Introduction
Le patrimoine, indispensable à la culture et au développement local, constitue le capital culturel d’un peuple et contribue à la revalorisation continue des cultures et des identités. Il constitue un véhicule considérable pour la transmission de l’expertise, des compétences et des connaissances entre les générations (UNESCO, 2014). Ayant une valeur unique et extrêmement important pour l’histoire et la culture d’une région, il est considéré comme un médiateur entre le passé et le présent, un point d’ancrage capable de donner un sentiment de continuité par rapport au passé d’une ville et souvent même d’un pays (Saint-Fleur et al., 2021). Selon UNESCO, il est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir. Nos patrimoines culturels et naturels[1] sont deux sources irremplaçables de vie et d’inspiration (UNESCO, 2008).
Cette définition proposée par l’UNESCO nous permet d’en distinguer deux types de valeur. D’un côté, une valeur d’héritage du passé dont nous profitons, c’est-à-dire une valeur d’usage, source irremplaçable de vie et d’inspiration et, de l’autre côté, une valeur de soutenabilité que nous transmettons aux générations futures (Dalmas & Géronimi, 2015)[2].
Important pour une communauté, le patrimoine a une valeur significative pour chaque citoyen, chaque communauté et chaque pays. Il nous rappelle la gloire et les peines du passé. Il nous permet de comprendre l’identité et l’évolution de notre société. Cependant, il est toujours menacé par les conflits armés, l’insécurité grandissante, les catastrophes naturelles et le trafic illicite.
Dans le cas d’Haïti, le patrimoine est en situation critique en raison de sa vulnérabilité extrême face aux catastrophes naturelles (ouragans, tremblements de terre, inondations), aggravée par la déforestation et les conflits armés. L'instabilité politique chronique et la défaillance institutionnelle, incluant la corruption et l'incapacité à contrôler l'urbanisation anarchique, exacerbent cette situation. Ces facteurs entraînent des dégradations, des pillages et des difficultés de gestion, rendant la protection des sites culturels et la reconstruction post-catastrophe particulièrement difficiles.
Dans ce contexte, le 11 avril 2026, lors d’une activité organisée à la Citadelle Henry Christophe, haut lieu du patrimoine national d’Haïti, de graves incidents ont été signalés coûtant la vie à plusieurs personnes et portant atteinte à l’intégrité de ce monument historique emblématique. Cet évènement soulève de grandes réactions quant aux conditions dans lesquelles cette activité s’est déroulée au sein du site. Il met en lumière une problématique plus large liée à la gestion et la protection du patrimoine haïtien, où des sites d’une valeur inestimable semblent parfois livrés à eux-mêmes. Jusqu’à présent, personne ne sait exactement ce qui s’est passé.
La citadelle Henry Christophe, ouvrage militaire construit au début du XIXe siècle à Milot, près de la ville du Cap-Haitien, dans le département du Nord, symbole mondial de liberté, de résistance à l’esclavage, de dignité, de fierté et de souveraineté nationale, ne peut être réduite à un simple espace d’activités incontrôlées, au mépris de sa valeur historique, mémorielle et patrimoniale exceptionnelle. Cela témoigne du niveau alarmant de négligence et d’irresponsabilité dans la gestion de notre patrimoine.
Il est tout aussi inquiétant de constater l’attitude de la mairie de Milot, qui se dédouane en affirmant n’avoir accordé aucune autorisation aux organisateurs des activités en question. Une telle déclaration, loin de rassurer, soulève au contraire de sérieuses interrogations quant à la gestion, à la surveillance et à la protection effective de ce site emblématique. Comment des événements peuvent-ils s’y dérouler sans encadrement ni régulation ? Où sont les mécanismes de contrôle censés préserver l’intégrité de notre patrimoine ?
Face à ce constat, il devient urgent de lancer un appel à la conscience collective. La Citadelle n’est pas seulement un héritage du passé : elle est une richesse vivante qui engage notre responsabilité présente et future. La protéger, c’est honorer la mémoire de nos ancêtres et garantir aux générations à venir un accès digne à ce symbole national.
