement affecté. Au CERMICOL, ces récits n’étaient pas isolés. Plusieurs jeunes ont partagé des expériences similaires, évoquant des détentions prolongées, des lenteurs judiciaires, voire des formes d’injustice.
D’autres, en revanche, reconnaissaient les faits à l’origine de leur incarcération. Mais au-delà de la faute, c’est le poids du regret, les conditions de détention, ainsi que les dysfonctionnements institutionnels qui ressortaient avec force. Tous ces éléments convergent vers une même réalité : celle d’enfants et de jeunes dont les trajectoires auraient pu être différentes, si des mécanismes de prévention, de protection et d’accompagnement avaient été plus effectifs.
Nous nous trouvons aujourd’hui face à des problématiques structurelles profondes qui interrogent directement l’effectivité des droits de l’enfant dans le système judiciaire haïtien. La défense des mineurs en conflit avec la loi demeure, trop souvent, reléguée au second plan, fragilisée par des insuffisances institutionnelles et un accès limité à une assistance juridique effective. À cela s’ajoute la question persistante de la surpopulation carcérale, étroitement liée à la lenteur dans le traitement des dossiers judiciaires. Dans certains cas, l’absence même de dossier constitue une violation manifeste des garanties procédurales les plus élémentaires.
Parallèlement, le contexte sécuritaire actuel, marqué par la montée en puissance des groupes armés, complexifie davantage la situation. De nombreux jeunes se retrouvent confrontés à des choix contraints, dans un environnement où les perspectives sociales, éducatives et économiques sont fortement limitées. La précarité structurelle, combinée à l’insécurité, agit comme un facteur d’exposition accrue à la délinquance organisée.
Dans ce contexte, l’adhésion aux groupes armés apparaît, pour certains, moins comme un choix délibéré que comme l’aboutissement d’un enchaînement de vulnérabilités. Faute d’alternatives concrètes et de mécanismes de protection efficaces, ces jeunes sont davantage enclins à emprunter des trajectoires déviantes, au détriment d’une insertion sociale conforme aux normes juridiques et aux principes fondamentaux de l’État de droit.
Il convient également d’aborder la question centrale de la réinsertion, laquelle devrait constituer l’un des piliers fondamentaux de la prise en charge des mineurs en conflit avec la loi. En théorie, le CERMICOL est conçu comme un espace de transition, visant non seulement la détention, mais surtout l’accompagnement progressif vers la réintégration sociale. Toutefois, au regard des observations effectuées sur le terrain et des témoignages recueillis, cet objectif semble encore largement éloigné de la réalité.
En effet, les mineurs apparaissent davantage exposés à des formes répétées d’humiliation et de stigmatisation qu’à un véritable encadrement éducatif, psychologique et social susceptible de favoriser leur reconstruction. Cette situation soulève des interrogations légitimes quant à la capacité du personnel carcéral à assurer pleinement la mission de réhabilitation qui lui est confiée, conformément aux standards nationaux et internationaux en matière de justice juvénile.
Un autre constat particulièrement préoccupant réside dans la cohabitation de publics pénitentiaires aux profils différents au sein du même espace de détention. En raison des contraintes structurelles du système carcéral haïtien, notamment la fermeture du Pénitencier national et de la prison civile des femmes, le CERMICOL se retrouve, dans les faits, à accueillir non seulement des mineurs, mais également d’autres catégories de détenus. Cette situation contrevient aux principes de séparation des détenus selon l’âge et la situation juridique, et accentue la vulnérabilité déjà critique des enfants privés de liberté.
Dans un tel contexte, la question humanitaire devient incontournable. Les enfants, déjà fragilisés par leur situation individuelle, se retrouvent confrontés à une promiscuité carcérale qui amplifie les risques psychologiques, sociaux et physiques. L’on est ainsi en droit de s’interroger sur les conséquences à long terme d’un tel environnement sur leur développement, leur dignité et leurs perspectives de réinsertion.
Il apparaît clairement que le chemin à parcourir demeure encore considérable. Formulée ainsi, l’expression semble presque insuffisante au regard de l’ampleur des défis observés. En réalité, c’est bien d’une réforme structurelle dont il est question.
Les initiatives portées par des acteurs individuels ou des organisations de la société civile, malgré leur importance et leur impact sur le terrain, ne sauraient à elles seules combler les manquements persistants en matière de droits humains dans le milieu carcéral. Leur action, bien que nécessaire, reste limitée face à des problématiques profondément enracinées dans les institutions et dans l’organisation même du système pénitentiaire.
Dans ce contexte, l’implication effective de l’État devient incontournable. Il lui revient, en vertu de ses missions régaliennes, de garantir le respect des droits fondamentaux des personnes privées de liberté, en particulier lorsqu’il s’agit de mineurs. Cette responsabilité ne peut être ni déléguée ni fragmentée sans compromettre les principes de l’État de droit.
Ainsi, une réponse durable à la crise du système carcéral haïtien implique une volonté politique affirmée, une réforme en profondeur des mécanismes de prise en charge, ainsi qu’un engagement coordonné entre les institutions publiques et les acteurs de la société civile. Sans cette articulation, les efforts resteront dispersés, et les violations des droits humains continueront de se reproduire dans les mêmes espaces, avec les mêmes victimes.
