Qui ne se souvient pas avec un brin d’amertume des symphonies de Max Aubin, de regrettée mémoire, à l’aube de l’an 2000? Elles deviennent des classiques que l’on écoute avec joie à chaque période de Noël. Des artistes confirmés tels que Supa Denot aux véritables révélations que représentaient Michaël Guirand et Michaël Benjamin, Konkou chante Nwèl s’imposait comme un véritable évènement national de fin d’année. Michaël Guirand avait remporté la première édition du concours avec Mouche Tonton Nwèl. Cette chanson demeure une référence que l’on ne peut pas écouter sans cadencer. Supa Denot a gagné la deuxième édition avec sa musique raga intitulée Nwèl nan wèl ou qui décrit avec finesse la Noël des adolescents et enfants haïtiens.
Les voix de Yolette Lagrandeur, de Wesner Bellegarde et surtout de Salina Charles ont marqué leur temps. La première, gagnante de l’édition du concours en 1998, a eu une assez bonne carrière musicale. Les deux autres n’ont pas gagné le concours mais l’ont marqué de leur empreinte. Salina va d’ailleurs gagner un autre concours : Digicel Stars 2012. Cela prouve l’immensité des talents des participants au Konkou chante Nwèl. D’ailleurs, la majorité des finalistes étaient promus à une carrière musicale rayonnante comme en témoigne le parcours de Carimi. La poésie des textes, la mélodie et l’orchestration qui les accompagnent en font des chansons de référence. On en redemande encore et encore.
Malheureusement, depuis la disparition de la Télémax, le concours disparait du radar des petits et grands écrans en fin d’année. Qui pis est, il semble succomber avec le talent et l’ingéniosité des jeunes. Deux questions se posent alors : pourquoi le concours avait révélé tant de véritables talents ? Où sont passés les talents d’aujourd’hui? Les éléments de réponse à cette question demeurent essentiellement économiques et reposent sur la notion d’incitatif. Cette dernière pousse un agent économique à effectuer une action, l’appelle à reproduire un comportement ou à produire de nouvelles idées.
Konkou chante Nwèl représentait un incitatif crucial. Il offrait une tribune aux personnes talentueuses qui en profitaient pour se faire connaître sur toute l’étendue du territoire. Un artiste ne demandait pas mieux. Il s’agit d’un capital social très important, convertible à l’avenir en espèce sonnante et trébuchante. Ou encore en capital physique. À ce niveau également, le concours comblait les attentes en offrant un cachet appréciable ou encore une petite voiture neuve au lauréat. On comprend alors que l’incitatif peut être monétaire ou immatériel comme la notoriété, l’appréciation et les félicitations du jury et du public. Avant le Konkou chante Nwèl, il n’y avait que les groupes musicaux de renom, une personnalité comme Lionel Benjamin et certains autres artistes disparates qui composaient des chansons de Noël remarquables.
Pour combler cette lacune, les stations de radio diffusaient beaucoup de chansons d’artistes étrangers qui vantaient une Noël blanche de neige. Une espèce inconnue de la majorité de la population haïtienne. Les finalistes des différents épisodes de Konkou chante Nwèl dépeignaient plutôt Haïti dans tous ses aspects.
Nou bouke tann de Max Aubin en est un exemple éloquent. On se rappelle encore ce refrain : « Ane pase, generasyon pase, pliziè syèk fini, men milinè rive » qui traduit le rêve de tout Haïtien de voir une nouvelle Haïti où les besoins de base sont satisfaits. Vini pito Ton Nwèl de Wesner Bellegarde reflète le niveau de méfiance de la population dans ses dirigeants. Il écrit : « Mouche Tonton Nwèl pito se ou k vini pa voye moun nan yon peyi kou Ayiti ». La phrase transpire la corruption ambiante où les assistances et l’aide n’atteignent pas toujours les nécessiteux mais plutôt remplissent les poches des dirigeants.
Lago lago nwèl du même artiste marque le caractère répétitif de la célébration de Noël. Une répétition observée également chez nos dirigeants dans la mauvaise gouvernance de l’État, la dégoutante gestion des institutions et des biens publics qui conduisent à une pauvreté généralisée et une distribution inéquitable des richesses. Alors, pour revenir à la question d’intérêt : pourquoi n’observons-nous plus de talents dévoués à la production de chansons de Noël de qualité? Réponse : Parce qu’il n’y a plus d’incitatifs. Pas forcément parce que les talents n’existent plus.
Cette réflexion s’applique également à bien d’autres domaines comme la recherche, l’enseignement, l’innovation et l’écriture. Aujourd’hui, les jeunes talents s’intéressent plutôt au concours Digicel Stars où ils aspirent à recevoir une certaine récompense. La notion d’incitatif se trouve à la base de toutes les politiques publiques efficaces. Par exemple, si le ministère de la Culture voulait étendre le répertoire des chansons locales de Noël, il n’aurait qu’à subventionner les initiatives comme le Konkou chante Nwèl.
Dans les pays développés, l’État met en place des bourses d’études, des programmes de prêt et bourses et des programmes de subvention de la recherche et des universités pour encourager l’enseignement supérieur, la culture et la recherche. Ce sont des incitatifs qui augmentent la rentabilité économique de ces activités. Au Canada, le Plan d’action économique de 2013 a fait augmenter le montant maximal à vie que peut recevoir un organisme artistique de 10 millions à 15 millions de dollars, soit une augmentation de 50 %. Cette décision politique vise à maintenir les grands organismes artistiques, comme le Ballet national du Canada, l’Orchestre symphonique de Montréal dans le peloton de tête mondial des organismes de ce secteur.
En apportant cette modification au programme, le gouvernement du Canada dit prendre « des mesures concrètes pour garantir que le secteur canadien des arts et de la culture contribue à la vigueur de l’économie, en améliorant la résilience et l’autonomie des organismes artistiques grâce au soutien continu du secteur privé.» Le volet Incitatif aux fonds de dotation du Fonds du Canada pour l’investissement en culture, poursuit le document gouvernemental, accorde des subventions en contrepartie aux dons que fait le secteur privé au fonds de dotation d’un organisme artistique détenu par une fondation associée.
Le gouvernement canadien offre aussi un crédit d’impôt remboursable pour la production cinématographique et télévisuelle québécoise. Il est conçu pour stimuler la création d’emplois au Québec, essentiellement en encourageant les coproductions. Le ministère de la Culture ou le gouvernement haïtien doit instaurer de pareils incitatifs afin de promouvoir la culture à travers des politiques publiques efficaces.
