De l’improvisation à la tragédie : pourquoi Haïti paie le prix de l’absence de prévoyance publique

Introduction En Haïti, les drames finissent presque par ne plus surprendre.

De l’improvisation à la tragédie : pourquoi Haïti paie le prix de l’absence de prévoyance publique

Visiteurs à la Citadelle (illustration)
Photo : Photo Foto

Introduction

En Haïti, les drames finissent presque par ne plus surprendre. Ils arrivent, se succèdent, et laissent derrière eux le même sentiment d’impuissance et de déjà-vu.

Le récent drame survenu à la Citadelle Henri, où plus d’une vingtaine de personnes ont perdu la vie, a profondément choqué. Mais au-delà de l’émotion, une question dérangeante s’impose : était-ce vraiment imprévisible ?

Pendant que ces tragédies se produisent, une autre réalité s’installe depuis des années : celle d’une insécurité qui s’étend, d’un État qui réagit plus qu’il n’anticipe, et d’un pays qui semble toujours courir derrière les crises.

Ce constat nous oblige à aller plus loin : et si le problème n’était pas seulement la gestion des crises, mais aussi une absence de prévention ?

I. Gouverner dans l’urgence : une habitude devenue système

En Haïti, l’action publique semble souvent dictée par l’urgence. On agit quand il est déjà trop tard, quand la situation s’est dégradée, quand l’opinion s’enflamme.

Ce fonctionnement donne l’impression d’un État constamment sous pression, obligé d’improviser, de colmater, de réagir.

Le drame de la Citadelle en est une illustration frappante. On peut se demander :

  • où étaient les dispositifs de sécurité ?
  • qui encadrait les visiteurs ?
  • quels mécanismes étaient prévus en cas d’incident ?

Ces questions ne devraient pas se poser après un drame. Elles devraient être au cœur de l’organisation, en amont.

Mais trop souvent, en Haïti, prévoir n’est pas une priorité. On agit après coup, et parfois, c’est déjà trop tard.

II. L’absence de prévoyance : un problème plus profond qu’il n’y paraît

Ce qui est en cause ici n’est pas seulement une défaillance ponctuelle. C’est une manière de gouverner.

Prévoir, ce n’est pas deviner l’avenir. C’est reconnaître que certains risques existent et s’y préparer.

Or, cette culture de la prévoyance semble largement absente.

Les institutions peinent à planifier sur le long terme. Les décisions se prennent souvent dans l’urgence. Les données manquent, les analyses aussi. Et surtout, il y a cette impression persistante que l’anticipation n’est pas perçue comme une priorité.

Résultat : chaque crise devient une surprise. Et chaque surprise, un drame potentiel.

III. Quand l’imprévoyance devient une menace pour la population

Derrière ces constats, il y a une réalité plus dure : ce sont des vies humaines qui sont en jeu.

L’absence de prévoyance se traduit concrètement par :

  • des décès qui auraient pu être évités
  • une insécurité qui s’installe durablement
  • un sentiment de vulnérabilité chez les citoyens

Depuis plus d’une décennie, la violence armée s’est enracinée progressivement. Là encore, on peut se demander : à quel moment aurait-on pu agir autrement ? Plus tôt ? Différemment ?

Quand l’État donne l’impression de subir les événements, la confiance s’effrite. Et sans confiance, il devient encore plus difficile de gouverner.

C’est un cercle dangereux.

IV. Et si prévoir devenait enfin une priorité ?

Sortir de cette situation ne se fera pas par des réactions plus rapides. Cela exige un changement beaucoup plus profond.

Il faut passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation.

Concrètement, cela signifie :

  • prendre au sérieux la planification
  • identifier les risques avant qu’ils n’explosent
  • mettre en place des règles et des contrôles réels
  • agir tôt, même quand la crise n’est pas encore visible

Dans le domaine sécuritaire, cela implique aussi de dissuader, de prévenir, de ne pas laisser les situations se dégrader jusqu’au point de rupture.

Mais surtout, cela suppose un changement de regard : gouverner, ce n’est pas seulement gérer ce qui arrive. C’est éviter que le pire n’arrive.

V. Une exigence nouvelle à construire

Ce changement ne dépend pas uniquement des dirigeants.

Les citoyens ont aussi un rôle à jouer. Il ne suffit plus d’exiger des réactions rapides. Il faut commencer à demander :

  • qu’est-ce qui est fait pour éviter la prochaine crise ?

Les élites, les médias, les intellectuels ont également une responsabilité importante : élever le débat, sortir de la réaction immédiate, poser les bonnes questions.

Car tant que l’on acceptera l’improvisation comme norme, les tragédies continueront.

Conclusion

Entre l’improvisation et la tragédie, il n’y a souvent qu’un enchaînement d’occasions manquées : des décisions non prises, des risques ignorés, des signaux faibles négligés.

Haïti ne manque pas seulement de moyens. Elle souffre aussi d’un déficit de prévoyance.

Et tant que prévoir ne deviendra pas une exigence centrale, un réflexe pour l’État comme pour la société, le pays continuera de payer le prix de cette absence.

Un prix qui, trop souvent, se mesure en vies humaines.