« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Jean de Lafontaine
Plusieurs disent que Nicolas Maduro était un dictateur, que son régime n'était pas démocratique, notamment avec ses milices et les élections manipulées. Ils sanctifient ainsi le blocus naval et aérien mis sur le Vénézuela ainsi que le renversement manu militari de son président par Donald Trump, soutenu par le Congrès, les faucons étasuniens et le complexe industriel militaire. Le cahier de charges du gouvernement des États-Unis d’Amérique est plus accablant : Nicolas Maduro devait être châtié parce qu'il a volé du pétrole étasunien dans le sous-sol vénézuélien. Il était en possession de mitrailleuses sur son territoire, les mêmes en usage légal au pays de Trump. Il soutenait des narco-traficants et des organisations terroristes menaçant la sécurité des États-Unis. Cette fois-ci, contrairement à l'Irak, les charges retenues ne font pas état d'armes de destruction massive.
Les gens perspicaces se gardent de relayer de telles propagandes. Ils n'amplifient pas la voix de ceux qui accusent leur chien de la rage quand ils veulent le tuer. Les esprits lucides n'excusent pas ni ne rationalisent l'imposture.
Parlons peu, parlons bien. Donald Trump n'a-t-il pas avoué qu'il rêvait d'être un dictateur, même pour un jour ? Ne se considère-t-il pas comme un roi ou un monarque ? Son régime est-il plus démocratique avec ses milices ICE terrorisant les expatriés, pardon les immigrants ? Est-il plus respectueux du droit avec ses agents CIA éliminant les chefs d'État non-alignés, ainsi que sa reconfiguration partisane des districts électoraux en Floride et au Texas ? Où est exactement la différence ici ? N'est-ce pas le déséquilibre des forces en présence qui légitime la condamnation de Maduro et l'exaltation de Trump et consorts ? Les États-Unis n'avaient-ils pas volé les réserves d'or d'Ayiti lorsqu'ils occupèrent ce pays en juillet 1915 ? Qui des États-Unis et du Vénézuela représente la plus grande menace à la paix et à la stabilité mondiales ? Lequel mérite une correction démocratique ? Qui devrait discipliner et pénaliser le plus coupable ? Comment les gouvernements étasuniens peuvent-ils s'ériger régulièrement en gendarmes du monde sous l'œil complice des pays de l'ONU soi-disant champions des droits de l'homme et de la souveraineté des États ?
Que nul ne s'y méprenne ! Ce qui s'est passé au Vénézuela le 3 janvier 2026, comme ce qui s'est passé en Ayiti en octobre 1806 et juillet 2021, en Lybie en octobre 2011, au Burkina-Faso en octobre 1987, au Chili en septembre 1973, au Congo en décembre 1960, et ailleurs, n'est qu'un rappel cinglant que l'histoire est un perpétuel recommencement, que le manège continue, que le principe de la jungle est encore à l'œuvre, et que les espèces animales, y compris l'homo sapiens, sont bel et bien gouvernées par leurs instincts primaires. La liste suivante n'est pas exhaustive. En somme, rien de nouveau sous le soleil.
La récente déclaration de Stephen Miller, Assistant Chef de Cabinet de Donald Trump, dans une interview accordée à CNN, est la preuve irréfutable que la logique implacable de la jungle est en cause dans le renversement de Nicolas Maduro et l'occupation du Vénézuela par les États-Unis d’Amérique.
« Nous vivons dans un monde où l'on peut parler autant qu'on veut de politesse internationale et de tout le reste. Mais nous vivons dans un monde, dans le monde réel… qui est régi par la force, par la puissance, par le pouvoir. Nous sommes une superpuissance. Et, sous la présidence de Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance. »
La liste suivante, énumérant les moteurs du principe de la jungle, est loin d'être exhaustive.
Le totalitarisme ou la loi de la domination. Ce vice diabolique, vecteur d'impérialisme et d'autoritarisme, a justifié des forfaits comme la doctrine de Monroe, les colonisations brutales, la sauvagerie de l'esclavage, en particulier de la traite négrière multiséculaire dans les Amériques. Il est à la base de l'exploitation de l'homme par l'homme, une pratique vieille comme le monde.
Le suprémacisme ou la loi de la pyramide hiérarchique. Ce vice coriace explique l'exceptionalisme, l'élitisme et l'oligarchisme endémiques dans toutes les structures sociétales. Cela crée partout de véritables apartheid (coloriste, sexiste, linguistique...). La République d’Ayiti est l'une des plus grandes victimes de ce système.