Dans ce texte, il s’agit de s’appuyer sur les réactions du public ainsi que sur les archives disponibles (notes de sympathie, prises de position dénonciatrices, documents officiels, le cas échéant) afin de proposer une analyse critique de la situation du patrimoine en Haïti. Cette démarche vise à croiser les discours sociaux et institutionnels pour mieux comprendre les dynamiques de négligence, de gestion et de perception du patrimoine, notamment autour de la Citadelle Henry Christophe.
Par ailleurs, ce travail ambitionne de sensibiliser le public, tant local que diasporique, à l’importance du patrimoine dans la construction identitaire et le développement communautaire. Il s’inscrit dans une perspective de mobilisation collective en faveur de la protection et de la valorisation des biens patrimoniaux. Il s’inscrit dans le cadre de notre engagement en faveur de la sauvegarde et de la protection du patrimoine haïtien, mené au sein du Réseau de Soutien et de Sauvegarde du Patrimoine Haïtien (RESSAP-H).
I. Un site patrimonial d’une valeur exceptionnelle mis en danger
La Citadelle Henri Christophe demeure le témoin exceptionnel d’un tournant unique de l’histoire de la Caraïbe, du continent américain et du monde, en tant que symbole de la liberté de tous les Noirs, temple sacré de l’égalité des races humaines en tant que symbole de l’antithèse de la traite et de la colonisation (Demesvar, 2015, p. 110). Située à 900[3] mètres d'altitude, elle fait partie du Parc National Historique - Citadelle, Sans Souci, Ramiers (PNH-CSSR), classé dans la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1982 selon les critères IV[4] et VI[5] de la Convention de 1972. Selon Kenrick Demesvar (2015), la décision de l’inscrire sur cette liste « donnait suite au rapport d’évaluation du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) qui avait émis un avis favorable pour l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial » (Demesvar, 2015, p. 116).
À l’origine, la Citadelle La Ferrière[6] a été conçue comme un point d’observation et de défense pour éviter les attaques potentielles des Français. Elle a été construite sur une période de quinze ans, avec l’aide de 20 000 travailleurs (Saint-Fleur et al., 2021, p. 8). Selon l’analyse de Jean-Julien Olsen (2024), d’après l’inventaire publié en 1992, il y avait au moins 163 pièces d’artillerie à la Citadelle, 127 en fonte et 36 en bronze (124 canons, 9 obusiers, 27 mortiers, 2 perriers et 1 pierrier) (Olsen, 2024).
Site historique et mémoriel majeur, renfermant une grande valeur ainsi qu’une richesse culturelle et historique exceptionnelle, la Citadelle « est probablement aujourd'hui le monument militaire le plus important par ses dimensions et le plus connu par son histoire, de toute la Caraïbe » (De Cauna, 2023, p. 73). Elle est non seulement un héritage du passé, mais aussi un levier pour construire un avenir plus inclusif, ancré dans l’identité, la dignité et la souveraineté culturelle. En tant que patrimoine national et mondiale, elle constitue un médiateur entre le passé et le présent, un point d’ancrage capable de donner un sentiment de continuité. D’ailleurs, selon Saint-Fleur et al. (2021), le patrimoine a une valeur unique et est extrêmement important pour l’histoire et la culture d’une région (Saint-Fleur et al., 2021, p. 2).
Bien que protégée par la loi de 1940 sur la protection du patrimoine historique, artistique, naturel et archéologique, ainsi que par le décret-loi du 23 août 1995 et diverses conventions internationales, cette forteresse, érigée par des personnes issues de l’esclavage et renfermant une Valeur Universelle Exceptionnelle (VUE), a déjà subi des actes de barbarie. En effet, le 3 juin 2024, la Direction régionale Nord de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) a informé le grand public de la disparition de deux couleuvrines (canons transportables de petit calibre) à la Citadelle. Il s’agit d’un acte de patrimonicide que l’on peut qualifier de trafic illicite. Or, la Convention de 1970 de l’UNESCO, ratifiée par Haïti le 8 février 2010, après le séisme du 12 janvier, a été adoptée pour lutter contre le commerce illicite des biens culturels à travers le monde. Elle offre un cadre juridique international permettant aux États parties de protéger et de restituer les biens culturels volés, car ceux-ci enrichissent la vie culturelle de tous les peuples et font naître le respect et l’estime mutuels entre les nations. Lorsqu’ils sont importés, exportés ou transférés illicitement, le patrimoine culturel du pays d’origine s’appauvrit. Dans cette Convention, la prévention joue un rôle central et essentiel.
