Jean Garry Denis
Ex Directeur General
Ministère de la Culture et de la Communication (MCC)
J’ai été surpris de constater les réactions soulevées par ma démission comme Directeur General (DG) au Ministère de la Culture et de la Communication (MCC). Un acte de démission constituerait un fait divers dans n’importe quel autre pays, mais en Haïti c’est un évènement rare pour la simple et bonne raison que la fonction publique devient un espace de prédation et d’enrichissement illicite (Dòmi pòv leve rich) où l’impunité et la corruption s’érigent en système.
Durant toute ma carrière professionnelle, j’ai l’habitude de refuser des postes de responsabilités et j’ai à mon actif plusieurs cas de démission. Cette précision répond aux considérations de certaines personnalités « sulfureuses » interprétant cet acte en fonction du prisme de leurs personnalités, leurs expériences et leurs valeurs.
En raison de sa grandeur, la culture haïtienne a toujours eu une place particulière dans mes écrits et dans toutes mes activités sociales et politiques. Si l’expédition de 1492 de Colomb a initié une ère civilisationelle qui a ouvert la voie aux échanges planétaires et à l’instauration d’un système d’exploitation esclavagiste, la Révolution de 1804, la seule et unique révolution d’esclaves réussie dans l’histoire moderne, a mis fin à ce système en instaurant une nouvelle ère de liberté qui démontre que les opprimés pouvaient se libérer et diriger leur propre destinée.
L‘acte fondateur de Bois Caïman en 1791 qui transforma une résistance éparse en une armée organisée fut à la base de la révolution de 1804 et est considéré comme la Mecque de la Liberté. De ce fait, la culture haïtienne constitue le meilleur ambassadeur d’Haïti à l’étranger et un puissant moteur de cohésion sociale. Ma démission ne chercherait aucunement à soutirer un quelconque capital politique, c’est surtout le cri d’un intellectuel et d’un militant patriote empêché de traduire sa volonté manifeste en action. Le drame de la Citadelle n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Durant mon passage au Ministère, aucun effort n’a été ménagé pour renforcer la mission de sauvegarde et conservation de l’ensemble du patrimoine matériel et immatériel du pays, témoins de la grandeur de notre passé. J’ai bénéficié du support sans faille des cadres du Ministère et j’en suis reconnaissant. Du même coup je déplore, d’une part, le cadre traditionnel d’exclusion des Ministres face aux Directeurs Généraux dans la fonction publique, et d’autre part, les bassesses et traitrises de personnes insoupçonnées qui ont considérablement limité mes actions au Ministère.
L’immixtion dans la fonction publique pour chacun des acteurs y exerçant un rôle (du simple agent à la magistrature suprême) s’accompagne de normes de transparence et d’une éthique de responsabilité pour renforcer la collectivité et dégager une valeur publique. En guise d’un bilan exhaustif qui sera présenté au moment opportun, je profite de cette réflexion pour exposer mon combat sur un ensemble d’initiatives contre des forces d’inertie durant mon passage au Ministère. Les plus notables sont :
- *Le dossier du Bois Caiman* :
Déclarée d’utilité publique en aout 1995 sous la Présidence de Rene Preval, le site du Bois Caiman inscrit au Réseau UNESCO des “Lieux d’histoire et de mémoire liés à l’esclavage et à la traite, incarne l’un des moments fondateurs de notre histoire. Dépourvu de toute présence officielle, le site est envahi par des occupants illégaux. Aucun projet d’aménagement n’est jamais réalisé sur le site, malgré une étude intéressante du Cabinet d’Architecture JB Millet. Les initiatives prises dans ce cadre sont :
- L’arpentage et le rafraichissement des lisières du site avec la DGI pour un projet d’aménagement reflétant le narratif de liberté conquise sur le site ;
- De multiples consultations publiques avec les riverains pour limiter l’envahissement total du site par d’autres occupants illégaux;
- La proposition d’une unité de gestion pour renforcer le control et éviter sa désacralisation ;
- La réalisation de la plus grande activité de commémoration du Bois caiman durant ses 234 ans d’existence en aout 2025.
- Le festival des trois (3) mondes
Il s’agit de célébrer la rencontre de ces trois grandes civilisations (Africain, Européen, Taino) et surtout mettre en exergue les évènements y découlant : la construction de Fort de la Nativité à Bord de Mer et son incendie par Caonabo. Le fort construit avec les épaves de la Santa Maria, fut le premier bâti européen dans le nouveau monde et son incendie fut le premier acte de résistance contre l’esclavage. On avait prévu également de réaliser des activités à Léogane en honneur de la Reine Anacaona ; au Mole Saint Nicholas, le point de débarquement ; et à Abricot, considéré comme le paradis des Indiens. Dans ce cadre, nous avions présenté une proposition de décret sur la journée nationale en hommage à la culture indigène.
- *La Sécurisation de nos patrimoines* :
Suite au drame de la Citadelle, on a vu défiler toute une pléiade d’autorités. Pourtant la plupart de ces autorités dont l’actuel Directeur General de l’ISPAN ont boycotté un colloque financé par le MCC sur la sécurisation des patrimoines ou la Citadelle constituait le principal enjeu. Jusqu'à présent malgré ce show médiatique pour renforcer la politique bouc-émissaire sur le drame de la Citadelle, aucune mesure concrète n’est prise pour sécuriser le Parc National Historique Citadelle, Sans Souci, Ramiers, classee patrimoine universel de l’humanité par l’UNESCO.