Le prédatisme et le parasitisme. Ce duo de vices larvés explique la mainmise des pays impérialistes sur les ressources naturelles des pays qu'ils qualifient de Tiers-Monde. Par exemple, la France, ancienne puissance coloniale, a fait bonne recette pendant longtemps sur le dos de pays de l'Afrique de l'Ouest grâce à la ponction dépravée de leurs richesses minières. En témoigne cette confession tardive du feu président Jacques Chirac.
« Nous avons saigné l'Afrique pendant quatre siècles et demi. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : « Ils (les Africains) ne sont bons à rien » Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d'élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses [...] Une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique [... ] Alors, il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu’on leur a pris. »
À noter que la France et tout autre pays impérialiste, même ceux qui gesticulent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, auraient probablement agi comme les États-Unis d’Amérique contre le Vénézuéla, s'ils confrontaient la même situation ailleurs et s'ils en avaient les moyens. Dans la jungle humaine, la fin justifie les moyens, tous les moyens sont bons quand on a les moyens. L'hypocrisie est crasse à ce propos. Il se trouve aussi que rien n'est éternel dans le cycle de la vie. « Lavi se yon boul k ap woule ... Yon jou pou jibye, yon jou pou chasè », disent les Ayitiens. Éventuellement, avec le temps, le prédateur devient la proie... si le glas ne sonne pas pour lui entre-temps.
Le caméléonisme. C'est la disposition à tromper, à trahir, à flatter jusqu'à ramper pour s'assurer des faveurs ou pour sauver sa peau. Le caméléonisme c'est aussi le secrétisme ou le camouflage poussant à utiliser la ruse et la fourberie, et à jeter de la poudre aux yeux pour sauver les apparences.
L'opportunisme, le patatisme ou la loi des intérêts. Voir plus bas le fruit de ce vice mortel.
Le territorrialisme ou le protectionnisme. Ce vice, lié au sentiment de fragilité, explique les politiques anti-immigratoires et la plus récente vague de tarifs douaniers appliqués par les États-Unis même contre des pays soit-disant alliés.
Le monopolisme, à la base des conglomérats transnationaux, États dans l'État, cupides au superlatif, dictant leurs quatre volontés aux gouvernements locaux et s'octroyant des droits exclusifs sur les produits de première nécessité.
Le conformisme, l'uniformisme ou l'esprit de troupeau. Ce vice insensé nourrit le fanatisme et la bêtise religieuse.
Le sectarisme ou l'esprit tribal et l'esprit de clique. Ce vice malsain, vecteur de népotisme, engendre la discrimination, l'exclusion et la marginalisation.
Du principe de la jungle se dégagent diverses réalités. Citons les plus criantes.
L'homme est un loup pour l'homme. En créole ayitien, « chyen manje chyen ».
« La raison du plus fort est toujours la meilleure ». En créole ayitien, « ravèt pa janm gen rezon devan poul ». Quand on a la force (la force létale ou toute force de dissuasion), on fait des lois sur mesure, ou alors on se met au-dessus de la loi. C'est l'immunité et l'impunité totales. Tout est permis aux figures d'autorité. Tout acte qu'elles posent est blanchi, justifié, legitimé, normalisé, même les crimes contre l'humanité.
Beaucoup suivent le courant, gravitent autour des pôles de pouvoir, s'arrangent du côté de l'autorité et applaudissent les démonstrations de force. Cette mentalité explique le silence lâche des uns et des autres face à l'injustice et à l'oppression.
Les intérêts mènent le monde. On les protège et les consolide, qu'ils soient vitaux, stratégiques ou mesquins. Il faut profiter, profiter, profiter. Il n'y a pas d'amis permanents, il n'y a que des intérêts permanents.
La vie est comme une pièce de théâtre à divers actes. La comédie humaine met en scène bons comédiens, mauvais comédiens et figurants. « Tout moun sou blòf », disent les Ayitiens. Tout est apparence. Un jeu de dupes. Il importe de savoir dissimuler et ne pas jouer cartes sur table. La transparence rend vulnérable et peut porter de graves préjudices.
Chacun défend son territoire bec et ongles, comme sa chasse gardée. Cette possessivité s'étend aux choses (aux biens acquis ou hérités) comme aux êtres.