Ce qu’il faut savoir, c’est que le trafic illicite des artefacts ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à l’Antiquité, car de nombreux objets culturels ont été retirés de leur pays d'origine et restent à l'étranger. Cette situation résulte de la colonisation, des conflits armés favorisant le pillage de sites archéologiques, ainsi que du marché international de l’art. Il constitue aujourd’hui l’un des marchés criminels transnationaux les plus importants, souvent lié aux réseaux de contrebande et au crime organisé (Jean-Julien, 2024).
Selon Jürgen Stock, secrétaire général d’INTERPOL, « les organisations criminelles engrangent chaque année des profits illicites se chiffrant à plusieurs milliards, et leurs activités devraient être considérées comme des menaces pour la sécurité des pays ». En tant que crime global, se chiffrant en milliards de dollars, les groupes criminels organisés n’hésitent pas à s’engouffrer dans la brèche du commerce de marchandises contrefaites (ONUDC, 2014).
Dans un article publié sur AyiboPost, la mairie de Milot n’aurait pas approuvé ces activités qui ont tourné au drame au sein de la Citadelle, mettant en danger des vies humaines (Mérancourt, 2026). Selon les propos publiés par un participant sur sa page Facebook, nous lisons ce qui suit : « Si le pays avait un gouvernement, ni le maire de Milot ni les gestionnaires du site devraient être en garde à vue, car il y avait plus de 3 000 personnes à la Citadelle, dont 99 % étaient des jeunes de moins de 30 ans ». Il poursuit : « Ils (le maire de Milot et ceux qui gèrent le site) savent que le site ne peut accueillir autant de personnes en même temps[7] ».
En s’appuyant sur le nombre de personnes présentes sur le site et sur les propos du maire de Milot affirmant que la mairie n’avait pas autorisé ces activités, nous pouvons déduire qu’il existe une absence de contrôle sur le site ainsi qu’une irresponsabilité croissante vis-à-vis du patrimoine. Cette absence de contrôle a entraîné un manque de respect du caractère sacré et historique du site, ainsi qu’une banalisation inquiétante de celui-ci. Cela nous amène à poser les questions suivantes : qui a autorisé la réalisation de cette activité qui s’est terminée en tragédie ? N’importe qui peut-il planifier et organiser des activités à la Citadelle sans l’autorisation des responsables du site ? Qui a collecté et bénéficié des recettes générées par l’afflux de visiteurs ?
Deux jours après le drame, soit le lundi 13 avril 2026, sept personnes auraient été placées en garde à vue sur ordre du commissaire du gouvernement du Nord. Parmi ces sept personnes, cinq sont des agents de police de la mairie de Milot et deux des employés de l’ISPAN affectés dans le département du Nord. Durant cette opération, six téléphones et deux badges auraient également été saisis. De quoi ces personnes sont-elles accusées ? Sont-elles réellement responsables de cette tragédie ou, puisqu’il faut un coupable, sont-elles utilisées comme boucs émissaires ?
Il convient de rappeler qu’après le vol des deux couleuvrines à la Citadelle en juin 2024, dix personnes avaient été placées en garde à vue à la suite de l’audition des employés de l’ISPAN chargés de la sécurité. Malgré les promesses faites pour punir les coupables et les engagements de l’ISPAN à mener une enquête, aucun résultat concret n’a été communiqué à ce jour. Ce mois-ci, avril 2026, un autre drame s’est produit sur le même site ; les mêmes « simagre » et les mêmes routines se répètent, avec l’ouverture d’une enquête ayant conduit à des arrestations. Une fois encore, une enquête est en cours.
