Introduction
Les journées internationales restent un outil très efficace de sensibilisation et de prévention visant, entre autres, à conscientiser et mobiliser les populations, et à encourager les dirigeants à mieux décider. Chaque année, toutes les populations du monde réalisent des activités propres à un secteur pour réfléchir sur les problèmes cruciaux auxquels elles font face afin de proposer ou d’adopter des solutions dans le but de construire des communautés plus résilientes. Ainsi, la problématique de la réduction des risques de catastrophe, autour d’un thème, est mise en discussion dans le monde entier chaque 13 octobre.
Ce 13 octobre 2025, ‹‹ Financer la résilience, pas la catastrophe ›› est le thème retenu pour la célébration de la journée internationale de la réduction des risque de catastrophe dans un monde où bon nombre de pays concentrent leurs ressources propres sur la gestion d’urgence, la catastrophe. Ce thème est un message fort particulièrement adressé aux décideurs haïtiens qui continuent à financer la catastrophe dans le pays au détriment de la résilience.
Profitant de cette occasion, l’auteur, d’une part, veut faire une brève histoire du financement de la catastrophe en Hayti par les décideurs, ce qui aggrave les vulnérabilités et les risques de catastrophe. D’autre part, il trouve nécessaire de proposer des pistes de solutions qui peuvent les aider à financer de préférence la résilience comme l’Organisation des Nations-Unies (ONU) exhorte les acteurs mondiaux à ‹‹ Financer la résilience, pas la catastrophe ››.
I- Un financement de catastrophe persistant, vulnérabilisant et risquogène
Jusqu’au premier quart du 20ème siècle, les décideurs haytiens ne dotaient pas l’Etat d’outils de prise en compte des risques dits naturels. Ils ne créaient pas d’organisme institutionnel spécifique pour la gestion des risques de catastrophe. Il s’agissait d’un ensemble d’institutions sans coordination entre elles (Ministères des Travaux Publics, de l’Agriculture, de la Santé et des forces armées) qui concentrent jusqu’à maintenant leurs efforts sur les secteurs qui les concernent et réagissent d’une façon ou d’une autre face à une situation adverse, surtout une catastrophe.
La fondation de la Croix Rouge haïtienne en 1932, la première institution humanitaire reconnue officiellement en Haïti, suivait la même logique d’investissement dans l’urgence. Son principal objectif était de fournir une assistance à la population touchée par les catastrophes. La création de l’Organisation Pré-Désastre et de Secours (OPDES) par la loi du 22 août 1983 et mise sous tutelle du Ministère de la Santé Publique et de la population (MSPP) est, encore une fois, un investissement légal, institutionnel, administratif, financier dans la catastrophe. Tournée vers l’urgence, le secours et la réhabilitation, elle était principalement chargée de la préparation et de l’intervention en élaborant des stratégies d’intervention du gouvernement et en coordonnant toutes les formes de secours en cas de catastrophe.
Si la loi du 22 août 1983 a été révisée en janvier 1987 en mettant l’OPDES sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur et de la Défense Nationale (MIDN) compte tenu des ressources matérielles (char, camions, hélicoptère, etc.) humaines (police, armée, etc.), la création de la Direction de la Protection Civile (DPC) en 1997, surtout sous l’impulsion internationale, n’ a pas empêché les dirigeants haytiens de continuer de financer la catastrophe. Il est vrai que ces institutions devraient intervenir sur la phase préventive de la gestion, mais les ressources financières propres de l’Etat haytien sont consacrées, jusqu’à aujourd’hui (2025), à l’urgence ou la catastrophe, et ne sont pas gérées de façon autonome par celles-la (Pierre, 2019). D’ailleurs, les prélèvements de 1% des dépenses générales du budget d’opérations des ministères et des organismes autonomes, et de 1% sur les salaires des employés publics, privés et des organisations à but non lucratif à travers la loi de finance de 2012-2013 n’alimentent pas un fonds de gestion des risques, mais le Fonds d’Urgence (FDU). Comme son nom l’indique, ce fonds, créé à la Banque de la République d’Hayti (BRH) par la loi de 1966 (mais jamais abrogée ou révisée malgré les efforts opérés par les acteurs impliqués dans le secteur) permet au Chef du pouvoir exécutif de faire face aux dépenses nécessaires en cas d’urgence affectant la vie de la population et de la sécurité nationale.