Beaucoup suivent la foule aveuglément sans bien savoir la destination. Ils se conforment aux dictats des autorités pour ne pas subir leur foudre. En témoignent les mesures draconiennes imposées aux contrevenants à l'obligation vaccinale durant l'épidémie de Covid-19. Les dissidents et les objecteurs de conscience, dans tous les domaines (sport, santé...), ont payé très cher pour leur insoumission impertinente. Les non-conformistes qui protestent, qui s’insurgent contre « le système » ou osent braver la force sont censurés, diabolisés, marginalisés, ou éliminés sans pitié.
Chacun pour soi. Sauve qui peut. En Ayiti, on dit « degaje pa peche », « naje pou w soti ».
À l'évidence, dépasser ou surmonter ces réflexes primaires est difficile, presque surhumain. S'en libérer serait une arme à double tranchant. Ils seraient des garants de la survie du genre. Les espèces animales semblent conditionnées en ce sens... pour le meilleur et pour le pire.
Il s'ensuit que la civilisation, l'état de droit, la légalité, la démocratie, la dignité humaine, la loyauté et la morale sont des concepts creux ou des vœux pieux... Ces concepts volent en éclats et deviennent lettres mortes dès que les intérêts sont en jeu, dès que l'hégémonie des puissants est menacée. « Tout jwèt se jwèt, kochèt pa ladan l », dirait un Ayitien. À ce propos, les mots de François de La Rochefoucauld gardent toute leur actualité, à savoir « la vertu se perd dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer ». Face aux forces de pression, les plus vertueux deviennent achetables et corruptibles. Parallèlement, ceux qui sont en disgrace devant les forts et les puissants deviennent jetables. Ils sont facilement lâchés ou lynchés même par les présumés amis. Devant l'attrait des intérêts et la pression des contraintes, tout tend à basculer et à s'effondrer, y compris idéaux, principes, résolutions, convictions, promesses, alliances... Au diable !
Voilà pourquoi il est noble de cultiver des valeurs comme l'authenticité, l'honnêteté, l'amitié fidèle, l'entraide fraternelle, l'abnégation de soi, l'inclusion ou la tolérance, l'indépendance et l'ouverture d'esprit, la persévérance non têtue, l'esprit d'équité, l'éthique et le respect. Cette aspiration à la transcendance est également dans l'ordre des choses et inscrite dans la nature humaine, même si le plus souvent elle est étouffée par l'appel du primum vivere. Cette quête spirituelle nécessite la sagesse du discernement. Le dépassement de soi, si possible, implique non pas le renoncement et le refoulement austères, mais la réconciliation et la pénétration intérieures. Ceux qui renoncent et refoulent risquent la régression et la déception. Comme disent les adages, « chasser le naturel, il revient au galop », « qui veut faire l'ange fait la bête ». Multiplier son potentiel spirituel sans nier la bête qui hurle en tous, tel est l'objet de l'aventure humaine et du combat de la vie.
Plusieurs penseurs affirment que c'est l'histoire ignorée ou mal apprise qui est un perpétuel recommencement. Sans identifier des modèles concrets, ils envisagent un règne de la civilité et de l'humanisme. Selon eux, la dynamique de la jungle n'est pas une fatalité, la majorité des humains peuvent maîtriser leurs réflexes primaires et réaliser leurs potentiels de conscience supérieure. Faut-il croire que la loi du cercle, facteur d'équilibre et de concorde, supplantera un jour la loi de la pyramide, facteur d'iniquité et de division ? Que la force de la loi primera sur la loi de la force ? Que Le pouvoir de l'amour dominera l'amour du pouvoir ? Que l'homo sapiens en viendra à faire l'amour plutôt que la guerre pour résoudre les conflits ? L'avenir dira le reste.
En attendant l'avènement hypothétique de ce nouveau monde, on aura la musique, la danse et d'autres arts pour adoucir nos mœurs. Sinon on peut toujours, comme John Lennon, s'imaginer un tel univers. Qui sait ? Est-ce que ça dérange ? Alors...
« ... Imagine si on brisait les frontières
Ce n'est pas si dur à faire...
Imagine-toi tous ces gens qui vivraient juste en paix...
Imagine une terre sans possession
Imagine-toi tous ces gens se partageant le monde
Un monde sans faim et sans haine
Une fraternité humaine... »
Megadialogue@yahoo.com
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