De manière générale, deux vices sont monnaie courante dans la société : le silencement, qui consiste à produire des discours visant à dissimuler certains comportements délinquants, et l’impunité qui consiste à accuser des innocents afin de protéger les véritables coupables (Olsen, 2024). Il est impératif de veiller à ce que des innocents ne soient pas punis à la place des responsables et qu’une enquête sérieuse soit menée afin de sanctionner les véritables coupables, tant pour le vol des deux couleuvrines que pour le drame du 11 avril 2026. D’ailleurs, l’article 35 de la loi du 23 avril 1940 sur le patrimoine historique, artistique, naturel et archéologique, dite loi de Sténio Vincent, stipule que : « Quiconque aura profané, détruit, abattu, mutilé ou dégradé un immeuble ou un objet mobilier classé sera puni des peines prévues aux articles 215 et 216 du Code pénal, sans préjudice de tous dommages-intérêts » (Loi de Vincent, 1940)
Par ailleurs, le même jour, soit le 13 avril, le Directeur général du Ministère de la Culture et de la Communication, a remis sa démission au Premier Ministre intérimaire Alix Didier Fils-Aimé pour exprimer son indignation vis-à-vis à la situation. Il a pris cette décision à la suite d’un ensemble de constats personnels qu’il n’a pas détaillés. Sa démission pourrait interpréter comme une confirmation de l’irresponsabilité et de l’incompétence des autorités étatiques. Toutefois, que faisait-il lorsque des individus ont partiellement détruit le Fort Innocent situé dans la commune de Dessalines en février 2025 ? Que faisait-il lorsque des hommes armés dénommés, « viv ansanm », ont incendié l’Hôtel Oloffson dans la nuit du 05 au 06 juillet 2025? Que faisait-il lors de l’effondrement de la maison de Charlotin Macadieux en 2025 ? Que doivent faire aujourd’hui le nouveau directeur de l’ISPAN, ainsi que les ministres de la Culture et du Tourisme ? Ces actes de vandalisme auraient également dû susciter indignation et réaction.
Pour certains, le directeur de l’ISPAN aurait dû être le premier à démissionner, car cette institution est responsable de l’élaboration des directives d’exploitation du site. À ce titre, il serait le premier responsable de la profanation de cet espace sacré et symbolique. Pour d’autres, ni les ministres du Tourisme et de la Culture ni le cartel de la magistrature de Milot ne devraient rester en fonction.
Toutefois, la Citadelle Henry occupe une place stratégique dans l’histoire de la Révolution haïtienne. Elle est décrite de manière remarquable par le baron de Vastey dans son œuvre majeure « Le Système colonial dévoilé ». C’est précisément cette valeur exceptionnelle qui justifie son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982. Elle possède un potentiel touristique, artistique et culturel considérable, constituant un atout majeur pour le pays à l’échelle nationale et internationale. Tournages de films, colloques internationaux sur la gestion des parcs historiques, brochures : autant d’initiatives qui contribuent à sa visibilité mondiale (Olsen, 2024). La Citadelle Henry constitue ainsi un témoin privilégié de l’histoire de la Révolution haïtienne qui faut préserver.
II. Une défaillance des autorités locales dans la gestion du site
La défaillance des autorités locales dans la gestion du patrimoine réside dans le refus d’assumer leurs responsabilités face à l’absence de sécurité et de surveillance sur les sites et les biens culturels, aux failles dans l’encadrement et la régulation, à la négligence ainsi qu’à l’absence de gouvernance patrimoniale.
Dans le cas du Parc National Historique-Citadelle, Sans Souci, Ramiers (PNH-CSSR), des incidents ont déjà été enregistrés. Ainsi, dans la nuit du 12 au 13 avril 2020, un incendie a ravagé la Chapelle royale de Milot, faisant partie du palais Sans-Souci, alors même que les trois secteurs et la plupart des responsables de la gestion du site laissaient croire que celui-ci était entre de bonnes mains (Bien-Aimé, 2020). En 2024, le vol de deux couleuvrines à la Citadelle est venu confirmer l’irresponsabilité des autorités locales. Deux ans après ce vol, un drame s’est produit au sein du site, causant la mort d’environ 25 personnes, sans compter les blessés.
Cette tragédie, qui a terni l’image du site, pourrait susciter des débats sur sa valeur universelle exceptionnelle (VUE). Elle confirme à quel point la gestion et la sauvegarde du patrimoine sont négligées. L’absence d’entretien structurel, le silence des autorités étatiques face à la dégradation du site, le développement touristique non contrôlé et les constructions anarchiques aux abords des sites constituent autant d’éléments de défaillance que nous pouvons constater. Ces défaillances mettent, une fois encore, en péril la valeur universelle exceptionnelle du site. Il y a lieu de se demander si ces manquements ne pourraient pas entraîner le déclassement du site de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il existe également des défaillances au sein des structures étatiques ainsi qu’au niveau de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN).