Il est important de préciser que ce choix persistant aggrave les risques de catastrophe dans le pays (Pierre, 2021 ; 2023). Car, privée de ressources préventives propres qui peuvent renforcer la résilience du pays, la société haytienne n’a pas la capacité à faire face à une perturbation, à rebondir après, à se récupérer ou à se régénérer en un temps variable, compte tenu de l’ampleur du choc (Pierre, 2019). Dans cet état de fait, Hayti reste comme une personne affamée qu’on administre des médicaments en cas de maladie. Sa survie dépend des miettes des voisins (l’aide internationale). Ce qui doit donc pousser ses dirigeants à tirer profit du message de l’ONU invitant les acteurs à ‹‹ Financer la résilience, pas la catastrophe ›› . Mais, dans un pays souvent considéré comme un pays spécial ou l’on veut faire vite à l’aide des actions palliatives au détriment des principes curatifs, comment les décideurs haytiens peuvent-ils le faire? Doivent-ils continuer de financer la catastrophe au détriment de la Résilience?
II- Pour un financement de la résilience efficace et durable
Financer efficacement et durablement la résilience en Hayti comme dans tous les pays du monde revient avant tout à financer la formation basée sur la recherche. Le sismologue français, Eric Calais a déjà touché cet aspect lorsqu’il a précisé en 2010 que « L’une des solutions – et l’un des défis –, c’est d’avoir plus de gens de métier haïtiens formés pour reconstruire le pays de façon à résister aux séismes futurs et aux menaces annuelles que représentent les ouragans, les cyclones, les inondations et autres catastrophes naturelles » (Pierre, 2013).
En effet, pour une meilleure coordination et organisation de ce secteur si stratégique, et compte tenu de la charge du Ministère de l’éducation et de la formation professionnelle, les dirigeants haytiens devraient doter l’Etat d’un nouveau ministère (Ministère de la formation supérieure, de la science et de la technologie (MFSST),par exemple) qui devrait gérer (comme en République dominicaine, en Indonésie, en Zimbabwe…) les universités et les politiques liées aux secteurs concernés. Des directives vers les formations en sciences naturelles (les sciences de l’atmosphère, de la terre et de la mer) seraient prioritaires. Ainsi, le pays pourrait donc détenir une forte capacité humaine (mathématiciens, physiciens, informaticiens, chimistes, météorologues, cartographes, agronomes, aménageurs, anthropologues, architectes, biochimistes, développementalistes, éducateurs, économistes, environnementalistes, géographes, géologues, sismologues, ingénieurs civils, historiens, médecins, politologues, juristes, sociologues, urbanistes…) capables de poser et résoudre, à travers une approche holistique, les principaux problèmes du pays, notamment dans le domaines de la gestion des risques de catastrophe (Pierre, 2024).
Etant donné qu’il y a une base déjà posée par l’Etat haytien à travers les universités publiques, il leur faut maintenant une vision éclairée qui leur dotera des programmes disciplinaires suscités, surtout avec un focus sur des sciences naturelles au lieu de dupliquer/multiplier l’enseignement des sciences humaines et sociales.
La création des Centres de gestion pour la réduction des risques (CGRRC) de l’échelle nationale jusqu’à l’échelle des communes est essentielle, car leur objectif principal serait de produire des recherches multidisciplinaires dans le domaine afin de fournir une aide à la décision éclairée. Les CGRRC géreraient efficacement les informations, les rendraient accessibles et les diffuseraient de manière utile et nécessaire. Ils travailleraient avec le Conseil National d’Information Géo-Spatiale (CNIGS), l’Unité Hydrométéorologique (UHM)...l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP), Observatoire National de l’Environnement et la Vulnérabilité (ONEV qui peut jouer le rôle du CGRRC si on le redynamisera et le déconcentrera) et des universités publiques et privées qui créeraient le statut de professeurs associés pour renforcer, dynamiser les CGRRC. Des laboratoires et des organisations compétentes de la société civile, comme la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR) pourraient donner leurs contributions avec leur système des bourses, des prix, des conférences annuelles, de publication et de diffusions pour favoriser la recherche et les débats dans le domaine. Annuellement, les recommandations scientifiques des CGRRC pourraient guider les principales actions étatiques, et leurs plans sur le court, moyen et long termes, élaborés au besoin, seraient des outils efficaces de développement sectoriel durable et d’adaptation aux changements globaux.
La re/production, la publication, la vulgarisation et l’application des travaux transdisciplinaires auront de profonds impacts sur la société. Ils contribueront, sans doute, comme les lumières en France, à la modernisation du pays surtout à travers des réformes constitutionnelle, juridique, institutionnelle, administrative voire politique, économique et sociale. Ce serait une révolution douce qui transformerait Hayti en un véritable État technocratique et un territoire résilient qui devrait être supporté par la création du Ministère de l’aménagement du territoire et de la gestion des risques de catastrophe (MAT-GRC) ou Ministère de l’Aménagement du Territoire, de la Reconstruction et de l’adaptation aux changements climatiques (MATRACC), par exemple). Ce ministère de tutelle des CGRCR jouerait un rôle capital dans l’aménagement du territoire et de la gestion des risques de catastrophe et serait le responsable légal et légitime, surtout de la reconstruction pour ne pas revivre l’expérience de la Commission intérimaire pour la reconstruction de d’Hayti (CIRH). La transformation du Fonds d’Urgence (FDU) en Fonds de gestion des risques de catastrophe (FGRC) ou en Fonds de résilience territoriale (FRT) et l’amélioration d’autres fonds destinés au financement de la recherche montreraient que la société cesse enfin de financer la catastrophe, mais la résilience.
