Chaque année, la Mairie de Jacmel mobilise le secteur culturel pour organiser le carnaval. Chaque année aussi, les mêmes tensions ressurgissent à savoir des dettes, des dénonciations, des frustrations, des divisions. Cela nous pousse à poser cette question sans détour : savons-nous réellement ce que nous voulons faire du Carnaval de Jacmel ?
Depuis le 18 janvier 2021, le « Carnaval National de Jacmel (Sud-Est) » est inscrit au Registre national du patrimoine culturel haïtien après que l’Unesco a classé Jacmel comme Ville créative en 2014.
La reconnaissance du Ministère de la Culture et de la Communication du carnaval de Jacmel est le fruit de décennies de luttes menées par les Jacméliennes et Jacméliens qui revendiquaient leur authenticité en matière de production artistique. Le carnaval alors est utilisé comme canal d’expression et d’expression artistiques. Elle confirme alors ce que nous savions déjà : notre carnaval est une œuvre collective, un marqueur identitaire, une vitrine de savoir et de savoir-faire.
Mais une reconnaissance officielle ne suffit pas à garantir une organisation saine.
C’est un patrimoine certes … mais quelle gouvernance ?
L’édition 2025 a suscitée de vives interrogations de la communauté : qui est réellement aux commandes du carnaval ? La Mairie ou le Ministère de la Culture et de la Communication ?
L’intervention du ministre de la Culture dans la formation du comité organisateur a été perçue par certains comme une atteinte à l’autorité municipale, par d’autres comme une réponse nécessaire aux dénonciations de manque de transparence. Entre accusations de laxisme et soupçons d’abus de pouvoir, la question de fond demeure entière : à qui appartient le Carnaval National de Jacmel ?
Son nom même indique son ancrage territorial. Il est de Jacmel. Il porte notre identité. Il se déroule sur notre sol. Il mobilise nos artistes, nos artisans, nos jeunes.
Les propos du ministre Patrick Delatour au micro d’une chaine de télévision de la Capitale, ce dimanche 8 février 2026 lors du carnaval national de Jacmel, relatant que Jacmel ne devrait rien attendre de Port-au-Prince et que c’est à elle d’organiser son carnaval et d’inviter la Capitale confirme que la gouvernance du carnaval revient à la Mairie de Jacmel pendant que cette dernière atteint le MCC pour obtenir des subventions.
Alors pourquoi cette dépendance presque automatique à la subvention du pouvoir central ? Pourquoi cette difficulté à définir un modèle autonome ?
Le cœur du problème : le financement
En observant les conflits récurrents, un fil conducteur apparaît : l’argent.
Un budget annoncé tardivement découlant sur une déficience à établir un calendrier de planification de longues durée ainsi qu’une impossibilité à définir clairement les différents éléments constituant du défilé. Par exemple, comment demander un nombre précis de bandes, de masques, de performances artistiques, si les ressources ne sont pas définies à l’avance ?
Cette instabilité fragilise tout : la gouvernance, la logistique, la crédibilité. Elle alimente les frustrations et divise les acteurs culturels.
Alors que cette année la délégation du Sud-Est et la Mairie ont formuler une demande pour organiser le Carnaval National de l’État. Si Jacmel ne parvient pas à stabiliser son propre carnaval, comment peut-elle aspirer à organiser, en plus, le Carnaval National de l’État ?
Un socle social qu’il ne faut pas perdre
Et pourtant, malgré ces faiblesses, le carnaval reste un espace vital.
Il valorise notre art, nos talents, notre identité. Il permet à la population d’exprimer ses critiques, ses revendications, ses espérances. Il réunit toutes les couches sociales autour d’un héritage commun.
Le carnaval n’est pas un simple événement festif. Il est un pont entre littérature, musique, peinture, artisanat, satire politique et engagement citoyen. Il est un espace de liberté.
C’est précisément pour cela qu’il mérite mieux que des improvisations annuelles.
Repenser le projet
Si le carnaval est un patrimoine, il doit être géré comme un projet stratégique.
Cela suppose :
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un organe permanent de planification ;
une caisse locale dédiée ;
une feuille de route claire, partagée par tous les secteurs ;
et peut-être, surtout, un forum ouvert pour redéfinir collectivement sa vision.
Jacmel n’a pas nécessairement besoin du Carnaval National de l’État pour exister. Elle doit d’abord consolider le sien. Le « Carnaval National de Jacmel (Sud-Est) » n’est pas un cadeau de l’administration centrale. C’est le fruit de décennies de création, de luttes et d’engagement communautaire.
Aujourd’hui, le véritable enjeu n’est pas de savoir si Jacmel peut accueillir un événement de plus. Il est de savoir si nous sommes prêts à définir clairement ce que nous voulons faire du nôtre.
Le Carnaval de Jacmel reste, plus que jamais, un projet à définir.
Et cette définition ne peut se faire sans nous, fils et filles de Jacmel.