Toutefois, en Haïti, la notion de patrimoine précède la fin des années 1980 et évolue progressivement de la notion de monument à celle de monument historique, puis à celle de patrimoine. Dès la période coloniale, le terme « monument » est en circulation avec une acception plus ou moins large. Rapidement, un ensemble d’œuvres acquiert le statut de monuments historiques. Quant aux lieux mémorables, ils sont très tôt évoqués dans les écrits et discours des gouverneurs (Celius, 2004).
Sous le gouvernement de Boyer, le Code pénal de 1835 prévoit déjà des sanctions contre le vandalisme des monuments. Toutefois, une véritable législation spécifique en la matière n’est formulée qu’avec l’article 2 de la loi du 26 juillet 1927, qui stipule que le domaine public est inaliénable et imprescriptible. Cette disposition traduit une volonté de protéger les monuments et les souvenirs historiques.
Le gouvernement de Sténio Vincent a appliqué cette loi avec rigueur. Dans sa proclamation du 6 avril 1932, il définit, énumère et caractérise les monuments historiques. Il lance une campagne de restauration de ces monuments dans le cadre des négociations pour la fin de l’occupation américaine. En 1938, il crée le Musée National, marqué par l’événement politique que constitue la désoccupation, dans le but d’aider à surmonter un traumatisme collectif, tandis que le Bureau d’ethnologie est fondé à la suite de la campagne antisuperstitieuse de 1938-1942, dans un contexte de forte tension sociale (Célius, 2025). Le 23 avril 1940, il promulgue une loi consacrée à la protection des monuments historiques, avec la mise en place d’une commission spéciale chargée de leur surveillance, de leur conservation et de leur protection.
Toujours sous le gouvernement de Sténio Vincent, le décret-loi du 31 octobre 1941 crée le Bureau d’ethnologie. En 1972, le Service de conservation des sites et des monuments historiques voit le jour sous la direction de l’architecte Albert Mangonès, qui avait travaillé au Bureau d’ethnologie et participé à la création du Musée du Peuple haïtien en 1949-1950. En 1979, ce service devient l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), avec Mangonès à sa tête. Cet organisme devient autonome, placé sous la tutelle du Ministère de l’Éducation nationale, et a pour mission de dresser l’inventaire du patrimoine national, de réaliser des projets de protection et de restauration, de promouvoir les activités de conservation et de diffuser des informations sur le patrimoine haïtien.
III. Une urgence patrimoniale : responsabilisation et sensibilisation collective
Dans le monde entier, le patrimoine vivant est de plus en plus touché par des situations d’urgence, notamment, des guerres, de négligences et des catastrophes créant une situation d’urgence. Ces situations d’urgence menacent directement l’expression et la participation au patrimoine culturel immatériel qui constituent un fondement essentiel de l’identité et du bien-être des personnes. Dans le même temps, le patrimoine vivant est une ressource précieuse qui permet aux communautés de renforcer leur résilience et leur capacité à se préparer, à réagir à et à se remettre d’une situation d’urgence. (UNESCO, 2022).
Dans le cas d’Haïti, protéger le patrimoine est un devoir citoyen. De nombreux sites historiques sont en ruine (Citadelle, Palais Sans-Souci, Fort Innocent), des savoirs traditionnels disparaissent, des pratiques culturelles sont oubliées et des biens culturels risquent d’être exportés illicitement. Il convient donc impératif de repenser la conservation patrimoniale face à la dégradation, à l’insécurité, à l’oubli et parfois à la destruction de nombreux sites, savoirs et pratiques culturelles haïtiennes. Cette situation constitue une urgence qu’appelle à la sensibilisation et à l’action citoyenne autour de la valorisation, de la sauvegarde et de la transmission du patrimoine matériel et immatériel du pays. C’est une responsabilité intergénérationnelle.
Le patrimoine est indispensable à la préservation de la mémoire collective, à la cohésion sociale, à l’identité et à la créativité. Les souvenirs partagés du passé permettent à la communauté de s’élargir au-delà de ses membres présents. Il s’agit de sensibiliser et de mobiliser la communauté autour de l’importance du patrimoine, dans le but de « renforcer le sentiment d’appartenance des communautés » (Regulus, 2016). Cette mobilisation peut prendre plusieurs formes : l’éducation au patrimoine, l’engagement collectif, les émissions radiophoniques, les visites guidées et les ateliers organisés sur des sites historiques et patrimoniaux.