Conclusion
Selon l’état actuel des connaissances, la première ressource à disposer pour améliorer les conditions de vie et développer le monde reste l’homme. Autrement dit, le développement, la résilience, entre autres, sont d’abord intellectuels. En Hayti, on vise la gestion efficace et durable des risques de catastrophe, indispensable au développement, mais on néglige la formation de cet élément qui, seul, peut poser des actions éclairées, surtout des recherches sur lesquelles se basent la prévention et la résilience. Si l’on eut vraiment développer la résilience du pays en cessant de financer la catastrophe, un volontarisme politique s’avère indispensable. Il doit, avant tout, viser la création d’une banque de ressources humaines capables d’améliorer, entre autres, les institutions, les textes de loi pour un changement positif structurel. Il est important de préciser que la formation sans la valorisation/protection de ces ressources sera vaine. Car, toute personne non valorisée ou persécutée dans sa communauté n’y reste pas facilement. Sans nul doute, si les dirigeants du pays formaient et valorisaient les ressources humaines, elles ne fuiraient pas le pays, les fonds propres de l’État destinés à la GRC ne concerneraient pas principalement la gestion d’urgence en 2025, les conflits d’acteurs ne dépasseraient pas l’intérêt national, le système national de gestion de risques et des désastres serait à jour depuis l’émergence des approches récentes de la gestion de risques de catastrophe/désastres au 21ème siècle, le pays posséderait déjà des institutions stratégiques, solides et efficaces capables de faire face aux défis majeurs, la reconstruction post-catastrophe du pays serait exclusivement l'affaire de l’Etat haytien et légalement interdite à toute institution partiellement ou totalement étrangère.
Après plus de 2000 ans, Hayti est vraiment en retard en termes de GRC, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. La Syrie, qui a une histoire plus ancienne, vient de se doter, en situation de grave crise politique, d’un ministère ce 29 mars 2025, responsable principalement du développement et de la coordination du système national de gestion des risques de catastrophe. Un tel projet, ‹‹ financer la résilience, pas la catastrophe ››, aura un coût élevé certes, mais le coût ‹‹ financer la catastrophe, pas la résilience ›› sera très bien plus élevé. A l’ère de l’intelligence artificielle, haytiens, soyons intelligents !
Bibliographie
PIERRE, L.M., 2024, Quand la saison cyclonique de 2024 s’annonce inquiétante (La crise haytienne entre sa construction et sa gestion : l’urgence d’une (de/re) organisation), Lenouveliste, Port-au-Prince ;
PIERRE, L.M., 2023, “Eaux et territoires urbanisés en Haïti face aux changements climatiques : Analyse géographique du cas de Port-au-Prince”, Journal of Haitian Studies, Vol. 29, no 1, Florida ;
PIERRE, L.M., 2022, Discours sur le discours sur la non-fatalité du séisme en Hayti, Le Risque, Trou-du-Nord
PIERRE, L.M., 2021, ‹‹ Urbanisation des zones fragiles et aggravation des vulnérabilités. Regard à travers la métropolisation de Port-au-Prince ››, in Aristide. Y et al. (Dir.) De la géographie physique à la géographie socio environnementale –Bifurquer pour répondre aux défis du développement, l’Harmattan, Paris, P.329-256;
PIERRE, L.M., 2019, La vulnérabilité des communes de Pétion-ville et de Port-au-Prince vue à travers le bassin versant de la rivière Bois-de-chêne (Haïti) : une analyse de géographie urbaine et des risques, thèse de doctorat, Université Sorbonne Paris Cité - Diderot), 381P. ;
PIERRE, L.M., 2014, « Les stratégies d’atténuation des risques dans la vallée du Bourdon ». Mémoire de master 2, Université Paris 8;
PIERRE, L.M., 2013, « De la durabilité à la vulnérabilité : la vallée du Bourdon (Port-au-Prince), zone périurbaine, une étude de cas ». Mémoire de master 1, Université Paris 8.
Auteur
Louis-Marc PIERRE, Géographe et Historien, Professeur à l’Université d’État d’Haïti (UEH)/Campus Henry Christophe à Limonade (CHCL)/Faculté des Sciences de la Terre, de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire (FSTEAT) ; Co-Directeur de recherche d’un projet de recherche international financé par le U.S National Science Foundation (Award 2448608), 2025-2026 ; Coordonnateur général de la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR). societe.arvcr.hayti@gmail.com