J’ai aussi entamé maintes démarches au MCC pour la réhabilitation du système de fortification de la ville du Cap. Il faut dire que le Fort Saint Joseph fut réhabilité grâce à un financement privé de 100.000.00 dollars USD du Groupe Fatima au Cap-Haitien avec l’appui des autorités régionales de l’ISPAN. Ce joyau fut détruit suite à de fortes averses et nécessitait seulement un enrochement et des travaux de maçonnerie pour consolider sa base. Le seul et l’unique technicien a la tête des travaux de réhabilitation du Fort Saint Joseph qui peut se targuer d’avoir réalisé un travail concret sur notre patrimoine est sacrifié sur l’autel du show médiatique et la politique de bouc émissaire.
- Proposition Festival latino-américain a Jacmel
Le Carnaval de Jacmel commence à perdre de son originalité avec la disparition de ses fresques, ses masques, etc., et tend à se convertir en une opération de production de décibels. Jacmel occupe une place unique dans l’émancipation du continent avec notre solidarité à Simon Bolivar. L’organisation d’un festival international pendant 3 ou 4 jours en marge de son Carnaval aurait aidé à renforcer les liens historiques entre Haïti et la région, diversifier l’offre touristique et donner une dimension internationale à cet évènement.
La proposition de création d’une maison latino-américaine avec l’appui des pays de la région, constitue un plus dans cette stratégie d’internationalisation de notre culture.
- Renforcement de la Diplomatie Culturelle :
Plusieurs rencontres suivies de la formation d’une commission entre les Ministères de la Culture et de la Communication et des Affaires Etrangères et des Cultes, a été formée pour valoriser nos patrimoines matériels et immatériels à l’échelle internationale. On avait proposé d’organiser un atelier pour définir un agenda culturel international, renforcer les capacités des attachés culturels dans nos missions diplomatiques, harmoniser nos liens avec d’autres pays par l’établissement de liens académiques, scientifiques, économiques, etc.
On doit ajouter, qu’on a bénéficié d’une visibilité extraordinaire par la participation d’une jeune haïtienne à un concours méconnu en Haïti. De toute facon , Haiti a remporte ce concours et je felicite la jeune gagnante Ariana Lafond. Le plus important, c’est l’influence et la visibilité récoltée provenant de l’émotion soulevée par la participation d’Haiti pour les liens avec la terre de nos ancêtres. Ce simple concours dépasse de loin les millions dépensés dans notre diplomatie en Afrique. Malheureusement les propositions pour renforcer les liens avec l’Afrique ont été systématiquement ignorées, notamment notre participation au Voudoun’s Day au Benin et l’initiative de réunification de la grande famille congolaise dans le monde.
- Le pôle culturel de Fort Liberte
La ville de Fort-Liberté où fut rédigée l’acte de l'indépendance en date du 29 novembre 1803 a un potentiel exceptionnel pour devenir un pôle culturel national. Le 29 novembre 2024 le Gouvernement a célébré cet évènement pour la 1ère fois et faisant suite à cette célébration, une proposition fut faite pour l’organisation du carnaval national dans la commune en 2025.
Cette proposition ne fut pas retenue finalement, mais la commune a quand même bénéficié d’un soutien financier plus important pour l’organisation d’une festivité renforcée dans la région. Depuis lors, cette ville augmente son attractivité et devient un pôle culturel et touristique au même titre que Jacmel des années 90. Durant ces 2 dernières années, le carnaval de Fort Liberté en dépit des maigres ressources constitue une référence en matière création, d’expression artistique et revalorisation de nos traditions profondes.
- Les activités culturelles au-delà du cercle restreint de Port-au-Prince
Le financement des activités culturelles au MCC se concentre majoritairement dans des activités budgétivores que j’assimile au faire semblant culturel totalement déconnecté avec nos traditions profondes. Le plaidoyer pour budgétiser un ensemble d’activités relevant de notre culture populaire est combattu avec un mépris systématique par une clique oligarchique puissante au sein du Ministère. Les plus notables sont :
- Les festivités traditionnelles dans les sites et les Lakous comme Vilokan, Bassin Saint Jacques, Souvnans, Soukri, Badjo, Dereyal, etc ;
- La creation d’une Unité de Gestion du Bois Caiman pour une prise en charge effective ;
- Le financement de regroupements d’organisation culturelles, artistiques et vaudou dans les villes de province à la manière de certaines associations et de regroupement d’intellectuels à Port-au-Prince, emmargées dans le budget national
- La production d’un livret dénommée « 100 chansons traditionnelles
Il s’agit d’identifier dans les Lakous, les communautés, les gageures, les centres de loisirs, etc., 100 chansons traditionnelles faisant parti de notre répertoire populaire afin de permettre leur sauvegarde. Il était prévu de publier dans un livret les paroles, l’origine ainsi que la notation musicale de ces chansons pour ensuite les enregistrer et réaliser un ensemble de spectacles aux fins de restitution à la société. On doit tout de même rappeler que sous l’administration de la Ministre Emmelie Prophete, une initiative de ce genre fut prise, mais pas avec la même envergure proposée.
Le rêve pour l’émancipation de notre culture se poursuit !
A de nouveaux combats !*