L’éducation au patrimoine est une démarche visant à transmettre le patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, aux générations futures. Elle valorise la compréhension de l’histoire, le sens de l’appartenance et la préservation de la culture.
Conclusion
Tout compte fait, la tragédie survenue à la Citadelle Henry Christophe le 11 avril 2026 met en lumière, de manière brutale et révélatrice, les failles qui caractérisent la gestion du patrimoine en Haïti. Elle permet également de constater l’ampleur de l’absence de contrôle et de responsabilité, des faiblesses institutionnelles et de la banalisation progressive d’un lieu porteur de mémoire collective. Face à cette situation, il devient urgent de repenser les mécanismes de gouvernance patrimoniale en Haïti en renforçant les dispositifs de régulation, de surveillance et surtout de responsabilisation des acteurs concernés. Il est temps d’agir collectivement et de manière responsable pour que cesse cette banalisation du sacré et que la retrouve toute la considération qu’elle mérite.
La protection du patrimoine haïtien, notamment la Citadelle Henry Christophe, chef-d’œuvre unique et exceptionnelle, doit s’inscrire dans une démarche citoyenne et collective. La sensibilisation de la communauté doit être au cœur de toute démarche de sauvegarde. Il est impératif d’éduquer, d’informer et de mobiliser autour de l’importance du patrimoine, non comme une contrainte, mais comme une fierté et un véritable levier de développement. Respecter la Citadelle, c’est se respecter soi-même en tant que peuple. Préserver notre patrimoine, c’est préserver notre histoire, notre identité et notre dignité. Il revient à chacun, qu’il soit institutions, organisations et citoyens, d’agir avec responsabilité afin de donner au patrimoine la place qu’il mérite.
Références
Bien-Aimé, K. (2020). La coupole de la chapelle royale disparu du paysage culturel haïtien. Academia.
Célius, C. A. (2004). Haïti : Histoire, mémoire et patrimoine. Cahiers des Anneaux de la Mémoire.
Célius, C. A. (2025). Musée et régime patrimonial en Haïti. Revue d’Histoire Haïtienne : Haïti après l’Occupation : chroniques d’une Nation en mutation (1934-1986), CIDIHCA, (4), 401‑460.
Dalmas, L., & Géronimi, V. (2015). Transmettre un patrimoine : Seuils et soutenabilité. Techniques Financières et Développement, n° 118(1), 51‑64. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/tfd.118.0051
De Cauna, J. (2023). Préserver pour transmettre et faire vivre : La Citadelle Laferrière, patrimoine de l’humanité, du roi Christophe aux Nations-Unies. Leaves, (15), 75‑91.
Demesvar, K. (2015). Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux. Cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. [Thèse de doctorat]. Laval.
Loi du 23 Avril 1940 sur le patrimoine historique, artistique, naturel et archeo1ogique (1940).
Mérancourt, W. (2026). Comprendre le drame survenu à la Citadelle Laferrière. AyiboPost. https://ayibopost.com/comprendre-le-drame-survenu-a-la-citadelle-laferriere/
Olsen, J.-J. (2024, juillet 6). Haïti : Le vol des canons à la Citadelle Henry, entre silencement et impunité. AlterPress.
Regulus, S. (2016). Renforcer le sentiment d’appartenance des communautés par la valorisation du patrimoine culturel immatériel. Les Presses de l’Université Laval, Culture française d’Amérique.
Saint-Fleur, W., Lima, L. S. D. C. F., & Schmidt, D. (2021). Tourisme urbain et patrimoine haïtien : Une réflexion sur les pratiques. Études caribéennes, (48). https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.20789
UNESCO. (2014). Indicateurs UNESCO de la culture pour le développement : Manuel méthodologique. Attribution-ShareAlike. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000229683
UNESCO. (2022). Patrimoine vivant et situations d’urgence. Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture.
