Dans les départements de communication de nos universités, on nous enseigne ce que j’appelle les monstres théoriques occidentaux. Une façon de nous dire que la communication est un produit importé, avec peu d’effort consenti pour faire évoluer l’enseignement universitaire de cette fixation occidentalo-centrée à quelque chose qui se concentre sur les particuliers en lieu et place du prétendu universel imposé. Et si tout cela était faux ? Et si les clés d'une communication authentique, efficace et profondément humaine se trouvaient déjà ici, enfouies dans nos traditions, dans nos conversations de tous les jours ? Et si le secret pour faire communauté n'était pas dans un manuel de marketing, mais dans une bonne vieille lodyans et un teledyòl bien orchestré ? Et si la communication que l'on nous impose depuis des décennies n'était qu'une forme d'aliénation épistémique ? Des modèles rigides, conçus pour des sociétés individualistes, qui ignorent nos réalités, et non relatifs à cette épistémologie du lien que je représente.
Aujourd'hui, on casse les codes avec moi.
Je vous parle d’un système de communication endogène qui a permis à nos ancêtres de s'organiser face à un contexte colonial où apparaissait peu probable que l'Africain ou bien l'Afrodescendant se revendique humain pleinement et entièrement.
Ici, je veux commencer par parler de la lodyans. Ce n'est pas du storytelling occidental. Le storytelling vend un produit, manipule une émotion. La lodyans, elle, transmet des savoirs endogènes, des valeurs, renforce la fierté culturelle et tisse le lien social. C'est un véhicule d'intelligence locale, un récit vivant qui a du sens pour nous, parce qu'il parle de nous. Chaque lodyans est une capsule temporelle de notre résilience, de notre humour, de notre vision du monde. Le problème, c'est que ce contenu puissant reste souvent confiné. Il lui manque un moteur de diffusion. Et ce moteur, c'est le Teledyòl. Arrêtons de le réduire à une simple rumeur ! C'est une insulte à notre histoire. Le teledyòl, c'est notre réseau social ancestral, un mode de communication circulaire, collaboratif. Il a organisé le konbit (travail collectif) sous ses premières formes dans le monde paysan et les luttes contre l'esclavage par exemple. C'est un réseau informel de confiance qui vise le faire ensemble, la solidarité. Quand un message passe par le teledyòl, il circule via des liens sociaux existants, pas par des canaux externes et souvent suspects. Et si ce réseau de confiance était l'outil le plus puissant pour diffuser des messages stratégiques aujourd'hui ? Imaginez une lodyans bien ficelée, porteuse d'un message de santé publique, qui se propage non pas par des affiches impersonnelles, mais par les relais du teledyòl : le vendeur du marché, le pasteur, le professeur. C'est ça, la synergie du couple Lodyans-Teledyòl. D'ailleurs ce que j’explique est déjà en quelque sorte utilisé dans la mobilisation communautaire faisant appel aux crieurs, ou aux agents de santé communautaires. Il faudrait seulement que ces derniers soient instruits sur des techniques de mise en forme des messages.
Penser une stratégie de communication à partir du couple Lodyans-teledyòl est donc nécessaire, car, en effet, cela permet de rompre avec l'aliénation épistémique occidentale et de s'ancrer dans les réalités locales.
Quatre aspects pertinents s’offrent à voir dans cette nouvelle perspective :
- Ancrage culturel et historique : Ces pratiques sont profondément enracinées dans la mémoire collective et les traditions haïtiennes, remontant à l'époque de l' esclavage et de l'organisation des luttes (utilisation du lanbi, du tanbou Asòtò pour le rassemblent des révolutionnaires). Les ignorer revient à mépriser les modes de fonctionnement internes de la société.
- Efficacité et confiance : Le teledyòl, lorsqu'il est bien compris, n'est pas une rumeur, mais un réseau informel de confiance visant le faire communauté, le faire ensemble et la solidarité. Utiliser ce canal, c'est s'assurer que les messages circulent via des liens sociaux existants, et non par des canaux externes et souvent suspects.
- Transmission de savoirs endogènes : La lodyans est un véhicule de savoirs, de valeurs et de culture orale. Elle permet de valoriser l'intelligence locale et de construire une communication qui fait sens pour les Haïtiens, contrairement aux dits monstres théoriques occidentaux qui laissent peu de marge de manœuvre pour l'expression locale.
- Cohésion sociale : Ces pratiques renforcent les liens sociaux et l'idée du commun. Une communication qui les utilise contribue directement au renforcement de la communauté plutôt qu'à sa fragmentation.
S'inscrire dans une démarche de communication décoloniale par rapport aux stratégies conventionnelles offre aussi quatre avantages significatifs :
- Pertinence et appropriation : Les stratégies décoloniales sont intrinsèquement pertinentes pour les populations concernées. En utilisant la lodyans et le teledyòl, les messages sont immédiatement reconnaissables et appropriables, augmentant considérablement leur impact.
- Réduction de la méfiance : Les stratégies occidentalo-centrées sont souvent perçues comme extérieures, imposées, voire suspectes. Une approche décoloniale, en s'appuyant sur des canaux locaux de confiance (le teledyòl), réduit cette méfiance et favorise l'engagement.
- Durabilité et autonomisation : En valorisant les moyens de communication endogènes, cette approche renforce l'autonomie des communautés à communiquer entre elles de manière efficace, même sans l'intervention d'acteurs extérieurs. C'est une stratégie durable qui ne dépend pas de ressources importées.
- Innovation sociale réelle : Au lieu d'appliquer des modèles génériques, la démarche décoloniale force à l'innovation en redécouvrant et adaptant des pratiques ancestrales, générant des solutions réellement adaptées au contexte haïtien. Elle permet de réfléchir de manière socialement utile et responsable envers autrui, ce qui est impossible en restant captif de la pensée occidentale.
Fin
Ainsi, redécouvrir et adapter ces pratiques ancestrales pour générer une innovation sociale réelle, c'est également s'inscrire dans une démarche décoloniale, et s'assurer de la pertinence et de l'appropriation des messages. C'est réduire la méfiance, renforcer l'autonomie des communautés et contribuer directement au renforcement de la communauté plutôt qu'à sa fragmentation. C'est réfléchir de manière socialement utile et responsable.
Williamson ORNÉUS
Chercheur en Histoire et mémoire
Stratège en communication