À propos de l’auteur :
Ézéchiel SAINTENA est titulaire d’une licence en sciences de l’éducation (département de philosophie et de lettres modernes) de l’Université publique de l’Artibonite aux Gonaïves, et étudiant finissant à la maitrise en Histoire, Mémoire et Patrimoine à l’Université d’État d’Haïti (UEH). Ses recherches s’inscrivent dans une perspective critique portant sur les relations entre savoirs locaux et savoirs scientifiques, la pédagogie décoloniale, la justice épistémique ainsi qu’aux rapports existant entre mémoire, savoir et pouvoir en contexte postcoloniaux. En 2025, il a présenté une communication au colloque international « Savoirs et expertise face à la crise en Haïti » organisé par le CHARESSO, ainsi qu’au colloque des étudiant.e.s en maitrise de l’UEH. Actuellement, il coordonne le Réseau de Soutien et de Sauvegarde du Patrimoine Haïtien (RESSAP-H), une association consacrée a la sauvegarde et la valorisation du patrimoine haïtien.
[1] Le patrimoine culturel désigne : a) les monuments : œuvres architecturales, de sculpture ou de peinture monumentales, éléments ou structures de caractère archéologique, inscriptions, grottes et groupes d’éléments qui ont une valeur et un intérêt exceptionnels du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science ; b) des groupes de bâtiments : groupes de constructions isolées ou réunies, qui, en raison de leur architecture, de leur unité ou de leur intégration dans le paysage, ont une valeur et un intérêt exceptionnels du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science ; c ) les sites : œuvres de l’homme ou œuvres conjuguées de l’homme et de la nature, et les zones comprenant les sites archéologiques, qui sont d’une valeur et d’une importance exceptionnelles du point de vue historique, esthétique, ethnologique ou anthropologique et le patrimoine naturel fait référence : a) aux éléments naturels constitués par des formations ou des groupes de formation physiques et biologiques, qui sont d’une valeur et d’une importance exceptionnelle du point de vue esthétique ou scientifique ; b) aux formations géologiques et physiographiques et aux zones strictement délimitées, qui constituent l’habitat d’espèces menacées d’animaux et de plantes d’une valeur et d’une importance exceptionnelle du point de vue de la science ou de la conservation ; c) aux sites naturels ou zones naturelles strictement délimitées, d’une valeur et d’une importance exceptionnelle du point de vue de la science, de la conservation ou de la beauté naturelle. (UNESCO, 2014).
[2] Le travail de Dalmas Laurent et Vincent Géronimi (2015) vise à réorienter ou repenser la gestion et la transmission du patrimoine dans une perspective durable et intergénérationnelle, en mettant l’accent sur des enjeux sociaux, culturels, économiques et environnementaux à travers une approche interdisciplinaire de la question.
[3] Selon Jacques de Cauna (2023, p. 73), elle se situe à 979 mètres d'altitude sur la crête escarpée du Bonnet-à-l'Évêque.
[4] Offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significative(s) de l’histoire humaine ;
[5] Etre directement ou matériellement associé à des évènements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle.
[6] Cette appellation a été utilisée par l’auteur de la citation. Il faut ajouter que, selon certains historiens, la construction de la Citadelle Henry Christophe ne serait pas achevée puis la mort de son bâtisseur aurait définitivement interrompu certains travaux. Dans ce contexte, Jacques de Cauna l’a ouverte affirmé en ces mots : « Inaugurée officiellement en 1813, la Citadelle–dont la construction avait été lancée par le général Henry Christophe peu après l'indépendance d'Haïti déclarée le 1er janvier 1804–n'était pas encore entièrement achevée, après une quinzaine d'années de travaux, à la mort en 1820 de celui qui était 75 devenu le roi Christophe (Henry Ier) » (voir De Cauna, 2023).
Par ailleurs, lors des visites guidées, certains guides expliquent également l’inachèvement de la forteresse en montrant des restes de mortiers durcis, devenus de véritables blocs rocheux. Ce sont des éléments matériels servant d’indices pour soutenir l’idée d’un chantier interrompu subitement.
Dans ce contexte, il existe une confrontation entre deux lectures, deux narrations historiques différences : d’une part, une narration ou lecture rationnelle selon laquelle la Citadelle était achevée et, d’autre part, une lecture critique selon laquelle le projet architectural voulu par Christophe n’aurait pas entièrement réalisé en raison de sa mort.
[7] Cette tradition française est de l’auteur.
